Ma foi, voici un début d’an avec un Œil coi. Une fois lancé ma messagère de l’an neuf, remontée comme une pendule, et réglé le pas sur l’inspiration poétique de Philippe Jaccottet, en lui délégant tout le soin de dire l’empreinte sur le jardin du parfum des violettes, je me suis laissée accaparer. C’est comme ça que L’Œil s’est trouvé coi. Ce n’est pas la première fois. En novembre dernier, j’avais délaissé les billets pour avoir totalement plongé dans les yeux de Louis [Delaporte], transi de passion pour l’art « abandonné aux pluies et aux plantes » de l’ancien Cambodge. Silence rattrapé par des livraisons nourries en décembre. Deux nouveaux épisodes de La malle d’Henri tout de même.

Accaparée je fus, donc, en ce début d’an. Encore et toujours par les explorateurs. Indéfectiblement fidèle à Henri [Mouhot], je n’en ai pas moins allongé mon carnet de bal, qui compte désormais le Louis dont il vient d’être question, le Jules du bouquin chinois, plus une kyrielle d’autres compagnes et compagnons dont pour le moment je tais les noms. Pour les billets de L’Œil, une perspective de plusieurs longueurs de feuilletons et d’images.
Jadis grande voyageuse, je me plais dans la compagnie des explorateurs. Je m’attache à leurs pas. Je m’installe un moment dans leurs silences. Je lis dans les blancs de leurs relations de voyage. Avec toutes ces choses en ligne maintenant, quelle merveille ! Plus besoin de courir les bibliothèques, on peut ajuster sa pensée en lisant des récits entiers, son regard en visionnant des foisons d’images. Connivence, air entendu, sourire amusé. Temps de l’empathie.

Le matin du troisième jour, après avoir bu une tasse de pur bohea pour me désaltérer (probablement la dernière que j’allais boire dans ces montagnes, qui lui ont donné son nom), je pris congé des moines et quittai le temple. Laissant mes gens finir un substantiel repas de riz, je partis seul devant pour descendre la pente. Eu égard à la forte déclivité du versant, la route avait été tracée selon des zigzags. De temps à autre je me trouvais dans une forêt dense, d’aspect tropical, et de temps à autre aussi, à la faveur d’un tournant du chemin, j’apercevais en contrebas la vallée, couverte de champs de riz d’un vert des plus luxuriants.
En regardant derrière moi, je voyais le temple se montrer au travers des bois superbes qui l’environnaient. Le soleil brillait allègrement au-dessus de lui, prodiguant aux tuiles de son toit l'éclat de pierres précieuses. Ce temple faisait songer bien davantage à un palais enchanté qu'à un lieu habité par l'homme. [...]

Dernière étape au cœur des monts Wuyi de Chine du sud avec mon compagnon de janvier. Un botaniste dont le nom est Fortune. Robert Fortune. Une vieille connaissance. Écossais, il a fait office de fantôme au temps du périple chinois de mes Voyages aux sources du thé. À l’époque, je l’ai surtout considéré pour l’espion du thé qu’il fut. Laissant défiler au loin les ombres de son exploration étonnée de la Chine interdite, de son œil émerveillé de botaniste au pays de la diversité végétale, de son expérience inouïe de géant rouquin projeté au cœur de l’essaim chinois de la production et du commerce du thé.

On ne s’étonnera pas d’apprendre que c’est dans la compagnie de ce fantôme écossais qu’est survenu le tour de sérendipité qui m'a conduite à une drôle d'aventure.

14-01-28, The_Steam_House--


J’étais en pleine recherche iconographique. Je travaillais à la reconstitution visuelle des voyages de Fortune. Les rivières, les canaux, les parties en bateau, les chemins de halage. Et les jonctions terrestres, avec les parties en chaises. Les fermées et les panoramiques. À un moment donné, Fortune note tout le soin délicat apporté au transport des thés fins. Je le laisse souffler aux côtés de son portefaix, et m’en vais voir de l’autre côté de l’Himalaya préparer l’arrivée du botaniste écossais avec ses 20 000 plants de thé dans le port de Calcutta.

