01-09, Menues choses

 

En vieillissant Claire s’était mise à ramasser les fruits des arbres. Elle les entassait sur des feuilles de papier journal sur la cuisinière (Paul ne l’utilisait plus, il était passé à la cuisine japonaise). Tout le long de la cuisinière en fonte on pouvait voir

les boules rouges des houx (il faut dire qu’en breton « quelen » c’est le houx) ;

les bogues piquantes, entrouvertes, racornies, des châtaigniers ;

les hélicoptères des sycomores ;

les housses rougeâtres du frêne ;

la coque ligneuse des noix et les cerneaux huileux et ivoire ;

les toupies des néfliers ;

les noisettes des coudriers entourées de leur collerette vert pâle ;

les glands des chênes un peu cramoisis coiffés de leur cupule brune ;

les galbules noirs des deux cyprès qui avaient été plantés dans le nouveau cimetière du Décollé ;

les cônes bleus et duveteux et tout couverts de pruine des genévriers.

C’était son journal intime. C’étaient ses chemins.

 

Ce minuscule herbier de cuisinière a plongé dans le ravissement la glaneuse de reliques végétales qui sommeille en moi. Malice qui remonte aux promenades d’enfance avec mes grands-parents. On ramassait des glands dans lesquels, à la pause, mon grand-père taillait avec son canif de petits jouets. Un butin de bagues, de landaus, de bateaux, de paniers qui faisaient mon bonheur de fillette.

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Ces lignes sont extraites des Solidarités mystérieuses de Pascal Quignard (Gallimard, 2011).

Le cadre du roman est un coin huppé de côte bretonne aux alentours de Saint-Lunaire. Claire une amoureuse éperdue. L’objet de cet amour est Simon Quelen, le « houx » de l’herbier minuscule. Ou plutôt son fantôme, puisque Simon disparaît très vite d’une mort brutale, dont Claire est la spectatrice. Libérée de ses étreintes furtives – et adultères – avec Simon, Claire devient une âme errante en proie à une passion sans limite, dévorante. Un fantôme sauvage, une femme qui se métamorphose, devient le paysage où elle erre chaque jour, et s’y fond peu à peu. Jusqu’à disparaitre.

Je n’ai pas aimé la première moitié du livre. Les personnages n’y ont pas de consistance et leurs solidarités ne sont mystérieuses qu’à cause de cela. Je n’ai pas voulu le lâcher pour autant. Je sais qu’avec Quignard je peux me trouver d’un coup plongée dans une écriture lumineuse. Ce fut le cas avec l’errance de Claire et sa métamorphose en femme paysage dans le dernier tiers du roman.

L’extrait cité en préambule provient de ces pages magnifiques. C’est Paul, le frère bien-aimé de Claire, qui parle. La précision du vocabulaire qui désigne les butins de Claire leur donne un rendu visuel. Celui d’une planche botanique. Ou d’une nature morte du 17e siècle. Un cabinet végétal où les fruits sont déposés comme des reliques glanées chemin faisant. Un herbier qui trace la géographie des errances de Claire. L’herbier des chemins de Claire.

 

Pour ceux qui trouvent un peu effrayante cette métamorphose d’amoureuse, on trouvera sur les fruits des pages et des images plus tranquillement botaniques dans ce livre passionnant qui leur est consacré : Muriel Hazan et Emmanuelle Grundmann, Graines et fruits, une histoire botanique, poétique et gourmande, Éditions du Rouergue, 2012.

Il existe tout un livre richement documenté sur les jouets tirés des plantes, comme ceux de mes butins d’enfance : Christine Armengaud, Jouets de plantes, Histoires et secrets de fabrications, Éditions Plume de carotte, 2009.

Les photos sont pour partie celles des reliques végétales du moment dans mon jardin (2, 3 et 4, qui sont des baies de Physalis alkekengi dont le calice orangé s’ajoure au fil du temps pour ne laisser qu’une dentelle). La 1 est un cadeau des propriétaires des Jardins de Quercy – une merveille de jardin ouvert au public à la belle saison qui fera l'objet d'un billet – ... dont j’ai oublié de noter le nom.

 

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