Dans la province qui a conservé le même nom et qui est située à l'est du grand lac Tonli-Sap, vers le quatorzième degré de latitude et le cent deuxième de longitude à l'orient de Paris, se trouvent des ruines si imposantes, fruit d'un travail tellement prodigieux, qu'à leur aspect on est saisi de la plus profonde admiration, et que l'on se demande ce qu'est devenu le peuple puissant, civilisé et éclairé, auquel on pourrait attribuer ces œuvres gigantesques.

Henri Mouhot

13-12-02, La malle d'Henri (1)

La malle d’Henri... Vous vous demandez ce que devient ce feuilleton aussi subtropical que décousu ? Pire : après avoir suivi passionnément les premiers épisodes, vous vous en êtes désintéressé, dès lors que toute cette histoire s’est trouvée durablement enlisée dans la grande inondation de Bangkok ? C’est bien compréhensible. Mais, auquel cas, vous avez dû rater cet épisode, tardif, mais décisif pour l’éclairage de toute cette affaire. Peut-être même en êtes vous arrivé à l’impensable : renoncer à lire les billets de L’Œil Végétal et oublier à jamais toute cette histoire qui avait pourtant éveillé votre curiosité dans le courant de l’hiver dernier. Et, dans ce cas, je ne saurais que soupirer un Hélas qui ne vous parviendra jamais.

En tout cas, pour les fidèles amis lecteurs et les visiteurs de passage (qui pourront remonter le fil de l’intrigue au premier épisode ; il suffit ensuite de cliquer sur (à suivre...) au bas de chaque billet pour dérouler la chronologie. Bien sûr, en opérant de la sorte, on ne verra pas les allusions que L’Œil glisse ici et dans ses billets à l’événement considérable que fut la découverte de la malle du naturaliste doubois Henri Mouhot. Mais c’est mieux que rien), pour ceux d’entre vous qui restez soucieux de la malle d’Henri et de ses suites donc, sachez que toute cette affaire remarquable est plus que jamais au centre des préoccupations de L’Œil. À cause de l’exposition Louis Delaporte et le Cambodge présentée cet hiver au musée Guimet. Une exposition envoûtante, poétique, un peu étrange, aux antipodes de l’élitisme trop souvent coutumier de notre musée national des arts asiatiques. Cette manifestation m’intrigue au plus haut point. Un volumineux catalogue. Des contributions venues du monde entier. Une foule de visiteurs. Tout ça pour un lieutenant de vaisseau qui a dédié sa vie à l’art khmer mais ne fit partie d’aucune société savante. Un homme passionné et enthousiaste. Issu du même moule qu’Henri. Pas du sérail.

13-12-02, La malle d'Henri (2)

Quelque chose s’est passé là-bas, dans la forêt khmère, « vers le quatorzième degré de latitude et le cent deuxième de longitude à l'orient de Paris », quelque chose dont Henri Mouhot est la clef. Quelque chose qui traverse avec une nostalgie poignante la galerie des ombres d’Angkor. Henri Mouhot, Louis Delaporte, Charles Carpeaux, Pierre Loti, Philippe Stern et Gilberte de Coral-Rémusat, Bernard-Philippe Groslier. Et tant d’autres.

Ce quelque chose resurgit ici et maintenant. Pourquoi ? L’Œil est loin d’être le seul à s’intéresser de près au naturaliste de Montbéliard, savez vous ? Regardez plutôt ces récentes publications :

  • Kampuchéa, l’ouvrage deux fois cité de Patrick Deville (Seuil, 2011) ;
  • Temples perdus, un rewriting bien fait du journal d’Henri par Claudine Le Tourneur d’Ison, avec de nombreux compléments d’information, publié en 2013 par CNRS Éditions ;
  • Le papillon du Siam de Maxence Fermine, en Livre de Poche depuis juin 2013. Une biographie poétique qui a déçu L’Œil. Ce qui n’engage que lui.

