La malle d'Henri (10)

 

Pfff…

Chers lecteurs de l’histoire de la malle d’Henri Mouhot, j’ai bien cru que je ne parviendrai jamais à mettre en ligne à temps ce nouvel épisode. Il s’est passé ces jours derniers tant de choses étranges .

J’ai du quitter précipitamment mon jardin tandis que se préparait l’explosion végétale d’avril. En priant pour que les iris, les lilas et la pivoine arbustive (je lui ai compté sept boutons floraux cette année) ne passent pas tout à fait d’ici mon retour. Pris un avion pour Barcelone. Où j’ai retrouvé sur le parvis de Santa Maria du Born une chère connaissance perdue de vue depuis bien longtemps. Repris un avion de Barcelone, pour Bangkok cette fois. Tout ça à cause de la mise en ligne de cette histoire de malle et de la publication de la lettre d’Henri Mouhot à la Maison Gray, Hamilton & Cie de Singapour. La lettre du 15 août 1860. Vous connaissez tous cette lettre ; elle figure en préambule de l’épisode précédent. Et bien figurez-vous qu’un certain Pop a pris contact avec moi dès sa lecture. Il vit à Bangkok dans le quartier de Bang Kho Laem, non loin de la Mission Protestante américaine où logeait notre cher entomologiste à son retour des ruines d’Angkor. Dans son mail, Pop évoque de curieux phénomènes dont Bang Kho Laem est le théâtre depuis quelque temps. Et qui pourrait bien avoir un lien avec la réapparition de la malle d’Henri Mouhot dans le courant de l’hiver...

Toujours est-il qu’à cause de cette série d’événements, au lieu d’admirer les ondulations de cygnes de mes iris en floraison, j’ai du me rendre à Bang Kho Laem, et que je fais route, au moment où vous lisez ce billet, vers l’isthme de Kra.

...

Revenons à Henri et à sa malle, cause de tout ce tremblement. Dans l’épisode précédent, l’entomologiste a succombé de fièvre aux portes de Luang Prabang. Sans connaître le sort de sa cargaison à Singapour.
Or, la Maison Gray, Hamilton & Cie a bel et bien donné suite à la lettre du 15 août 1860. La police coloniale britannique a diligenté une enquête auprès des milieux interlopes des docks. Il s’est avéré que les caisses d’Henri n’avaient effectivement pas été chargées à bord du vapeur à destination de Londres pour avoir été subtilisées auparavant.

Derrière la manigance, un certain Gustave Bredin-Maurel, trafiquant d’objets d’art et de curiosités naturelles notoire, originaire de Pondichéry. Depuis le début des explorations d’Henri Mouhot, Bredin-Maurel espionnait sa correspondance avec Sir Samuel Stevens, son interlocuteur du British Museum. Et c’est ainsi que l’individu eut vent d’une découverte absolument sensationnelle de l’entomologiste, dont les temples de la forêt d’Angkor furent le théâtre. Les lamentations qu’Henri Mouhot confia à son journal à la nouvelle du naufrage du Sir John Brooke n’étaient pas vaines…
Mais finissons-en d’abord avec le gredin, voulez-vous ? Bredin-Maurel savait que l’objet de la découverte figurait parmi la cargaison expédiée de Bangkok et avait organisé son vol. Il périt quelques jours après. Du moins le retrouva-t-on mort dans sa chambre d’hôtel de Singapour. Quant aux malles et leur contenu, ils furent emportés dans le maelström des objets orphelins de propriétaires. Nul ne sut ce qu’il en advint. Jusqu’à l’hiver dernier.

La malle d'Henri (11)

 

Je ne vais pas vous taire plus longtemps l’incroyable découverte du chasseur de papillons. La voici.
Durant les semaines écoulées dans l’ancienne capitale khmère, près d’un linteau brisé où les Titans et les Dieux se disputaient les trésors dispensés par l’océan de Lait, Henri Mouhot avait recueilli un matin une petite créature qui avait embrasé son âme de naturaliste. Un Sphinx jouant dans la brise avec un ballon tiré d’un akène. Un être participant par sa morphologie de l’insecte et du végétal, et par ses mœurs délicates des plus raffinées des sociétés humaines. Transporté par cette découverte, l’entomologiste ouvrit un journal parallèle aux carnets des vestiges d’Angkor. Il l’intitula Le Journal du Sphinx, en souvenir de la rencontre près du linteau brisé.

La malle d'Henri (12)

 

Henri Mouhot n’était pas au bout de ses surprises. Grâce à la complicité, rapidement acquise, du Sphinx au ballon, l’entomologiste fut introduit auprès de mille autres créatures délicieuses. Toujours à proximité des vestiges de temples, comme si l’écho lointain de leur puissance passée avait fécondé l’humus de la forêt d’Angkor pour faire naître ces êtres délicats. Un songe d’une nuit khmère… Le Journal du Sphinx s’enrichit des notes et croquis des petites créatures. Le carnet quitta Bangkok à bord du Sir John Brooke. Vous connaissez la suite…

Vous connaissez la suite mais ne savez pas encore toute l’histoire. N’oubliez pas : une partie de la cargaison d’Henri, celle-là même que Bredin-Maurel avait escamotée à Singapour, a été retrouvée cet hiver. Vous voulez certainement connaître ce qu’elle contenait. Et pourquoi j’ai quitté brutalement mon cher jardin pour le royaume de Thaïlande. Je vous dis donc rendez-vous au prochain épisode.

A Bang Saphan,
5e jour de l'an 2556 du calendrier thaï,
tandis que rôdent dans la nuit les nuages précurseurs de la saison des pluies.

 

(à suivre…)

 

 

La malle d'Henri (13)