03-05, Living Shrines of Uyghur China by Lisa Ross

Juin 1881. Un voyageur français roule en pavoska à travers l’Asie centrale, longeant la rivière Ili. Il s’appelle Jules Halphen. C’est un ancien de Polytechnique, et cousin du compositeur Fernand Halphen, bien plus connu que lui.
Jules s’ennuie. On parle un français trop parfait chez les officiers et fonctionnaires russes qui lui offrent le gîte. Le voyageur relève les petites notations des activités humaines dans les steppes, les passages des Kalmouks et des Kirghiz à cheval, les cités caravanières en pisé qui retournent à la poussière.
Le 28, Jules atteint Koulja (auj. Yining), porte de l’Asie centrale chinoise. Le 1er juillet, il s’offre toute une journée de farniente. Une grande pause bienfaitrice au cours de laquelle il se réjouit d’une multitude de saynètes citadines, de tranches de vie quotidiennes des Chinois de Koulja qui débordent les pas des boutiques et investissent la rue. Jules Halphen soupire d’aise.
Quand, après avoir traversé les capitales de la Russie, les fleuves, la Sibérie, les déserts, je suis arrivé au lever du jour en Chine, j'ai été émerveillé, non pas tant par la richesse et les couleurs des vêtements et coiffures des femmes, que par le sentiment de me sentir chez moi, écrit-il dans son carnet de bord. Les ménagères turques et chinoises lui rappellent celles de l’avenue des Ternes à Paris, les échoppes installées devant les grands magasins, succursales de Pékin,  celles qui occupent le trottoir entre le Printemps et les Galeries. Le sentiment de familiarité touche jusqu’à ce qu’on y vend : des dés en plomb, du sulfate de cuivre pour les yeux, des publications plus ou moins légères, et comme chez nous, sous le manteau, des cartes transparentes et des images, très drôles pour un observateur froid, mais en somme d'une libidinosité évidente.

03-14, Miroir des fleurs1

 

Dans cette belle familiarité revigorante, Jules puise de l'affection pour ce pays soi-disant fermé et mystérieux. Et germe un projet.

Jules a appris le chinois. Il aimerait qu’en France on s’imprègne de cette connivence avec les bourgeois chinois de Koulja. Il aimerait dissiper les vapeurs d’opium, les hystéries de concubines, les ruses de mandarins fourbes, le zèle sadique des sbires de l’empire dont toute une littérature exotique emballe la Chine. De retour à Paris, il se met en quête de « bouquins chinois » à traduire. Il se tourne vers des Chinois importateurs de thé, leur demande de faire venir des livres. Les marchands ignorent cette commande incongrue. Mais le jour où leur négoce périclite au point qu’ils doivent liquider, ils reviennent vers cet étrange client et lui proposent leur bibliothèque à vil prix. Des « romans crasseux et dépareillés » de l’aveu de Jules. Deux dictionnaires et des ouvrages d’histoire et de géographie. Et puis six fascicules illustrés de planches botaniques dont il traduit quelques lignes. C’est un mizhuan 密传, un recueil de secrets consacré à l’horticulture, intitulé Huajing 花鏡, Miroir des Fleurs, et publié pour la première fois en 1688, sous la dynastie des Qing (1644-1911). Avec des chapitres consacrés aux marcottes, aux boutures, aux engrais, à la taille et l’élagage. Mais aussi aux fleurs coupées, aux méthodes pour changer leurs couleurs, aux phrases à apprendre à un perroquet, ou à ce joli procédé épistolaire :

 

 

Si l’on veut écrire à un ami éloigné, il est agréable de lui envoyer comme un joyeux écho du chant de son jardin ; celui-ci, en toute saison, fournira un papier naturel, capable de recevoir l’encre et sans qu’on ait besoin d’avoir recours à la préparation compliquée des produits du mûrier à papier chu dont l’écorce sert à la fabrication du papier. Nous signalerons, entre autres, les substances suivantes.
Toute feuille d’arbre, quand elle est rouge à l’automne, feuille de firmiana wutong, feuille de kaki shi, feuille de catalpa qiu, feuille de rondier bei (espèce de palmier dont les feuilles servent, surtout aux Indes, pour les livres religieux), « amas de nuages » liyun, pétales de fleurs, bignone tiao ; massette pu.

