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À Prafrance, le long du Gardon d’Anduze, courent les nefs végétales d’une forêt de bambous géants. Les plus vieux ont plus de 150 ans et toisent à 20 m. Les oiseaux ne vont pas dans la pénombre de leurs voûtes. Il y règne le silence, avec les parfums de la paille et de l’humus. Sauf les jours de vent, qui fait monter le chant d’une houle des herbes arborescentes. Frissons d’eau des feuilles. Grincement furtif des tiges qui s’animent. Froissement d’une écaille qui tombe en voletant. Trouées de lumière — le soleil est là-haut sans doute. Danse sur les cannes des ombres intermittentes— séquences de films projetés. Une fourmilière de jardiniers veille sur ces cathédrales végétales en pays parpaillot, incongrues et magnifiques.

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Le Bambou, dont le port imite celui des panaches flottants agités au moindre zéphyr, [...] aime le bord des ruisseaux et des rivières. [...] Souvent les touffes serrées, bordant les deux rives, offrent à l'observateur de longues avenues silencieuses que le soleil ne peut pénétrer, mais que recherche l'ami de la nature en se livrant à ses réflexions ; là, doucement bercé par le bruissement du feuillage que le moindre vent fait murmurer, ‘dans un vague abandon flotte l'âme pensive'...
Michel Etienne Descourtilz, Flore pittoresque et médicale des Antilles, 1827.

Les « longues avenues silencieuses » de la Bambouseraie d’Anduze sont sorties de la passion d’un orphelin cévenol pour les essences exotiques. Natif de Montsauve, près d’Anduze, en 1828, Eugène Mazel est élevé par son oncle, un riche armateur de Marseille. Curcuma et santal à la porte française des Indes orientales : c’est dans le Vieux Port sans aucun doute, et avec les plantes à épices, que le garçon aiguise sa curiosité pour la botanique. La période est propice. Après les herbiers et les graines, les plantes voyagent, grâce aux progrès de la navigation et de meilleures conditions de transport — la vie en mer n’est pas du tout faite pour le végétal. L’heure est venue des horticulteurs, des pépiniéristes, des producteurs et marchands grainiers. Sous le ciel clément de la Méditerranée, on tente d’acclimater des cultures utiles à l’industrie, comme le coton, l’ortie blanche ou ramie, et l’indigotier.


Cependant, dans ce compte-rendu très documenté sur les circonstances de l’arrivée du bambou en Europe, il est dit que c’est par un biais de l’industrie textile autre que l’agronomie qu’Eugène eut vent des bambous. Comment ? À cause de la pébrine, la maladie du ver à soie, qui en décimant les Bombyx ruinent l’industrie de la soie. Les magnaniers s’en remettent à la science – Pasteur, et aux hommes de Dieu. Les missionnaires basés en Chine sont priés de se procurer des « graines » – les œufs du Bombyx –  coûte que coûte. Elles arrivent en France dissimulées dans des boîtes taillées dans du bambou. Début d’inventaire du prodigieux catalogue d’objets utiles tirés des arbres creux par les civilisations asiatiques du végétal [encore un vœu pieux déposé dans ces pages : plonger dans mes carnets de route pour établir un jour la liste de tous les objets en bambou rapportés de mes voyages. Les plus merveilleux sont du Vietnam : un épouvantail sonore à suspendre dans un arbre et un fagot de fins morceaux, taillés à coups de machettes dans une section de bambou pour faire des cure-dents. À voir aussi à cette fin d’inventaire la collection de Hans Spörry au musée ethnographique de l’université de Zurich. 1500 sortes d’objets en bambou répertoriés pour le seul Japon par ce marchand de soie suisse, durant son séjour à Yokohama (1890-1896)].

Ce serait donc les boîtes et, partant, le potentiel à tirer du bambou qui auraient attiré l’attention du jeune Mazel. Peut-être. En tout cas, après les plantes et arbustes d’ornement, on fait désormais en Occident prendre la mer aux arbres en ce temps-là. À leur passion botanique, les collectionneurs ne connaissent plus de frein. La vogue est aux persistants – les conifères, les résineux, les palmiers. Les bambous rejoignent les rangs –car ils ne sont pas des arbres, mais des graminées qui se propagent par des rhizomes exactement comme le chiendent. En 1840, le maire de Hyères Alphonse Denis introduit dans sa ville le premier Phyllostachys aurea, le bambou aux chaumes d’or de Chine méridionale.
Eugène Mazel perd son tuteur, en hérite une fortune coquette et peut se lancer dans la collection des arbres remarquables. Il crée un premier arboretum à Golfe-Juan, puis retourne en 1855 dans les Cévennes de son enfance, où il acquiert les 40 ha de Prafance. Pour installer des arbres, il faut de l’eau – chaque été, je rêve d’une source perpétuelle pour abreuver mon troupeau. Eugène soulage sa fortune de 40 000 francs pour creuser un canal à partir du Gardon sur trois kilomètres. Les premières plantations ont lieu en 1856. Sans doute les plus vieux des sujets de la Bambouseraie d’Anduze datent-ils de cette époque.

