Au pays d'Alice (1)

Les jardins, c’est la plus petite parcelle du monde et puis c’est la totalité du monde. Le jardin, c’est, depuis le fond de l’Antiquité, une sorte d’hétérotopie heureuse et universalisante.

Michel Foucault, « Des espaces autres », Dits et écrits, 1954-1988, éd. D. Defert et F. Ewald, Paris, Gallimard, 1994

 

Ha-ha (5)

Ouh... L’œil végétal est encore tout étourdi du vertige des jardins anglais. D’avoir joué au Cheshire aux embarras de croissance de l’Alice de Lewis. Tour à tour petit dans le général, noyé presque dans la profusion des rhododendrons en défloraison, puis, d’un coup, énorme face au cœur étoilé d’une astrance, à la nuque ployée d’une ancolie. Aux prises avec le général et le détail, le tout et la partie, l’hétérotopie de Michel Foucault mise en exergue de ce billet.

Ils sont inouïs les jardins que j’ai vus en Angleterre. Ou plutôt, ce que j’ai vu en Angleterre en matière de jardins est inouï. Sans aucune commune mesure avec ce qui se fait ici. Outre Manche, la culture jardinière se pratique sur une échelle dont nous sommes encore très loin, en dépit du train où va en France la vogue verte depuis une décennie.

Pour faire un jardin, il faut de l’espace et du temps. Conditions que chacun peut trouver, et qui, de fait, donnent la jauge de l’importance accordée au jardinage. Du temps où je vivais à Paris, j’étais émerveillée quand je découvrais, rompant la litanie des étages haussmanniens, une profusion végétale s’échappant d’une fenêtre, jardin magique suspendu par une main verte à du presque rien. En Angleterre, où la population égale celle de la France sur un territoire moitié moins grand, la taille des grands jardins patrimoniaux tient d’un prodige qui impose le respect. Je serais curieuse de connaître la surface de terre jardinée par tête dans ce pays. J’en ai vu trois de ces grands parcs, Tatton, Rode et Arley, et j’avoue avoir chaque fois été sidérée par l’échelle de ces paysages artificiels. Je devais même me rappeler qu’ils étaient artificiels précisément, faits de main d’homme dans un espace soustrait par lui à la nature. Et j’ai trouvé tellement rassurant d’apprendre, dans le terrible monde qu’il fait, que 11.000 visiteurs – yes, they were, indeed — étaient venus cet hiver admirer la sortie des perce-neige en compagnie de Lady Anne, dans les jardins de Rode. Et, comme le dit Lady Anne, they had fun. Les perce-neige, puis les campanules, puis les roses composent les hanami des Anglais.

Ha-ha (1)

La campagne du Cheshire est une campagne d’élevage (chevaux, vaches et moutons) où le regard est forcé par le réseau des haies. Rares sont les échappées. L’œil est pris dans le tunnel visuel sinueux des routes étroites bordées de remparts végétaux. Parfaitement entretenus au passage. Quelquefois, un rhododendron évadé signale la proximité d’un jardin. Nulle grille pompeuse à l’instar de Versailles. On entre furtivement dans les jardins anglais par des portes dérobées.

L’enclos est souvent donné comme la définition du jardin. Dans l’approche, qui peut se faire sur plusieurs kilomètres, les grands jardins anglais procèdent au contraire avec l’abolition du cloisonnement. Devenue inutile, la haie du bocage se volatilise. L’œil peut enfin découvrir l’horizon et éprouver les contours de la topographie. Un panoramique de collines et de vallons, un tapis de prairie où paissent en liberté les moutons, et d’où finit par surgir au détour de la route un manoir tout en cheminées et fenêtres.

Le manoir à son tour commande l’ordonnancement du paysage. Les jardins, dont le premier cercle est conçu pour être visible des salons, et les lointains, où le jardin se perd à la rencontre du reste du monde. Grâce au dispositif des barrières « ha-ha » (ha-ha fences. Qui se prononce avec la nuance d’intonation de la surprise admirative). La haie a disparu, mais le jardin est bel et bien enclos. D’une limite infranchissable aux moutons prédateurs, confinés de l’autre côté du tableau par la ceinture d’un fossé doublé d’un soutènement. Situé en contrebas, le ha-ha ou saut du loup est invisible et permet au regard de capter le lointain pour l’intégrer dans le jardin. Dans un incessant changement de focale qui est le fondement de l’esthétique paysagère. Que traduit parfaitement l’expression jijing, « emprunter le paysage », des Chinois qui réfléchissent depuis longtemps à cette question. Le cher Li Yu consacre plusieurs articles de ses carnets secrets à des astuces de son crû pour procéder à ces emprunts visuels.

Ha-ha (2)

A l’abri du dispositif du ha-ha, l’oeil peut se repaître des collections végétales du moment, offertes à sa délectation comme des parures de joaillerie. Sur les lits (beds) des bordures d’arbustes et de vivaces (mixed borders) ou dans les coffrets de buis taillés (yew box) des parterres de broderie (knots gardens). Et dans l’abîme de ces détails enfin, forcément, l’œil débusquera ce qui anime l’esprit du lieu. Le très subtil tissu de ses relations avec ce monde vivant. J’ai vu des jardins d’amour. Palpitants. J’ai vu aussi des jardins d’argent. Décevants. Le don d’amour contient le don du temps. Nécessaire, on l’a vu, avec l’espace, à la pratique jardinière.

 

 

Notules

Le hedgerow, le bocage anglais m’a charmé. On apprendra tant et plus sur la pratique des haies sur ce blog. Où j'ai découvert l'existence et l'étonnante anatomie des queules, "des arbres plessés qui ont repris leur liberté".

Tatton Park Hall & Gardens a été cédé au National Trust en 1958 par le dernier héritier de la famille Egerton et fonctionne sur le principe de nos parcs et jardins nationaux.  En revanche, Rode Hall et Arley Hall sont restés de grands domaines privés. Ils sont transmis au fils aîné de la famille, lequel doit endosser la double casquette de jardinier et de chef d’entreprise. Le jardin doit pouvoir procurer le revenu nécessaire à son entretien, voire, mieux, dégager le bénéfice qui permettra son développement. Pour des questions de coût, l’équipe jardinière permanente est réduite au strict minimum, l’entretien reposant largement sur l’appel au bénévolat. Quant à la source de revenus, elle recourt au principe de « l’emprunt du paysage » justement, avec une gamme d’offres pour l’organisation des cérémonies de mariage auxquelles jardins et manoirs louent leur cadre de rêve. Traditionnellement enfin, une partie des revenus générés par le jardin est reversé au profit d’oeuvres caritatives.

 

Ha-ha (3)

Sur la 1e photo, un aperçu du merveilleux jardin de Judy, hôtesse et poisson-pilote de cette escapade au pays du chat qui sourit. Les 2e et 4e ensembles de vues ont été prises à la lisière du potager de Barnsley House, dans le Gloustershire. Ce fut le domaine de Rosemary Verey, une dame qui fut un des grands noms du paysagisme classique anglais. Elle compta parmi ses clients le Prince Charles et Elton John. Barnsley House est aujourd'hui un hôtel au luxe discret. La fragile barrière qui apparaît sur les vues n°3 se trouve dans le parc de Tatton. Les dernières vues enfin ont été "empruntées" à la périphérie du jardin de Boden Hall, non loin de Rode Hall dans le Cheshire.