Il faudra repartir
Et vous, ravissements,
ciels gonflés d’étoiles,
poissons,
morsures du cœur,
lumière embrassante des regards,
échos et prestiges,
serez-vous encore là ?

Nicolas Bouvier, Il faudra repartir, textes réunis et présentés par François Laut
Édition établie en collaboration avec Mario Pasa Payot, 2012

 

14-04-17, Avril (2)

 

Le mot qui cristallise tout, c’est le mot d’échelle. [...] l’un des sens d’« échelle » était autrefois celui de « port ». Le port permet de quitter une île, un monde clos, et de voguer vers d’autres mondes. On ne doit jamais l’oublier. [...]  l’échelle est indispensable pour nous relier à la biosphère, qui est le fondement de notre existence.
Augustin Berque, géographe orientaliste, dans cette interview de peripheries.net

 

...

Papaver rhoeas. Un premier coquelicot vient de fleurir au jardin. Il est temps de tirer L’Œil Végétal de son sommeil passager. Il y a longtemps que le vent furieux a fait neiger mon ciel de fleurs. Neige de printemps, quand de neige en hiver point. Avril l’an passé fut sans douceur, le jardin cette année n’a pas connu l’hiver. Juste un tout petit froid à peine, venu le pailleter de givre début décembre.
Un premier coquelicot. Papaver rhoeas. Une de mes messicoles préférées avec la nielle des blés (quelques étoiles roses déjà).

À un mois à peine de notre sortie de l’hiver boréal, nous voici presque au seuil de l’été. Les jours radieux entraînent le ballet des floraisons dans une cadence folle. Tout pousse si vite et si fort que je me demande si quelque bête ne tire pas la nuit sur mon troupeau végétal pour le dresser plus haut. Dès février, les pivoines herbacées ont sorti de terre leurs cous cramoisi. Et tout le monde a suivi. Par dizaines, les ancolies ont poussé vers le ciel leurs petites têtes de « mal coiffées » – disait d’elles ma grand-mère – et toisé les lunarias, les scorsonères, les scabieuses, les juliennes. Fin mars, la pivoine arbustive tirait ses fauteuils de velours grenat pour assister à la naissance des feuilles. Comme à l’opéra. Le vert fut mis partout et au-dessus de toute chose. La lumière est entrée pour caresser l’ombre. Puis mai est venu jouer dans le jardin d’avril. Le muguet a fleuri. Sa senteur perle les soirées fraîches que grisent ici et là des notes de lilas.

Sacre du printemps. Vengeance définitive et magnifique pour la pauvre saison noyée de l’an passé. L’Œil Végétal est éperdu de joie.

14-04-17, Avril (4)

Contrepartie de toute cette vitalité végétale et généreuse, le cours des jours s’emballe à son tour. Le temps me traverse. Je ne le vois plus passer. Sur mon bureau s’accumulent les notes, les découpages, les brouillons de billets, les livres lardés de signets. Tant pis. Qu’y faire ? Je confesse que ce pauvre cher Henri Mouhot se trouve certes un peu encalminé, avec sa malle perdue et retrouvée. Encalminé seulement pour la suite du récit ici, car cette histoire mise en ligne parmi ces pages voici un an ne cesse de connaître de nouveaux rebondissements. Ah ça, avec Henri je ne m’ennuie pas... C’est comme ça, il n’y a pas si longtemps, que j’ai vu de mes yeux vu notre cher Doubois appareiller sur un radeau de fortune, louvoyer au milieu de familles de baigneurs allemands et cingler vers le large sur la mer d’Andaman. Au milieu de baigneurs allemands sur la mer d’Andaman ?! Et oui. Preuve à l’appui puisque j’y étais aussi

14-04-19, Henri_Mouhot

À moins qu’il ne se soit encalminé pour de vrai dans un coin de mangrove, Henri aura sans doute croisé l’Ibis. L’Ibis est un ancien navire négrier de Baltimore, transformé par un armateur anglais de Calcutta pour transporter l’opium produit en Inde vers le port chinois de Canton. L’opium, une substance tirée de la sève du Papaver somniferum cousin du coquelicot de mon jardin. La rencontre aura eu lieu entre le naturaliste français et les passagers de L’Ibis en partance pour Maurice, forcément. Quelque part au droit du détroit de Malacca. Grâce à la sérendipité, en vertu de l’imaginaire, ou par la force de l’œil du cyclone.