On ne sait pas grand chose de plus. Eugène Mazel habite toujours Marseille, mais se rend régulièrement à Prafance. Il recrute 40 jardiniers pour veiller sur ses arbres et ses bambous. Ni liste, ni inventaire des spécimens installés. Mazel se rapproche des milieux botanistes provençaux. Fait monter à Prafrance des serres. Se taille une petite réputation de connaisseur de bambous.
On devine la désolation au lendemain du grand gel de la nuit du 8 au 9 décembre 1871. – 23° enregistré à Paris. Le froid brûlent les arbres fragiles. Mais plusieurs espèces de bambous lui résistent. Et repartent.

Les finances d’Eugène Mazel n’ont pas la vigueur du bambou. Excès de dépenses pour assouvir sa passion ? Train du domaine d’Anduze avec ses 40 jardiniers ? Sens malheureux des affaires ? Un peu de tout ça peut-être. En 1882, c’est la ruine. Prafrance est cédé au Crédit foncier de France. Mazel meurt à Marseille 8 ans plus tard. Sans revoir ses bambous.
Triste sortie qui n’est pas la fin de ce récit. En 1902, Prafrance est repris par un passionné de plantes. Gaston Nègre relance l’œuvre de Mazel. Il passe devant notaire pour le règlement des eaux, acquiert d'autres variétés, imagine des solutions pour viabiliser l’exploitation. Le domaine reçoit en 1905 la visite de Jean Houzeau, bambouphile éperdu venu de Mons en Belgique. Le pèlerin belge s’extasie au pied des Phyllostachys edulis d’Eugène Mazel. Leur consacre un des articles du premier numéro du Bambou, un bulletin périodique dédié aux graminées arborescentes qu’il publie à compte d’auteur.

L'un des massifs les plus impressionnants, composé de l'espèce que nous allons décrire, est d'un puissant effet décoratif. Qu'on se figure des centaines de tiges : ici serrées les unes aux autres, fuyant vers le ciel comme des fusées, là espacées régulièrement ; plus loin par deux, par trois, en petits troupes comme des promeneurs. Toutes sont sveltes et élancées, robustes pourtant ; leurs cimes, à la ramure dorée, au feuillage s'étalant comme les parasols multiples de l'Inde, se balancent doucement au gré du vent. Des glycines, des chèvre-feuille (sic), des clématites les escaladent, passent de cime en cime, retombant en guirlandes de fleurs. Gigantesques plumes d'autruches, ces chaumes dépassant parfois vingt mètres de hauteur, rivalisent avec les plus superbes productions des forêts tropicales. Ils ne craignent pourtant pas les intempéries de nos climats. L'hiver dernier, Prafrance a connu les frimas ordinairement réservés aux pays du Nord. Durant trois jours, du au 3 janvier 1905 le vent a fait rage, puis une neige abondante est tombée, le thermomètre centigrade est descendu à – 14° : il a fallu bien vite secouer tous ces grands chaumes dont les têtes ployées sous le fardeau menaçaient de se briser : mais quand la tourmente fut passée, quand le soleil eut fondu cette neige on put constater avec joie que pas une feuille n'était gelée, que la plante, admirable de résistance au froid, était aussi vigoureuse que si l’hiver tiède du Midi n'avait pas été interrompu par le froid et la tempête du Nord.
Le Bambou, Bulletin périodique, n° 1, 15 janvier 1906, p. 7-8

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De sa visite, Houzeau rapporte quelques souvenirs bien sûr. Huit tonnes de bambous. Hissées sur 1100 km et une semaine jusqu’à Mons.

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De frimas en crues du Gardon, à Anduze, l’histoire continue. Grâce à la famille Nègre. L’histoire des "arbres creux". C’est le nom donné aux bambous dans l’Herbier d’Amboine.

Notules

C’était un de mes rendez-vous promis sous le ciel de juillet. Je n’aurais jamais cru la visite aussi prenante.
Je confesse avoir pour les bambous un cœur d’artichaut. Au point d’avoir installé au Jardin sous le Ciel deux sortes de Phyllostachys. Avec dévotion, et sans barrière anti-rhyzomes jusqu’à l’automne dernier. Chaque printemps, je traquais les pousses. De plus en plus éloignées de l’épicentre... J’ai mis fin à ces hérissements en octobre. Comment ? En extrayant les chaumes à l’aide d’un tractopelle pour les reloger derrière l’anneau infranchissable d’une barrière

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Je tiens en attente d’installation pour l’automne prochain un Fargesia. Il croit dans les mêmes régions que les roses de Chine.

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