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Je vous convie à un jeu des fleurs hanafuda.

 

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À peine avais-je écrit dans le billet précédent que le temps des cerisiers était pour bientôt qu’il était là vraiment. Dans mon jardin. Sur mon front de fleurs hana zensen. Au Japon, ce front de fleurs désigne l’arc des floraisons des cerisiers sakura sur l’échelle des latitudes de l’archipel, qu’on attend pour la fin mars à Tokyo, et pour la mi-avril à Sendai. Dans mon jardin, c’est l’éphéméride des arbres en fleurs : le chèvrefeuille d’hiver, le magnolia, les pruniers de la haie de l'Ouest, ceux de la haie de l'Est un peu plus tard, le prunus, les deux cerisiers, le mirabellier et le quetschier enfin. Plus d’une moitié à verser au crédit des confitures de l’année. En espérant que les saints de glace ne viendront pas nous danser la sarabande de l’an passé...

Une chose après l’autre. Nous n’en sommes pas aux fruits mais aux fleurs.

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Je ne vais pas faire ma savante. Je ne connais du Japon que des bribes. Grappillées au fil des voyages aux sources du thé. Et des propos de M. Nakamura, l’ingénieur agronome de Shizuoka. Je l’aurais écouté des heures, cet homme du végétal.

Quand nous avons quitté le pays de thé de Shizuoka, M. Nakamura nous a remis, à ma chère Laurence et moi, chacune un jeu de photos de Dame Fuji — et oui, le mont Fuji est une dame. Dans ce cadeau, il y avait une double intention. Celle de nous consoler de n’avoir jamais vu la montagne à la toque neigeuse. Ce, en dépit d’une obstination qui nous avait jetées hors du lit à plusieurs reprises dès potron-minet. Et celle de nous fournir l’explication chevaleresque de ces échecs répétés : Dame Fuji était restée voilée par faroucherie. Intimidée par la beauté de deux voyageuses françaises. Derrière ces deux intentions, il y en avait une troisième : nous permettre de rapporter avec nous un peu du fudo de notre séjour à Shizuoka au printemps. Fudo ? Le sourire de la montagne au printemps, a répondu M. Nakamura. Naturellement.

 

 

 

Fudo, ce sont les mille liens invisibles que les Japonais entretiennent avec le milieu où ils vivent. L’empathie des Japonais avec le Japon. Je n’ai eu à l’époque qu’une perception confuse de cette notion, qui est une clef de la religion shinto. Je la comprends beaucoup mieux à présent que je vis avec un jardin.

 

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La Chine est un pays de jardiniers, le Japon une civilisation du végétal. Les Chinois observent, recensent, nomment les plantes. Les Japonais les respectent et les contemplent. Elles sont mille manifestations de la vie. La vie dans ce qu’elle porte d’éphémère et d’éternel. Le fudo puise dans la contemplation patiente, silencieuse de ses vies ténues, de ses vies fragiles. Et affute à son tour une sensibilité au végétal, des aptitudes sensorielles à en percevoir la moindre parcelle de souffle fugitif, qui percent dans le riche lexique des Japonais pour traduire la nature changeant au fil du temps. Comme mirumeka, le parfum des premières pousses, fraîches et vivantes, qui flottait sur les champs de thé lors de notre premier voyage à Shizuoka. Ou encore shun, un concept cher à M. Nakamura, qui désigne un moment de maturité, qui s’exprime par le parfum. Nous étions à Shizuoka au moment du shun du thé vert, de l’arôme doux et frais des primeurs.

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Au Moyen-âge, l’expansion du bouddhisme dans l’archipel a posé sur l’univers sensoriel du fudo l’enseignement du caractère illusoire du réel et de la marche inexorable du temps. De là une conscience aiguë, un sentiment intense de l’impermanence, de l'impossibilité de demeurer. Ceux-là même qui ont armé de courage digne les victimes du ravage de 2011. Et qui avaient fait éclore dans le milieu courtois du Japon clos sur lui-même de la période de Heian (fin 10e-début 12e siècle), une poésie de la fugacité autour de la notion de mono no aware, la poignante mélancolie des choses. Qui portent enfin, chaque printemps, les pas des Japonais le long du front des fleurs de cerisiers qui éclosent, s’épanouissent et neigent. Temps du hanami, le mire-fleur, qui est le temps de contempler le temps qui passe.

