13-10-15, Soleils d'Amérique (5)

Courtisane au sein dur, à l'œil opaque et brun
S'ouvrant avec lenteur comme celui d'un bœuf,
Ton grand torse reluit ainsi qu'un marbre neuf.

Fleur grasse et riche, autour de toi ne flotte aucun
Arôme, et la beauté sereine de ton corps
Déroule, mate, ses impeccables accords.

Tu ne sens même pas la chair, ce goût qu'au moins
Exhalent celles-là qui vont fanant les foins,
Et tu trônes, Idole insensible à l'encens.

- Ainsi le Dahlia, roi vêtu de splendeur,
Élève sans orgueil sa tête sans odeur,
Irritant au milieu des jasmins agaçants !

Paul Verlaine (1844-1896), "Un dahlia", Poèmes saturniens

 

13-10-15, Soleils d'Amérique (1)

 

Hier, le soleil du matin a coulé un peu d’or sur le jardin. L’air embaume la seconde floraison des orangers du Mexique.

2013 restera une année jardinière particulière. Un printemps mouillé et froid qui a fait chasser floraisons et fructifications sur un mois et plus. Trop loin parfois. Venues trop tard, les figues resteront vertes. Pourtant, l’été ici fut vaste, généreux et calme. Surgi d’un coup la première semaine de juillet, le soleil a coulé de toute sa lumière. De petites pluies régulières ont atténué ses ardeurs. Quand mes amies les fleurs donnaient des signes de langueur, je portais à leur pied un plein arrosoir. Comme une offrande. Et c’est ainsi que le jardin a magistralement traversé l’été.

Si le printemps fut muet ou presque, l’automne est volubile. Dans cette nuance exquise de notre climat tempéré que ne connaissent ni les tropiques, ni les déserts, le ciel joue cette année des accords subtils. Lumière fluide, brouillards vaporeux, étoiles fraîches, pluies mouillantes – toutes ne le sont pas. Il est des pluies affolantes qui ploient, arrachent et ravinent. Est-ce le recours répété aux nœuds vaudou, aux talismans, aux papiers charmes ? Le vent jusqu’ici est resté tapi. Le froid a donné quelques coups de griffe. Sur les causses, on a frôlé le gel – j’ai vu déjà le désastre noir de la brûlure du gel à la mi-octobre. Mais voilà le redoux qui revient. Aurons nous un été de la Saint-Martin ?

 

13-10-15, Soleils d'Amérique (2)

 

Entraîné par le bel entêtement des rosiers remontants, les cosmos, les belles de jour et les belles de nuit font escorte de leurs corolles délicates à la vague bleue des asters, aux étoiles des hélianthes, aux froufrous des premiers chrysanthèmes. Le grand couronnement de cet automne subtil, ce sont les dahlias. À les voir caracoler partout avec insolence, on croirait entendre la cascade d’un rire. M. Verlaine, vous vous êtes laissé emporter par le goût de l’anaphore pour dire du dahlia qu’il « élève sans orgueil sa tête sans odeur » ! Car, à l’autre bout de l’éphéméride printanier des beautés humbles et fragiles, c’est l’orgueil des grandes fleurs de collection, des hybrides primés, des obtentions couronnées qui fait dresser sa tête au dahlia... à condition toutefois que le jardinier secourable ait disposé les renforts des tuteurs et supports pour soutenir le déploiement de cette superbe. Preuve irrévocable qu’il est une fleur orgueilleuse, le dahlia dresse sa tête sur une tige creuse.

 

13-10-15, Soleils d'Amérique (3)

 

Notules

Si je penche plutôt pour les subtilités des jardins naturels, je reste confondue d’admiration devant la vigueur déconcertante de ces fleurs orgueilleuses. Elles fleurissent sans discontinuer de début juillet aux premières gelées. Le gel seul les arrête. En 2010, mes dahlias étaient encore en fleurs le 2 novembre... C’est la 2e fois seulement que je peux cette année assister à leur gloire. Je me suis donc demandé qu’elle était la formule magique des années à dahlias. La réponse est intéressante. Elle renvoie à la mémoire génétique des plantes. Je l’ai trouvée dans cet article de Jardins de France, la revue de la société d’horticulture française. En octobre, le dahlia trouve un point d’équilibre qu’il n’a pas dans nos étés : c’est le moment où le temps de la course du jour (photopériode) sur celui de la nuit, quasi égaux, est le plus proche de ceux de la région du monde d’où est originaire le dahlia. Un pays voisin de l’Équateur, le Mexique, où le dahlia colonise les zones en altitude, plus fraiches. Il y est un arbuste qui fleurit en août-septembre le long des autoroutes, dans les champs de maïs, sur les flancs des volcans. Il faut donc pour une année à dahlias un octobre épargné par le froid.

 

13-10-15, Soleils d'Amérique (4)

 

Octobre est aussi le début de la saison d’un légume-racine délicieux, cousin américain des dahlias : Helianthus tuberosus, le topinambour, dont l’arrachage pour passage à la casserole condamne les belles fleurs soleils. Tel aurait pu être le destin du dahlia.
Envoyées par le professeur don Vicente Cervantès, directeur du jardin botanique de Mexico, les premières graines parviennent en Europe, à Madrid, au moment où la Révolution française éclate. Il y reçoit son nom de baptême, Dahlia, en hommage au botaniste suédois Anders Dahl.
En 1802, le dahlia arrive en France entre les mains vertes du Alain Baraton de l’époque : André Thouin, chef jardinier et professeur de culture de l’ancien Jardin du Roy à Paris, devenu le Jardin des Plantes. Dont voici les notes enthousiastes sur les potentialités du dahlia ["Mémoire sur la culture des Dahlia et sur leur usage dans l’ornement du jardin", Essai sur l’exposition et la division méthodique de l’économie rurale, 1805] :

 

Les dahlias

 

Alors, beauté ou bonté ? Fleur ou légume ? Les jardiniers, botanistes, sélectionneurs et fleuristes du 19e s. tranchent finalement en faveur de l’ornement. En même temps qu’on trace radicalement une ligne de partage entre jardin d’agrément et jardin utilitaire. Le dahlia offre des dispositions ébouriffantes pour l’hybridation. Ses combinaisons génétiques sont inépuisables. Ses couleurs – hormis le bleu impossible – infinies. Avec la rose trémière, le chrysanthème de Chine, le pied d’alouette et la violette, il compte parmi les fleurs les plus populaires du 19e siècle. Et reste aujourd’hui la création variétale la plus dynamique de toute l’horticulture avec pas moins de 20 000 variétés réparties en 13 familles. Sans odeur, aucune, comme le dit dans son poème Le dahlia M. Verlaine.

Les photos sont celles de quelques dahlias de mon jardin. À savoir : 1. Dahlia géant ‘Café au Lait’ ; 2. Dahlia cactus ‘Aloha’ ; 3. Dahlia à fleur d’anémone Soulman ; 4. et 5. Dahlia paysage nain 'Happy Single Party' ; 6. Dahlia pivoine ‘Bishop of Llandaf’ ; 7. Dahlia paysage nain 'Happy Single Party'; 8. et 9. Dahlia pivoine ‘Bishop of Llandaf’; 10. Dahlia géant 'Snowbound'.

 

13-10-15, Soleils d'Amérique (6)