14-04-27, Tigre et dragon (1)

Bang-bang.


Ça fait un paquet de mois que je rêve de le supprimer.

Tout au début, ça ne me faisait rien. J’étais plutôt indifférente à sa présence. C’était à peine si je remarquais sa silhouette droite et hautaine, tellement déplacée. Aux beaux jours, il jette sur le jardin une ombre raide et oblique. Comme une rature. De toute façon, il faut se résigner. Il était là avant moi. Je n’ai aucun pouvoir d’y changer quoi que ce soit. Pire, nous tous ici dépendons de lui. Sans lui, tous les biens que nous contraint un jour ou l’autre à acquérir notre société ne sont que de pauvres jouets sans aucune utilité. Sans lui, pas de lumière la nuit, pas de chaleur l’hiver, pas de voix, pas de fenêtre sur le monde. Nous sommes entièrement tributaires de son existence.

Il porte sur un de ses flancs le matricule « 10M50 ». En dessous est inscrit « 400 K. ». Et puis « C. 3 ». J’ignore à quoi correspondent ces différents codes. Il y a encore le nom et l’adresse de la compagnie, libellés comme suit :

SOCIÉTÉ PARISIENNE
POUR
L’INDUSTRIE DES CHEMINS DE FER
ET DES
TRAMWAYS ÉLECTRIQUES
BOULEVARD HAUSSMANN
PARIS

14-04-27, Tigre et dragon (2)

Il y a six ans, j’avais dressé entre lui et nous une espèce de cage où avait consenti à grimper un chèvrefeuille. Mieux, le chèvrefeuille a profité. Il a proliféré au point que même lorsqu’il se dénudait l’hiver, il parvenait à occulter cette présence bizarre, cette promiscuité forcée.

Les années passant, j’avais presque fini par l’oublier ce voisinage. Grâce au chèvrefeuille et à l’usure du temps.


Et puis, l’été dernier est survenu l’improbable. Des gens sont venus. Ils ont scruté le terrain. Chez nous. Alentour. Ils ont dressé des plans, revu les implantations, révisé le réseau. A surgi l’idée du possible départ de ce voisin autoritaire. Et puis son échéance, fixée à l’automne. Il y aurait des machines, du stress pour le jardin, mais pour son plus grand bénéfice.

Quand les dahlias ont fané, je me suis résolue. J’ai arraché le chèvrefeuille et sa cage. Le poteau EDF a resurgi de toute sa présence brutale et violente. Et j’ai enfin compris. D’un coup me sont revenues les leçons de géomancie de M. Hou à Datong dans la province chinoise du Shanxi (outre le chinois, M. Hou parlait un peu d’espagnol et faisait en usant du dictionnaire quelques délicieux lâchers de français. Il se prénommait Grande Muraille et portait une barbiche de lettré). Soit :


Pagode du Temple de la Bienfaisance Universelle
(posée au beau milieu des lœss et du charbon,
du jaune et du noir)
tempérant le flux des orients sur la capitale médiévale
à l’est se cabre le Dragon vert de l’orient
à l’ouest s’incline le Tigre blanc de l’occident
FENGSHUI
Vent et Eau
Crouching Tiger and Rising Dragon
Tigre et Dragon
Pour que règne la paix
jamais ô grand jamais le Tigre ne doit le Dragon dominer

Or, depuis toujours, c’est à l’ouest que le poteau fait pièce (pour dresser un portrait honnête de la géomancie des lieux, je dois ajouter qu’il possède un contrepoint à l’est sur notre terrain. Mais la topographie jouant, le tigre de l’ouest est dominant).
Assurément M Hou aurait dit : mauvais.
Très mauvais.

L’échéance de l’automne est arrivée. Elle est passée. Personne n’est venu. Il a fallu apprendre à vivre avec la menace du poteau de l’ouest. Six mois se sont écoulés dans le tourbillon de ses flux néfastes.

Il y a quelques jours – c’était la journée de la terre précisément--, il faisait grand soleil. Un camion blanc s’est garé dans le chemin. À bord, il y avait deux messieurs. Ils nous ont dit que c’était commencé. Le grand dispositif dans lequel prendrait place la suppression du poteau. L’impensable. Enfin. Mais pour le jardin au pire moment. Dans tout le grand réveil du printemps. Sacrifice pour prix du retour à l’équilibre des forces géomantiques.

14-04-27, Tigre et dragon (3)

Presque tout le rituel a eu lieu. L’équipe du camion, c’était les hommes du « souterrain » (le dispositif comptant aussi un « aérien » avons-nous appris). Ils ont creusé une tranchée. Ils ont coupé les câbles qui nous reliaient lui et nous, nous à lui. Ils les ont fait passer dans la tranchée et ils les ont raccordés à un autre poteau un peu moins voisin, un peu plus lointain. La vie raccordée a pu continuer. Les objets à marcher. Mais le poteau de l’ouest est resté. Inutile désormais. Il faut attendre la venue des hommes de l’« aérien » nous ont expliqué leurs collègues du « souterrain ». La semaine 20 du calendrier si la météo le permet.

Bang-bang.
Attendre encore. Sous la pluie battante et dans le froid revenu, le poteau de l’ouest toise avec insolence le sol éventré du jardin. Par pudeur et par commodité, j’ai tiré sur le carnage une bâche noire.


Bang-bang.
Ce n’est plus qu’une affaire de jours désormais. L’« aérien » va lui régler son compte de toute façon. Le tigre blanc de l’ouest rampera plus bas que terre. Et le grand dragon vert de l’est libéré étendra sa bienveillance au-dessus du jardin sous le ciel.

14-04-27, Tigre et dragon (4)