 

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Notules

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Le hanafuda est un jeu d’appariements de fleurs, d’animaux et d’objets avec les saisons et les mois, qui se jouent aujourd’hui avec des cartes, un peu à la manière des Sept Familles. C’est un grand passe-temps des yakuza. A l’époque de Heian, on y jouait avec des coquillages peints. On peut s’en procurer un, conçu et écrit par Véronique Brindeau, auprès des Editions Philippe Picquier (2008). Frédéric Clément en a composé les illustrations. Ci-contre celle des sakura de mars.

 

 

J’emprunte la traduction de hanami par « mire-fleur » au géographe orientaliste Augustin Berque.

 

Le versant consumériste de la société japonaise a fait subir quelques dérives au mire-fleur des sakura. Ainsi, en 2008, l'agence météo privée Weathernews, a initié le service payant d’envoi de courrier électronique mobile prévenant de l'éclosion des fleurs de cerisiers. Les gens se sont inscrits par dizaines de milliers, en sélectionnant au préalable plusieurs lieux parmi les 600 les plus réputés. On en saura plus sur ces dérives et sur l’histoire du hanami avec la lecture de cette chronique douce-amère de Tropiques japonaises.

 

Illustrations 1. Des wagashi en forme de fleurs de cerisier rapportés d’une pâtisserie de Kyoto pour une partie de thé gyokuro chez Mme Mori à Kubusugi. Les wagashi sont les friandises proposées en contrepoint de la cérémonie du thé. Comme le jeu de hanafuda dont il est question plus haut, elles font toujours référence à des saisons, par leurs noms et leurs formes.
2. Un emballage de wagashi, une carte de train et une affichette de la gare de Kyoto. 3. Des pages de mon carnet de voyages à Eindhoven l’an passé pour la Dutch Design Week. Il s’agit du projet d’Elena Pereira, une étudiante de l’académie de design, qui propose d’utiliser les fleurs dans la décoration, mais en les intégrant avec leur fragilité. Fleurs cousues entre deux voiles de gaze, vouées à faner. Fleurs écrasées pour ne laisser sur un rouleau de papier que la trace ténue de leurs couleurs.
4. Deux diptyques construits autour de la disparition des fleurs de mon grand cerisier. Ce sont les fleurs d’hier.
5. En clôture de ce billet, sur des fonds denses, le travail photographique de Marie Gruel intitulé Flower for Daddy, qui est une autre forme d’empathie avec les fleurs dont je reproduis le propos ci-dessous :

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L’étouffer, l’écraser, l’oublier, la noyer, la maltraiter, l’enfermer, la salir, la corrompre, la déprécier, la gâter, la terroriser. Ce projet autour des fleurs commence il y a trois ans lorsque mon père décède de façon brutale à la suite d’un cancer douloureux. Toute la famille est alors réunie après sa mort dans le salon autour de sa dépouille. L’attente de l’enterrement plonge ma famille dans un lieu hors du temps et de l’espace où personne d’extérieur ne peut plus, ni s’immiscer, ni même comprendre. Ces jours paraissent tellement irréels que je ne parviens même plus à me souvenir du temps qui s’est écoulé depuis l’arrivée de papa mort dans le salon. Les heures s’écoulent. Les fleurs magnifiques s’accumulent dans cette pièce immense. Autant de preuves de l’amour que les gens portaient à cet homme, mon père chéri.
Moi qui ai toujours adoré les fleurs, je ne comprends alors plus ce qu’elles représentent. La vie, la mort ? Je suis confuse. Après la cérémonie et de nombreuses péripéties, je décide de les détester autant que je les aime. Les photographier ainsi m’aide à analyser, décortiquer, et accepter ce que représente la vie dans ce qu’elle a de plus beau et de plus dur.

 

Enfin, je ne résiste pas à vous faire écouter trois versions de la chanson Sakura sakuraIci, la version Pop Japan avec Rin. , une autre, donnée à la guitare accoustique par Jake Shimabukuro. Et , à un coin de rue d'Osaka.

 

 

 

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