Chers lecteurs,

Croyez bien que je suis sincèrement désolée d’avoir du différer la publication de ce nouvel épisode. Voici près d’une semaine que je suis de retour de l’équipée thaïlandaise. Mais j’ai aussi la responsabilité d’un jardin que j’ai dû quitter précipitamment en pleine période profuse. Il m’a certes fallu mettre de l’ordre dans mes notes et dans mes pensées, mais encore plus dans les hordes échevelées des carottes sauvages. C’est totalement de ma faute d’ailleurs. Chaque année, je ne peux me résoudre à éradiquer totalement leur ombelles vaporeuses. J’en garde toujours un peu pour franger la lumière sur la floraison des iris, avec quelques étoiles de compagnons blancs. Et me condamne de fait à des lâchers de plusieurs milliers de graines, qui produisent à leur tour des carottes vigoureusement agrippées à la terre argileuse du jardin. Dont acte.

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Reprenons donc cette histoire de malle au royaume de Thaïlande où je l’avais laissée. Dans le quartier de Bang Kho Laem à Bangkok d’une part, sur la route de l’isthme de Kra d’autre part. Cette seconde piste devait me conduire à des éléments du dossier Bredin-Maurel, le scélérat qui subtilisa à Singapour les effets d’Henri en route pour Londres. Elle s’est avérée une impasse. En revanche, elle a permis à L’Œil de savourer, en toute sérendipité, une moisson de pensées végétales qui feront l’objet de quelques futurs billets.

 

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Bang Kho Laem donc. Où je n’ai pas abandonné provisoirement la marche du printemps sur le jardin pour rien. Écoutez plutôt.

Bang Kho Laem est le point où Bangkok a entamé sa mutation vers la modernité. C’est aujourd’hui un arrondissement un peu excentré – encore que, la notion de centre dans une métropole aussi bouillonnante que Bangkok reste discutable. C’était à l’époque de Mouhot le quartier des étrangers. Les Farang, comme on dit en langue siamoise. Qui se sont vite lassés d’être contraints de circuler à la mode siamoise par fleuve et canaux. Ils ont réclamé des routes. Le roi du Siam a ouvert le chantier de la voie de Charoen Krung, la Rue Neuve, et la capitale royale a entamé son virage vers les embarras modernes des ponts et chaussées. Avec des rues et des soï, qui sont les ruelles perpendiculaires terminant en impasse sur le fleuve.

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Bang Kho Laem, il y a deux ans, a été doté de l’incontournable équipement citadin des quartiers de Bangkok : un shopping mall, doublé d’une palanquée de restaurants et take away, triplé d’un cabaret où se produisent des drag queens triés sur le volet. Le tout intitulé Asiatique The Riverfront et installé, en bordure de fleuve, dans une pacotille de hangars de docks entièrement reconstitués. Le soir de mon arrivée, je suis allée y flâner. J’ai regardé les convois de bateaux sur le Mae Nam Chao Phraya, les toits effilés des pagodes perçant sous le couvert des flamboyants, la skyline hissant toujours plus haut le ciel bling-bling de la cité, les badauds se tirer le portrait avec leur I-Pad, et, sans nul doute à cause de mon escale à Barcelone, j’ai eu une pensée émue pour l’écrivain catalan Montalban, mort à Bangkok d’une crise cardiaque. Je me suis promis de relire son excellent Marquise si vos rivages, que son éditeur français a finalement rebaptisé Les oiseaux de Bangkok pour le propulser sur les ventes. Et dans le nœud de ces pensées vagabondes, je me suis demandée un instant comment j’avais pu une seconde imaginer que cette métropole insaisissable pouvait encore entretenir un quelconque lien avec l’histoire de la malle de ce pauvre Henri. Je n’avais pas encore rencontré Pop.
Pop, vous vous souvenez ? L’habitant de Bang Kho Laem qui m’avait contactée à la publication du deuxième épisode de notre feuilleton...

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La rencontre avec Pop n’eut finalement lieu qu’au retour de l’isthme de Kra. Si Pop a pris contact avec moi, c’est parce qu’il utilise le dispositif d’alerte de Google sur le nom d’Henri Mouhot. Dès qu’un clavier d’ordinateur dans le monde met en ligne le nom de l’entomologiste doubois, Pop en est aussitôt informé. Mais ce qui a le plus particulièrement retenu son attention, c’est l’association Henri Mouhot + mission protestante américaine de Bang Kho Laem. En voici la raison.