 

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Plutôt que de partir à la pêche en ligne, j’ouvre un beau livre que j’aime beaucoup : L’Inde du 19e siècle, Voyage aux sources de l’imaginaire d’Amina Okada (au passage, la pratique de la recherche sur Internet plonge mon bureau dans l’éternelle houle des livres empilés. Nécessité de rester à portée de main). Voici ce que la sérendipité tenait embusqué au tout début du livre de Mme Okada, et que jusqu’ici je n’avais jamais remarqué

 

14-01-28, 'The_Steam_House'_by_Léon_Benett

 

Le frontispice de La maison à vapeur... mais je ne le connais pas, ce livre !... Et Jules Verne..., je l’avais totalement oublié ce grand enchanteur... Et tiens, une peinture de l’Inde, ses tigres, ses rajahs, ses fakirs qui puise dans les récits de Louis Rousselet. Louis Rousselet, qui figure en bonne place sur mon carnet de bal des explorateurs. Grâce à l’amie Eli qui vient tout juste de glisser un appétissant extrait numérique de ses carnets indiens dans sa bibliothèque de choix de récits de voyage.

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Une maison à vapeur... Qu’est ce que c’est que cette histoire ? Je lâche le livre pour le Web. Illico j’en glisse les mots nantis de leur auteur Jules Verne dans la boîte à requêtes à-deux-g et deux-o que chacun connaît. Et... tchou-tchou... me voilà happée dans une folle farandole !

 

Tchou-tchou... en quête caracole un géant d’acier : la maison à vapeur n’est autre qu’un éléphant en métal articulé, qui se meut comme une locomotive, grâce à une chaudière, et tracte deux bungalows roulants équipés dernier cri pour le plus grand confort de leurs passagers. « En effet, cet éléphant était en tôle d’acier, et toute une locomotive routière se cachait dans ses flancs. », écrit Jules. Effet pachydermique sur les badauds locaux ! Aperçu au chapitre 5 du roman.

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Le plus fort est que cette éléphantesque loco n’a non seulement nul besoin de rail pour se propulser, mais se déplace aussi bien sur terre que dans l’eau ! Une vraie trouvaille ! Une mirobolante invention... Un engin vernien totalement insensé, à bord duquel une honorable compagnie voyage à travers l’Inde du nord, de Calcutta à Bombay, en passant par l’Himalaya et le Rajasthan... De l’aveu de Jules Verne, la machinerie est inspirée de l’Oructor amphibolis d’Oliver Evans, une machine à draguer à vapeur autotractée. Le romancier a-t-il vu aussi le croquis de l’éléphant-fontaine de Charles Ribart, qui devait s’élever à l'emplacement de l'actuel Arc de Triomphe de Paris ? Ou le malheureux éléphant de la Bastille où s'abritait Gavroche ?

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14-01-28, le manège de Delarozière


Jules Verne... Nantes, le Grand Éléphant de Royal de Luxe... voilà d’où il est sorti bien sûr. Tchou tchou... je fonce auprès des Machines de l’île pour en avoir le coeur net... Bong, bong, dans les grandes nefs des anciens chantiers navals de Nantes, les marteaux confirment : La maison à vapeur a inspiré l’éléphant nantais et mécanique ... Quand pffff... s’éparpille une envolée d’amantines, enfin de mantes, sorties du manège agricole enchanté imaginé par François Delarozière pour la ville nouvelle de Sénart. Tchou-tchou, mais où suis-je donc ?... En plein fandom steampunk me répond ce blog sénartais avec amabilité. Fandom ? Steampunk ?... Et oui ! Pour avoir suivi sans plus réfléchir un éléphant à vapeur dans la plaine du Gange, je suis prise dans les rêts d’un réseau de fans des fictions populaires inspirées par l’Europe de la révolution industrielle. Tchou tchou, j’ai sauté à bord de la locomotive Nimbus Machina qui passait par là, et c’est comme ça que j’ai pu finalement retrouver Robert Fortune aux sources du thé de Chine...

Mais, depuis ces tribulations vaporistes, je suis tourmentée par l’idée d’être steampunk malgré moi. Vous ne trouvez pas, vous, que La malle d’Henri a des petits airs steampunk ?

 

 

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