Voici un rendez-vous que je me suis promise de ne jamais manquer. C’était il y a trois ans.

Fukushima.

Fourrée au jardin le plus clair de mon temps, j’y ai cherché une offrande pour accompagner cette pensée japonaise. Je n’ai pas eu besoin de chercher bien longtemps. Le corète du Japon affiche ses pompons. Il est cette année particulièrement gracieux. C’est un cadeau de ma marraine de jardin Nacéra. Il a reçu saison après saison les soins d’une taille en clair qui lui donne une élégance certaine. Je lui ai tendu un miroir pour le rendez-vous de Fukushima. Le voilà

 

14-03-11, Corète (1)

Notules

Ayant ces derniers temps le verbe avare — état absolument provisoire, dû 1°. À un vagabondage lointain ; 2°. À un retour au temps de mars dans un printemps impétueux—, j’ai cherché sur la Toile de quoi lester de quelques mots l’offrande des fleurs de corète. Fichtre, c’est qu’il m’a fallu fouiller un moment! Rien de rien en dehors des marchands de métrages de haies d’ornement et des encyclopédies me serinant paresseusement que, si le corète se nommait Kerria japonica, il venait en réalité de Chine et n’avait été que naturalisé au Japon. Sodeska... Tu parles ! Il y a si longtemps que cet arbuste est apprivoisé chez les Nippons qu’il tient dans leur cœur au moins le rang du cerisier en fleurs. Cela je l’ai su finalement en déballant un furoshiki dont le contenu m’a ravie. Un furoshiki désigne en japonais un baluchon. Celui-ci convoyait idées, contes et images jusqu’en juin de l’an dernier.

Dans ce baluchon de conteuse, j’ai trouvé un premier numéro de Kerria japonica que voici (il se donne à voir en barque dans le jardin au printemps et pour l’entourage de l’Impératrice) :

Corète_nakashima-kiyoshi-1995

Passé le vingt de la troisième lune, l’aspect du jardin du printemps faisait, par l’éclat des fleurs plus splendide que jamais, par le chant des oiseaux, l’admiration des autres demeures où l’on s’étonnait de cet épanouissement tardif. [...] Deci delà, sur les rameaux noyés dans une brume légère, était tendu comme un brocart fleuri, et du côté du jardin de la dame, dont on apercevait les perspectives lointaines, les saules reverdis laissaient retomber leurs branches et les fleurs répandaient leur indicible éclat. Les cerisiers, dont l’heure ailleurs était passée, étaient ici épanouis en un sourire, et les glycines qui entouraient les passages couverts, déployaient leurs somptueuses couleurs. Et plus splendides encore étaient les corètes qui se reflétaient dans les eaux de l’étang dont ils débordaient les berges.


[Murasaki Shikibu, Dit de Genji, livre 24 "Les papillons", traduit du japonais par René Sieffert, Publications orientalistes de France, 1988, vol. 1, p. 485-486. Source de l’image : Les papillons, © Nakashima Kiyoshi, 1995].

Et voici la seconde manifestation découverte dans le baluchon à l’abandon :

Corète_Hiroshige

Soit une estampe de Hiroshige tirée d’une série d’illustrations d’anciens récits d’Edo, intitulée Ancienne histoire des fleurs de Yamabuki sur la montagne Takada.

Sous une pluie digne de celles que nous avons essuyées le mois dernier, une jeune femme brise un rameau de corète devant un tarare et une écurie où piaffe un cheval. La clef de tout ce tremblement, je l’ai finalement trouvée rangée parmi Les haikai de Kikaku. Qui disent ceci :

Fleurs de Yamabuki
jolies sous la lune
jolies sous la neige
et toutes nues aussi

 

En japonais, le corète se dit yamabuki 山吹.
Décryptage du haiku de Kikaku et de l’image de Hiroshige dans cet article de 1927 du Bulletin de l’Ecole Française d’Extrême-Orient, dont voici le résumé:

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Ota Dôkan, qui fonda le premier château de Edo en 1456, maniait l'épée avec plus d'aisance que le pinceau et préférait les plaisirs guerriers à la poésie. Un jour que la pluie l'avait surpris pendant une partie de chasse, il entra dans la hutte d'un bûcheron et demanda un mino, le manteau des pauvres fait de feuilles de latanier. Sans répondre, la fille du paysan lui offrit une branche de yamabuki qu'elle était allée cueillir au jardin. Ota Dôkan resta coi. Rentré chez lui, il demanda l'explication de ce rébus à un lettré de ses amis. Celui-ci lui cita la poésie de Dame Sei Shônagon qui avait inspiré la demoiselle :

Pauvre fleur de yamabuki, tu peux épanouir sept rangées de pétales, mais tu n'as pas même un fruit...

Ainsi, la jeune paysanne, par un jeu d'esprit auquel se plaisent les Japonais, fait dire au rameau de yamabuki «je n'ai pas même un mino ». Et Kikaku pousse d’un cran l’idée de dénuement avec ses fleurs «toutes nues aussi ».

En voilà des échos pour une fleur d’adoption ! Japanese rose dit-on en anglais. J’en dépose une brassée à la mémoire des victimes du tsunami. Fraîchement cueillies de ce matin.

14-03-11, Corète (2)

Si vous aimez les fleurs de corète, poussez donc la porte du jardin breton et savant de Thierry. Ker Asie abrite un choix prodigieux de belles d’Asie, chacune avec les noms de ses parrains/marraines. Les fleurs de yamabuki sont dans cette page-ci, rangées à Kerria japonica comme il se doit.