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La première chose qu’a faite Pop à l’occasion de ma visite fut de me montrer la galerie de photos de ses parents et aïeuls. Pop loge dans un étroit immeuble de quatre étages. Ces constructions sont typiques des villes sud-est asiatiques. Leur modèle est hérité des compartiments chinois ou maisons biscottes de Singapour. Il se caractérise par l’étroitesse du bâtiment et l’existence en rez-de-chaussée d’un vaste living multifonction. La nuit, on y parque auto, motos et vélos. Au matin, les engins libèrent la place pour aller grossir les embouteillages quotidiens, et l’espace devient, selon, boutique, cantine, atelier de couture ou de réparation, cybercafé, ou autre nécessaire commerce de proximité. Il sert en même temps de salon, avec le sofa et les fauteuils en canevas pour les siestes et les dissertations, la télé pour les vieux, l’ordi pour les gosses, le brûle-parfum et le lumignon pour les dieux Lares, et les affichages qui font l’état civil des habitants : le portrait du roi Bhumipol avec son appareil photo autour du cou, le calendrier de l’année, les licences commerciales, les diplômes des bacheliers et la galerie des photos d’ancêtres. C’est dans cette généalogie que Pop me présenta Daw Aye. Une jeune fille habillée et coiffée à la mode birmane, bizarrement installée au cœur d’un lotus de carton pâte. Un vieux cliché colorisé dont Pop m’appris qu’il était tiré d’un daguerréotype de la demoiselle réalisé par ce cher Henri.

 

 

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Oui. Pop comptait donc dans sa parentèle une aïeule d’origine birmane, ce qui est déjà une singularité, et qui avait été suffisamment proche de notre Henri pour qu’il lui tire ce daguérréotype délicieusement suranné.

 

Qui était Daw Aye ? Une jeune Birmane jetée dans la capitale du royaume de Siam par les hasards de la vie, et que ses origines étrangères frappaient d’ostracisme. Pas question pour une ressortissante d’un royaume ennemi en voie de colonisation d’entrer au service de respectables Siamois, sauf pour des emplois auxquels la fierté de Daw Aye répugnait. Elle n’était pas très jolie, et surtout un peu trop grande, ce qui lui épargnait le destin de finir dans un des bordels chinois de la capitale du royaume de Siam. Mais elle avait trois grandes qualités : du caractère, de la volonté et pas froid aux yeux, m’expliqua Pop, qui au passage parle un français parfait. À 16 ans, elle entra au service de la mission protestante américaine de Bangkok comme femme de service. Sa débrouillardise et ses dispositions pour l’anglais lui permirent en peu de temps de gravir l’échelle sociale et d’obtenir un poste clef dans le fonctionnement de la communauté. Elle devint gouvernante de la pension que la mission tenait à disposition de ses hôtes de passage. C’est ainsi que Daw Aye fit la connaissance d’Henri.

N’allez pas croire que l’histoire prend ici le tour des idylles de roman exotiques. Il n’y eut entre Henri et Daw Aye rien de plus qu’une affection complice. C’est déjà beaucoup. Daw Aye n’était pas une beauté. Et Henri bien trop épris de ses coléoptères pour se laisser prendre aux yeux noirs d’une demoiselle de Birmanie. Et il était marié qui plus est.

À chacun de ses séjours à Bangkok, notre Doubois trouvait auprès de la jeune birmane futée le réconfort des retrouvailles avec un être connu. Quant à Daw Aye, elle était captivée par les butins que ce Farang barbu rapportait du plus profond des forêts de l’intérieur. Pour la jeune fille, comme pour tous les habitants de ces contrées, tout ce qui se trouve à l’écart des terres riveraines des fleuves, tout ce qui n’a pas été défriché pour donner le riz nourricier, tout ce qui est resté à l’état végétal des origines était un univers redouté, privé de contours, peuplé de sauvages à la peau de jais, de bêtes féroces, de magiciens transformistes et d’ogresses mangeuses de fleurs. Imaginez un instant ce qu’était aux yeux de Daw Aye le déploiement des boîtes et des flacons d’entomologie, avec leurs spécimens dont la beauté étrange et un peu inquiétante la confortait dans l’idée que la forêt était un monde dangereusement enchanté. Et quelle dut être sa stupeur, quand Mouhot rapporta d’Angkor le Sphinx au ballon et ses frères délicats. Car la demoiselle birmane a eu connaissance de cette fameuse découverte. Pop me l’a confirmé, ajoutant qu’elle jura à l’entomologiste le plus grand secret. Ce n’est certes pas par le biais de Daw Aye que le sinistre Bredin-Maurel a pu espionner la correspondance entre Mouhot et Sir Samuel Stevens.

