Lan Ying (1585-1664), L'ami rouge

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au jardin, c’est le cœur de la dormance du végétal. Il ne faut toucher à rien. Sous peine de mort. À tout moment, le grand froid peut surgir et occire un sujet qu’une blessure fraîche au sécateur aura exposé.

J’aime le jardin en hiver. Il est apaisant. Nu, hormis les ombelles des sedums, les panaches des graminées, quelques akènes, gousses, cosses. La terre se gorge d’eau fraîche. Elle s’attendrit. La terre d’ici est une terre terrible, difficile à travailler à l’extrême. Une glaise collante sous la pluie, un béton craquelé en été. Il m’a fallu imaginer une bonne dose de ruses pour en faire quelque chose.

La nudité de la dormance rend parfaitement visibles les lignes du jardin. Ossature, courbes, mouvements de terrain, il paraît comme une miniature de paysage. C’est le moment où je peux me délecter pleinement de mes pierres chinoises.

Lorsque je suis arrivée dans ce coin de campagne quercynoise, j’ai été enchantée de découvrir que les pierres chinoises y gisaient en abondance.


Les pierres chinoises sont des pierres étranges, singulières, voire stupides. La stupidité d’un caillou réside dans le fait que sa forme, sa texture sont telles qu’on ne peut en tirer aucun usage. C’est ce qui fait sa force, en le tenant à l’écart de tout détournement de ce qu’il est, de son essence même. La stupidité est une grande qualité.

Zhu Da (1626-1705) - L'oiseau sur le rocher

 

 

 

 

 

 

Une pierre chinoise s’impose de toute l’évidence de sa forme même. D’après le peintre Mi Fu (1051-1107), figure majeure de la passion pétrophile des lettrés chinois, ce peut-être à cause de son shou, sa forme élancée, solitaire, pouvant évoquer, à la manière des nuages, la silhouette d’une personne ou d’un animal. Ou bien de zhou, ses sillons, sa texture, traces, comme le sont les rides sur un visage, d’une existence vénérable, empreintes des aléas de sa vie géologique depuis sa naissance au sein de la terre. Ou encore des tou et des lou, qui désignent l’un et l’autre les perforations étranges, vides enchâssés dans la pierre où circulent le regard et les souffles-énergies qi. La pierre étant elle-même, dans la conception de Mi Fu et de ses pairs lettrés, une condensation de ces souffles sous forme solide.

Ou, très poétiquement énoncé :

la racine des nuages.

En terre de Quercy, les pierres répondant aux critères du shou, du tou et du lou abondent. Effet conjugué d’un relief calcaire et du travail d’érosion des eaux pluviales et souterraines. Cependant, il faut veiller à respecter leur sens en les disposant au jardin. Il est facile de ruiner la beauté d’une pierre étrange en la plaçant dans le mauvais sens. Pire encore, de la rendre aussi ridicule – et sans humour aucun ! — qu’un nain de jardin.

J’ai profité de la dormance sociale de la période des fêtes pour procéder à quelques réajustements des pierres du jardin. Il régnait un temps gris, humide et dépourvu de lumière, qui s’est avéré idéal. Pas d’aguicherie. Concentration maximale. Je suis assez satisfaite du résultat. En tout cas, je progresse. J’ai parfois adopté la préconisation des Carnets secrets de Li Yu, dont il a été question dans le précédent billet. Parmi ses conseils pour mettre partout du beau, il consacre plusieurs articles aux pierres du dehors et à celles du dedans (de celles-ci, il sera question une autre fois). Que voici (il désigne sous le terme de « montagnes » les grosses pierres utilisées pour le jardin) :

