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Cette peinture chinoise est pour moi une image du bonheur. Abrité sous une hutte de bambous vivants, confortablement allongé sur une peau de tigre, doté de la discrète compagnie d’une grue, un lettré contemple le mouvement du ciel de feuillage en écoutant le bruit du vent.

 

Qiu Ying (1495-1552), Le jardin du plaisir1

 

Elle est attribuée à Qiu Ying (1495-1552) et s’intitule Le jardin du plaisir. C’est donc aussi une peinture de jardin. D’un jardin idéal. Dans la peinture et la littérature chinoises, le jardin, parce qu’il est la nature en petit, est un sujet à part entière. Une certaine vision du monde, le sentiment de la fugacité et le reflet des émotions du cœur de celui qui le contemple.

Or, le jardin de Qiu Ying est singulier. Il ne ressemble à aucun jardin chinois classique, réel ou peint. Nulle rocaille, nulle présence de l’eau, nul vide, nulle volonté d’imiter la nature en petit. C’est un jardin agencé selon le bon plaisir de son créateur. Il y a du land art dans l’architecture végétale de la hutte de bambou et le tunnel qui y mène. Mais c’est surtout une magnifique cabane où se mettre en retrait.

Plus intrigant encore est le dispositif géométrique des parterres qui cantonne le refuge de bambou. Les principes du parterre et de la symétrie sont totalement étrangers à la conception chinoise du jardin. Plus encore, les plantes, toutes différentes, y sont installées comme les planches d’un herbier, qui rappelle bien plus les jardins de simples des monastères de l’Europe médiévale que les conceptions paysagères des contemporains de Qiu Ying. Quelle est donc l’intention qui lui a fait peindre cet herbier ? Naturaliste d’ailleurs : un œil plus expert que le mien devrait pouvoir identifier ces espèces ; je n’ai reconnu pour ma part qu’un agaric et une acanthe. Il faudrait un Georges Métailié. La clé de la signification de la présence de ces plantes est à coup sûr dans leur identification.

Pour revenir au bonheur dont il est question au début de ce billet, Le jardin du plaisir de Qiu Ying a été choisi par les Éditions Philippe Picquier pour faire la couverture d’un ouvrage délicieux et remarquable : Au gré d’humeurs oisives—Les carnets secrets de Li Yu, traduit et présenté par Jacques Dars, le plus merveilleux des passeurs de la littérature classique chinoise. Chacun devrait avoir ces carnets pour livre de chevet. « Voici un livre sur l’art et la manière d’être heureux », écrit l’éditeur en 4e de couverture. C’est vrai. Un peu plus d’un siècle sépare Li Yu de Qiu Ying. Tous deux ont vécu sous la dynastie des Ming, mais Li Yu traversa les temps de crise de la fin de ce régime. Ce qui le poussa peut-être à cultiver le talent d’être heureux dans la quête des petits bonheurs simples. Imaginez Eric Orsenna ou Jacques Attali rédiger une notice sur la manière d’organiser son débarras ou d’orner une pièce en la tapissant de papier couleur sauce soja et de petits morceaux variés de papier à lettres, et vous aurez une peinture de Li Yu et de ses carnets.

Li Yu est une figure très estimée de ma galerie de portraits qui fera l’objet de prochains billets.

 

[Le jardin du plaisir de Qiu Ying est conservé au Cleveland Museum of Art.

La reproduction placée en illustration est la seule dont je dispose. Elle ne provient pas d’un de mes (nombreux) livres sur la peinture chinoise, mais d’un livre de recettes de cuisine richement iconographié : L’héritage de la cuisine chinoise d’Elizabeth Chong (Hachette, 1994). C’est la reproduction la plus complète que j’ai pu trouver, mais elle demeure fragmentaire : il manque les constructions qui apparaissent à chaque extrémité de la peinture. Petit mystère supplémentaire...

...dissipé grâce au talent d'archiviste de Florizelle : la peinture de Qiu Ying est visible dans son intégralité ici, sur le site du Museum of Art de Cleveland.

Georges Métailié, dont il est brièvement question en passant, est une autre figure estimée de ma galerie de portraits. Comme Li Yu, il fera l’objet de prochains billets.]