En fermant le billet précédent, m’est passée sous les yeux la carte de vœux de Grijs, le blog cité en note.

Elle m’a aussitôt fait penser à un de mes butins de petits papiers. Que voici :

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Il s’agit d’une liasse de rectangles de papier de 12 x 18 cm environ. Des merveilles de papiers d’argent marouflés sur des papiers de bambou.

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Cette liasse provient de Birmanie. Des alentours de Kyaukmé, une paisible bourgade rurale située sur la ligne de train insensée que les Britanniques ont jetée à l’assaut de la déclivité du plateau des Shan. Kyaukmé vit principalement de la distribution du thé, cultivé et transformé dans la région, vers le reste du pays. Un peu aussi du maraîchage, expédié par camion dans le nord de l’état Shan.

Il s’y trouve aussi une petite manufacture qui travaille pour la marque Man Na. Man Na fournit une partie des papiers d’offrandes que les Chinois de Birmanie brûlent en viatique pour leurs défunts. Autrement dit du papier monnaie.

Les défunts chinois, en général, se contentent de papiers imprimés en guise de monnaie. Ou de pliages/découpages de papiers de couleurs pour les chevaux, Mercedes, vêtements, tablettes numériques et autres réfrigérateurs qu’on leur dépêche dans l’au-delà. Mais dans la petite fabrique de Kyaukmé qui sous-traite pour Man Na, on fait de vrais papiers d’argent.

La façon de ces papiers emprunte à une tradition des pays bouddhistes d’Asie du sud-est. En Birmanie, en Thaïlande, au Cambodge, au Laos, il y a des batteurs d’or. Qui frappent de l’or à la masse pour le réduire en fines feuilles destinées à être posées sur les effigies de Bouddha. Parce que le corps de Bouddha, lorsqu’il est devenu un Éveillé, s’est mis à irradier de la lumière. Et qu’il faut bien entretenir cette lumière et cette aura d’Éveillé sur les statues de temples, qui s’encrassent et ternissent avec le temps, en leur appliquant régulièrement des feuilles d’or.

Pour en revenir aux papiers d’argent de Kyaukmé, ils sont fabriqués à la mode des feuilles d’or. Par martelage du métal à la masse. À l’huile de coude. Un mois durant. Jusqu’à obtenir une feuille de métal aussi fine que du papier à cigarette.

La membrane d’argent est trop fine pour être manipulée ainsi. Elle est découpée en feuillets, qui sont délicatement collés sur un papier fort tiré du bambou. Les feuilles d’argent ainsi réalisées sont mises à sécher sur de grands châssis en bambou à l’extérieur de la fabrique. Elles sont enfin réunies en liasses et empaquetées pour être expédiées à Man Na.

Je n’ai pas révélé de quel métal étaient tirées les feuilles d’argent de Kyaukmé. Car de l’argent, elles n’ont que l’apparence. Je ne suis pas bien sûre que ce soit une bonne idée de lever le voile sur leur origine. Mais après tout, c’est la réalité. La réalité de la Birmanie, un pays d’une pauvreté insigne, champion toutes catégories du recyclage. Rien de ce qui se jette n’est gâché. Tout repart dans des petites fabriques pareilles à celle de Kyaukmé, pour être transformé au bout de longues et patientes opérations manuelles. Je ferai d’autres billets sur les produits stupéfiants de cette industrie de la pauvreté. Ils sont autant de sujets à méditer. Bon, attention ! je lève le voile : les feuilles d’argent de Kyaukmé sont tirées de... piles usagées.

Papiers_Argent (5)

 

 

 

  Notules

Je n’ai pas encore déballé le paquet ci-contre. Il contient un autre exemple de feuilles d’argent. Véritables cette fois. Du moins, je l’espère. Parce qu’elles sont destinées à un usage alimentaire. Appelées vark, elles proviennent de Lucknow, en Inde. Elles apportent aux préparations culinaires une touche de luxe destinée à flatter l’œil. Une extravagance héritée de la très dispendieuse tables des Nabab de Lucknow.


Les vark peuvent être aussi des feuilles d’or. En attendant le billet consacré à celles-ci, on pourra goûter des yeux la série de précieuses gardes de papier doré réunis dans cette bibliothèque.