Cela étant, si l’on désire amonceler d’énormes rochers, comment peut-on s’y prendre ? [...]. Je réponds qu’il n’y a aucune difficulté. Grâce à la méthode de la terre à la place des rochers, qui est non seulement une économie de travail doublée d’une économie de matériau, mais encore offre les merveilles des replis et des tortuosités naturels. Mêler une fausse montagne à une montagne véritable a pour effet qu’on ne puisse plus les distinguer, et il n’existe pas procédé plus merveilleux. Édifier une montagne vaste et haute en entassant uniquement des cailloux, cela fait penser à une robe de bonze faite de mille pièces, où l’on ne saurait trouver un morceau sans couture, et c’est pour cela que ce n’est pas agréable à l’œil. Mais si on fait alterner [les rochers] et la terre, on a la possibilité de ne pas laisser la moindre trace, et cela permet même de planter des arbres. Les racines des arbres s’y loveront solidement, et ce sera aussi ferme que le roc ; de plus, les arbres une fois grands et leur feuillage, abondant, l’ensemble sera fondu dans les mêmes tons, et il deviendra impossible de discerner ce qui est roc et ce qui est terre. Placé aux abords de la montagne véritable, qui donc serait capable de distinguer que ce fut réalisé en amassant des matériaux ?

 

Jin Nong, Le kiosque du vieillard ivre, 1736

J’ajouterai ceci à la recommandation de Li Yu. L’usage de la terre permet aussi de faire disparaître la base de la pierre, et par là même le fait que c’est l’intention du jardinier qui l’a placée là où elle est. Pour ma part, je trouve qu’une pierre étrange n’est installée de manière convaincante que lorsqu’elle donne l’illusion qu’elle a poussé. J’ai vu en Ecosse, en Chine et dans l’ouest des États-Unis des reliefs, de ces paysages qui donnaient le sentiment d’avoir été engendrés depuis les profondeurs du sol. Des montagnes qui poussent.

Voilà pour aujourd’hui et le bonheur de disposer d’un jardin et de pierres chinoises. Je laisse le dernier mot à Li Yu :

Une retraite tranquille parmi des rocs amoncelés, voilà qui est normalement hors de notre portée ; c’est faute de pouvoir s’installer au bas d’une falaise et vivre au milieu des arbres et des rocs que l’on en vient à remplacer la montagne par un caillou gros comme le poing, les sources par une cuillerée d’eau, et l’on peut dire que c’est un recours désespéré contre la mélancolie.

Zhu Jizhan (1892-1996 ) - Narcisses

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Musée des arts asiatiques Guimet a consacré au printemps 2012 une magnifique exposition à la passion pétrophile des lettrés chinois. Il en existe un catalogue érudit (Rochers de lettrés, itinéraires de l’art en Chine, Musée des arts asiatiques Guimet, 28 mars-25 juin 2012, Paris, Réunion des musées nationaux, 2012), mais selon moi tristement dépourvu de l’empreinte poétique du sujet. On consultera avec plus de bonheur celui de cette exposition autour des valeurs et de la sensibilité des lettrés chinois, présentée à Bruxelles : Les Trois rêves du mandarin, sous la dir. de Lauwaert Françoise, Europalia.China, Bruxelles, 2009. Ou encore cet ouvrage précurseur : Rambach Pierre et Suzanne, Jardins de longévité, Skira, Genève, 1987, qui élargit le propos aux arrangements de pierres dans les jardins japonais. Et bien sûr Les carnets secrets de Li Yu, traduits et commentés par Jacques Dars (Éditions Philippe Picquier, 2003).

 

 

Illustrations, dans l’ordre d’apparition : Lan Ying (1585-1664), L'ami rouge ; Zhu Da (1626-1705), L'oiseau sur le rocher ; Jin Nong, Le kiosque du vieillard ivre, 1736 ; Zhu Jizhan (1892-1996 ), Narcisses.

 

On regrettera peut-être de ne pas voir figurer mes pierres chinoises quercynoises parmi les illustrations. La grisaille de ces derniers jours, si elle fut favorable à la révision de leur installation, ne l’est guère pour les prendre en photo. Ce ne serait vraiment pas rendre justice à mes petits progrès dans l'art d'arranger les pierres Je note de leur tirer le portrait à une période plus propice.