 

 

Ce qui par dessus tout retient l’attention de Jules Halphen, c’est le propos général du Miroir des Fleurs. Ce n’est le livre ni du professionnel, ni du spécialiste, mais de l’amateur de jardinage. Son auteur se nomme Chen Haozi 陳淏子 et le propos de ce M. Chen est avant tout de partager sa passion avec ses lecteurs. Une sorte de blog de jardinage qui emprunte le tour intime des essais futiles. Ou pour revenir à l’époque et aux termes de Jules : une publication de savoir-vivre du type des « Maison rustique » qui reflète « l’état d’âme » d’un « rentier » chinois du 17e siècle. Exactement ce que Jules cherchait depuis la journée de farniente à Koulja. Voici par exemple la peinture des occupations à la campagne durant le printemps :

 

03-14, Miroir des fleurs2

On se lève de bonne heure et, après avoir fait sa toilette matinale, tandis que les domestiques nettoient les appartements, on va droit aux fleurs passer l’inspection plante par plante. Puis, bien abrité entre des rochers moussus, après s’être répandu de l’eau de rose sur les mains, dans l’air embaumé de la fleur matinale de lysimaque, on passe quelques heures à lire et à étudier ; mais midi arrive vite ; on choisit quelques tendres pousses de bambou et de fougère aigle jue, accompagnées de sésame ; avec l’eau de la source, on va préparer le thé. Dans l’après-midi, une tranquille promenade à cheval, puis on cueille soi-même les mandarines qui, adoucissant la force de l’eau-de-vie, vont, avec l’eau fraîche, donner une agréable boisson ; le jour baisse, c’est le moment, sous le saule dont le feuillage flotte au vent, d’écouter le chant du loriot, on s’amuse à de petits jeux d’adresse, on fredonne une chanson ; la nuit vient, on n’a que le temps de jeter ses ordres sur place au jardinier, d’aller porter à manger aux grues, de jeter du grain aux poissons.

 

Jules Halphen s’attelle à la traduction française du Miroir des Fleurs (qui, au passage, exige une grande précision de vocabulaire technique et de terminologie botanique). L’ouvrage est publié par Plon en 1900.

 

 

 

Notules

On doit à Michel Conan et Georges Métailié la réédition récente de la traduction de Jules Halphen. Publiée chez Actes Sud en 2006, elle est nantie des planches d’herbier qui figuraient dans l’ouvrage acquis par Jules Halphen et d’un thesaurus des termes botaniques.

De Chen Haozi, l’auteur du Miroir des Fleurs, on sait peu de choses, hormis sa passion des fleurs et des livres. Il se présentait d’ailleurs volontiers sous le sobriquet de Vieil Ermite des Fleurs. Natif de Hangzhou, il est contemporain de la fin de la dynastie des Ming (1368-1644), dont il vécut la chute autour de la trentaine.

On ne sait pas beaucoup plus de Jules Halphen (1856-1928) non plus. C’est pourquoi il m’a plu de le mettre en avant. Le contexte de la traduction de cet ouvrage chinois de botanique n’est quand même pas banal ! Les citations sont extraites de sa préface au Miroir des Fleurs et de celle d’une autre traduction qu’il a publiée en 1923. C’est un recueil de contes, réunis dans le même souci de familiarité avec le quotidien des Chinois. On peut le lire ici, dans la bibliothèque en ligne de Chine ancienne. Je le mets aussi en lien dans la Bibliothèque de l’Œil.

Avant le Transsibérien, la pavoska était la seule alternative au cheval pour les déplacements dans les steppes de l’Asie centrale. Jules Halphen la décrit comme une « charette non suspendue, quelque chose comme un grand moïse d’enfant monté sur roues, dans lequel, couché sur ses bagages, on roule cahoté nuit et jour, à la vitesse moyenne de deux cents kilomètres par vingt-quatre heures, sur les tracts ou zones frayées qui tiennent lieu de routes ».

Les photos du début de billet illustrent le voyage de Jules Halphen en Asie centrale. Elles sont tirées d’une série de Lisa Ross consacrée aux lieux de culte ouighours au Xinjiang. Les papiers en marge figurent parmi les charmes enfermés dans ce noeud vaudou. Ils ont été partiellement réalisés avec les planches botaniques du Miroir des Fleurs. L’aquarelle représentant un marchand de plantes ambulant a été réalisée en Chine par l’atelier Puqua, autour de 1790.

Marchand de plantes, Aquarelle, Atelier Puqua, 1790