Or, l’hiver dernier, au moment de la fameuse découverte de la malle d’Henri, un silence quasi total régnait encore sur la Toile mondiale à propos du naturaliste de Montbéliard. Hormis l’enquête obstinée de son compatriote Christian Simon. Et l’observatoire bangkokois de l’ami Pop (dont on trouvera ici les tenants, aboutissants et ascendants).

Bien sûr, on pouvait déjà lire la version en ligne du journal d’Henri publié en 1868 dans la Revue du Tour du Monde . Dont celle-ci, rééditée en 1999 par les éditions suisses Olizane et enrichie d’une préface de Jacques Népote.

13-12-02, La malle d'Henri (3)

C’est un rendez-vous désormais. Cherchant le il ne sait trop quoi qu’il sait être là, L’Œil revient toujours vers le journal d’Henri. Tout de même ! Quelle dut être la moue de l’explorateur lorsque lui furent servies sur l’abandon des temples d’Angkor les légendes que voici.

[Le roi] Bua-Sivisithiwong était [...] un lépreux, et c'est pour obtenir des dieux la santé, qu'il fit bâtir ce temple. Cette œuvre achevée, le roi n'étant pas guéri, perdit confiance dans ses divinités et recourut aux soins des simples mortels. Il fit donc une proclamation et offrit une grande récompense a celui qui pourrait le guérir. Ce qui eut lieu à cette époque est laissé aux conjectures de chacun; mais s'il ne s'est pas alors trouvé plus qu'aujourd'hui au Cambodge et à Siam d'hommes capables de guérir cette maladie, nous ne nous en étonnerons pas. Seul, un brahmane illustre, djogui ou fakir, osa entreprendre cette cure. Il croyait fermement aux effets de l'hydropathie, mais il préférait que le liquide fût en état d'ébullition et proposa à son client royal de le tremper dans un bain d'eau-forte, liquide assez corrosif. Le roi hésitant naturellement devant un pareil procédé, exprima le désir de voir d'abord faire l'expérience sur un tiers; mais personne ne se présenta pour la subir, et le fakir proposa de la tenter sur un criminel. Le roi, qui au fond était jaloux du pouvoir surnaturel du brahmane, lui demanda s'il voulait essayer sur lui-même. « Je le veux bien, répliqua le fakir, si Votre Majesté veut me promettre solennellement de jeter sur moi une certaine poudre que je vais vous laisser. » Le roi promit et le malheureux médecin, trop crédule, entra dans la chaudière bouillante. Le roi lépreux la fit enlever et jeter avec celui qu'elle contenait dans le fleuve.

C'est, dit-on, cette trahison qui a amené sur cette ville la décadence et la ruine.

D'après une autre légende d'égale valeur, sur l'emplacement du lac Tonle-Sap, s'étendait autrefois une plaine fertile, au milieu de laquelle florissait une superbe cité. Un roi, pour s'amuser, élevait de petites mouches, tandis que l'instituteur des jeunes princes, ses fils, élevait lui-même des araignées. Il arriva qu'une des araignées mangea les mouches du roi, qui entra dans une grande colère et fit mettre le précepteur à mort. Ce dernier s'envola dans les airs, maudissant le roi et sa ville. À l'instant la plaine fut submergée par le lac [...].

13-12-02, La malle d'Henri (4)

Des mouches, des araignées, un mage au bleu (figure dans laquelle on aura reconnu les magiciens dont il est question dans ce billet) : autant dire des contes de bonne femme qui, loin de dissiper l’épais mystère de la cité indéchiffrée, la vouent à l’amnésie des âmes simples. Alors pourquoi tous ces signes aujourd’hui accumulés ? Faut-il tirer la forêt d’Angkor du songe où elle est plongée ? L’Œil doit-il vraiment révéler à ses lecteurs le contenu de la malle d’Henri ? Croyez-moi, la question mérite d’être posée. Pour la réponse, je vous dis – et reprends ici la formule de la Revue du Tour du Monde qui publia en français le journal de l’explorateur  :

Suite à la prochaine livraison

13-12-02, La malle d'Henri (5)