Cependant, dans la fébrilité des doubles préparatifs de l’expédition des spécimens khmers et du départ pour le royaume du Laos, survint un incident. Une boîte-vitrine, où Henri avait installé quelques uns des petits hybrides de la forêt d’Angkor, avait été posée sur l’appui d’une fenêtre. Elle y fut emportée par une bourrasque soufflée par le destin. En tombant sur la terre battue du soï, la boîte se brisa, libérant dans le tourbillon d’une ville en pleine croissance les êtres délicats nés dans une cité du passé engloutie par la forêt. Sur le plus fertile des sols pour des créatures issues d’un univers de légende. En effet, Bangkok n’est qu’un sobriquet pour flatter la comprenette des Farang pressés, le véritable nom de la capitale royale est une équipée fantastique qui s’énonce ainsi : Krungthep Mahanakhon Bovorn Ratanakosin Mahintharayutthaya Mahadilokpop Noparatratchathani Burirom Udomratchanivetmahasathan Amornpiman Avatarnsathit Sakkathattiyavisnukarmprasit. Soit:
Grande Cité des Anges,
Écrin Suprême des Joyaux Divins,
Grande Terre Imprenable,
Grand Royaume Considérable,
Cité Capitale Royale et Charmante nantie des Neuf Nobles Gemmes,
Très Haute Résidence Royale et Grand Palais,
Asile Divin et Demeure Vivante des Esprits Réincarnés.
Abrégé en Krungthep pour l’usage courant, mais assurément propice aux évasions poétiques. D’ailleurs, me confia Pop avant mon départ, on signale périodiquement sur les trottoirs crevés de Bangkok la présence insolite de petits êtres de féérie, égarés au milieu des légions de cancrelats qui sont le gros de leurs habitants. Ce sont là les phénomènes étranges auxquels j’ai fait brièvement allusion dans l’épisode précédent. Et je n’ai pu m’empêcher de m’interroger sur ce qu’il était advenu de ces créatures minuscules, lorsqu’elles s’étaient trouvées englouties en même temps que Krungthep dans les eaux noires de la grande inondation de 2011.

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Le lendemain, alors que je tâchais tant bien que mal de remettre le cours de mes pensées dans le fil du retour prochain vers ma terre de Quercy, j’eu sous les yeux la réponse à mes interrogations de la veille sur la survie du Sphinx au ballon et ses pairs. J’avais pris le service des bateaux et accosté au débarcadère de l’hôtel Oriental. Je me souvenais qu’il y avait parmi les boutiques de luxe de sa galerie marchande un magasin d’étoffes extraordinaires et une librairie où j’avais trouvé des ouvrages remarquables. La librairie ne vendait plus que des journaux financiers et quelques tabloïds étrangers. Le magasin était fermé. En face, une enseigne Vuitton, dont les vitrines masquaient l’intérieur du magasin et affichaient une série d’insectes chimériques, hybridés avec les malles frappées des fameuses initiales

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Preuve était faite qu’en dépit du terrible sinistre de 2011, la magie de Krungthep la cité des prodiges continuait à opérer.

Je n’ai pas été surprise de découvrir, quelques soï plus loin, qu’une main anonyme avait imprimé sur les murs de l’O.P. Garden cette silhouette de scarabée proche du Mouhotia gloriosa

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Le Mouhotia gloriosa, vous le connaissez. Je ne l’avais pas encore nommé, mais vous l’avez vu à chaque épisode de ce feuilleton. Il figure sur toutes les illustrations. C’est un coléoptère de la famille des Carabidae découvert par Henri au cours de ses explorations. C’est pourquoi il porte son nom.

Avec l’O.P. Garden, je me trouvais aussi placée sur le chemin du retour vers la France. Il est situé sur Soi Rong Phasi Kao, la ruelle de la Maison centrale des Douanes, au bout de laquelle se trouve depuis plus de 150 ans l’ambassade de France en Thaïlande, et qui a été rebaptisée "Rue de Brest" en février dernier, en présence du maire de Brest et d'autres personnalités thaïlandaises et francaises. Pourquoi "Rue de Brest" ? Oh, mais c’est tout à fait une autre histoire... Il faudrait que j’ouvre une nouvelle chronique pour vous la raconter. Et cela nous mènerait franchement à l’écart des sujets qui sont ceux de L’Œil Végétal. On verra.

 

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Et puis il vous faudra patienter encore un peu. L’histoire n’est pas finie tout de même ! Les malles Vuitton ne vous ont pas fait oublier la malle d’Henri, j’espère ?! L’hiver dernier... L’incroyable réapparition de la malle d’Henri... Donc, comme de coutume, je vous dis :

(à suivre...)

 

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