14-04-17, Avril (3)

Il avait lu un article sur l’« œil », et avait été surpris et captivé par l’image suscitée – celle d’un gigantesque oculus, au bout d’un énorme télescope tournant, inspectant tout ce qu’il survolait, bouleversant certaines choses et en laissant d’autres intactes, recherchant de nouvelles possibilités, créant de nouveaux commencements, réécrivant des destins et réunissant de force des êtres qui ne se seraient autrement jamais rencontrés. [Amitav Gosh, Un fleuve de fumée, trad. Christiane Besse, 2013]

Amitav Gosh est l’auteur de ces lignes et le responsable de l’irruption de L’Ibis. Sur l’échelle des ports de l’océan Indien et dans les nuits que me laissaient les jours du printemps au jardin. Je ne me suis pas faite prier pour appareiller. Nuit après nuit, telle la chenille du Bombyx grignotant les feuilles de mûrier, je dévorais les pages de M. Gosh. Deux livres (Un océan de pavots et Un fleuve de fumée) et 1500 pages pour l’heure, plus un 3e tome à venir composent la trilogie de L’Ibis. C’est une mer d’histoires dans un tourbillon de sabir créole. Un grand roman néo-victorien et pré-steam punk (sur ce terme, je renvoie à ce billet) aux accents épicés. Une lecture d’autant plus contagieuse que je croise partout dans cette saga opiacée des lieux et des figures connus. D’ailleurs, j’ai eu vent de cette trilogie en évoquant cet hiver les voyages en Chine de Robert Fortune autour d’une infusion de poivre. Je n’ai pas vu surgir son fantôme familier dans l’océan de pages de M. Gosh. En revanche, j’ai fait plus ample connaissance de son compatriote William Kerr. Le parrain de la corète du Japon m’est apparu alors même que je venais de consacrer un billet à cet arbuste gracieux. Esclave malheureux de la sève du Papaver somniferum, William Kerr fut trop tôt emporté. Pensées pour lui dans mon jardin qui lui doit outre la corète, le Nandina domestica, le Begonia grandis et la rose de Banks. Laquelle froufroute cette année comme jamais de toutes ses petites fleurs couleur crème au beurre. Il me faudra assurément écrire un jour un billet sur les jardins Fa-tee à Canton où s’approvisionnait le botaniste opiomane. En avant-goût, ces quelques lignes, empruntées aux lettres de M. Chinnery à son amie Pauline. Elles vous rappelleront peut-être les propos du lettré Li Yu ou ma visite aux jardins du Cheshire :

Tout à coup, j’ai compris pourquoi les artistes chinois peignaient les paysages sur des rouleaux : on ne verrait rien d’un jardin tel que celui-ci si on le peignait en perspective. Sur un rouleau, il s’étalerait devant toi, du haut en bas, comme une histoire –on le verrait se produire ; il se déroulerait sous tes yeux comme si on s’y promenait.
Amitav Gosh, Un fleuve de fumée, trad. Christiane Besse, 2013

14-04-17, Avril

Enfin, je profite de ce retour sur L’Œil Végétal pour déposer ce poème découvert la semaine dernière en offrande à mon ciel de fleurs. C’est un poème d’Henry Bauchau. Il est dédié à Philippe et Anne-Marie Jaccottet.

Parfois je me réveille avec un goût d’écorce
en bouche, un goût qui vient de la montée des sèves.
Peut-être ai-je connu un grand bonheur là-haut
et dormi dans la cérémonie des branchages
quand se faisait l’accouplement des eaux du ciel
après l’hiver velu dans le tronc paternel.
Peut-être dans l’enfance ou sa vaine poursuite
peut-être en ce délaissement de la lumière
ai-je entendu cela qui me dit à voix basse :
n’espère plus. Tiens toi ferme dans le silence.
Alors de rien, ainsi qu’un saut de truite à l’aube
je bondirai dans l’espérance, un bel instant.
Peut-être étant sorti du cercle de la lampe
dormeur, ai-je touché la trame de la nuit.
Peut-être ai-je entendu celle qui m’a guidé
depuis l’eau tendre et maternelle, par les fleuves
du temps griffu, vers le lieu où l’on doit se rendre,
disant : il ne faut plus vouloir. À quoi bon !
Être ou vouloir, telle est la question qui se pose.
Arrête enfin cette machine, si tu veux
entendre l’être et l’épouser aux très profondes
noces. Alors dans cette aire bien nettoyée
vide et sans rien que les beaux présents de la terre
les forêts deviendront la volonté de l’arbre.