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Il existe cependant des instants éblouissants et trop brefs où nous cessons de percevoir les choses comme isolées, solitaires, autonomes, disjointes, orphelines et où les harmoniques qui régissent leur ordonnance nous parviennent dans un déferlement éperdu, heureux. [Nicolas Bouvier, L’Échappée belle, éloge de quelques pérégrins, Metropolis, Genève, 1996]

Il fait des jours beaux comme des pains juste sortis du four. Du ciel au sol dorés à point. Avec des points du jour et des crépuscules festonnés de rose. Et des nuits limpides comme les grands yeux noirs de Shéhérazade, toutes pailletées de scintillements d’étoiles, à rendre jaloux le reste du monde tout entier. Si le monde aujourd’hui se souciait jamais de la beauté de ses cieux nocturnes.
Grands dieux ! Plus de dix jours que je suis de retour de ma dernière échappée. Ici et là dans la maison des amas au futur indécis. Graines, cailloux, petits bouts accumulés. Des risées de plus dans les vagues et les piles de mon bureau. Arriverai-je un jour à l’endiguer ce flot spontané ? Est-il bien raisonnable de rapporter dans sa valise quatre pelles à poussière en métal repoussé, même ornées de scènes tirées de miniatures ? Plus une pelle plus petite et sans ornement, mais avec un manche de plastique bleu ciel ? Ce genre de choses, je vous le dis, se peut rapporter d’un voyage en Iran. Au moins s’il m’arrivait un jour de balayer devant ma porte, le ferais-je en ayant soin de recueillir la poussière avec une pelle de ce grand pays méconnu.

Nez au vent je fus dans l’Iran des plateaux désertiques ; derrière le golfe Persique, devant l’Afghanistan, le Pakistan, et plus loin encore Samarcande. Partout les coupoles aux faïences azurées. De la nouveauté pour moi. J’ai une longue pratique de l’Asie lointaine, peu d’expérience de l’Orient.
L’Iran est un terrain rêvé pour le voyageur qui se délecte à s’égarer. Il y a bien des villes comme ici, avec leurs artères, leurs magasins, leurs banques, leurs badauds et leurs autos. Jusqu’à ce qu'on tombe sur une espèce de défaut dans cette apparente couture citadine et qu'on se trouve projeté tout à coup dans un Orient de roman comme Alice dans le terrier du lapin. Dédales épicés et ombreux des bazars où il est peu difficile de se perdre. Arrière-cours desservant des entrepôts. Nouvelles enfilades. Entresols. Cul-de-sac. Porte dérobée donnant sur le puits d’une cour à ciel ouvert, où chuinte un vieux samovar tandis que murmure la fontaine d’un bassin. Plus bas encore, des escaliers plongent dans les ténèbres de salles voûtées où courent des canalisations souterraines. L’eau à la fraicheur exquise a été prise aux piémonts des lointains. Et quand le soir apporte sa froidure, s’inviter sur la banquette en bois tirée sur le toit-terrasse tandis que montent les senteurs et les murmures d’invisibles jardins. Tout là-haut, dans le ciel de Perse, des escadrilles de pigeons tracent des arabesques.

Birds Drawings (2)

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Je n’avais, jusqu’à présent, aucune inclination particulière pour le pigeon. Au contraire même une aversion déclarée pour la saleté de leurs bandes urbaines. Et bien j’ai été soufflée par le pigeon de Perse. Quel plumage ! Quelle allure ! Quel panache ! Des tonalités riches, parfois le rappel d’un toupet de plumes sur le dessus des pattes. Des as de la figure libre et du vol stationnaire. Des claquements d’ailes dignes des palmas d’un flamenco. La classe faite oiseau. Au point que j’ai rapporté en souvenir un pigeon jouet, certes Made in China, qu’on peut faire courir à défaut de voler en actionnant son mécanisme à l’aide d’une ficelle.

Les Iraniens sont comme les Chinois des cajoleurs d’oiseaux. Le soir à Shiraz, sur le toit voisin du mien, un homme plutôt jeune montait jeter du grain aux pigeons. Dès le lendemain, nous nous saluions. Saalam. Saalam. Je n’ai pas su son nom. L’homme restait tard, jusqu’à la nuit, orchestrant du mouvement de ses bras le ballet des oiseaux. Il y avait dans ce moment complice de la douceur et de la paix. Suffisamment pour que s’envole à son tour l’esprit apaisé, qu’il fasse le soûfi gyrovague dans le sillage des oiseaux, toujours plus haut, suspendu à la volute d’un narguilé avant de sauter sur une tornade et de disparaître dans la poussière du désert.

Birds Drawings (4)

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À l’autre bout du désert il y a le corridor de l’Indus et la cité de Lahore à la porte de l’Inde. Là où commence le Kim de Kipling. Là-bas, comme à Shiraz, il y a des toits-terrasses, et des conférences des oiseaux. Et puis des cerfs-volants captifs des câbles électriques. Et l’atelier de l’artiste Mohammad Ali Talpur.
Art without content. De l’art sans contenu. C’est sur cette voie minimaliste que Mohammad Ali Talpur place son oeuvre.  Après une formation initiale à l’art minutieux de la miniature à la mode persane. En 2003, Talpur a commencé à enregistrer le vol des pigeons dans le ciel de Lahore. Il est monté sur le toit de son atelier. Il a pris un carnet à spirales et des feutres de couleur. Les feutres pour leur pointe humide pouvant glisser sur le papier sans heurt et sans devoir être rechargés. Ses yeux suivaient le mouvement des oiseaux et guidaient sa main avec le feutre de couleur. Sans regarder le papier. En simple sismographe. Il en est résulté des pages de tracés. Nul contenu. De simples lignes comme des passages furtifs qui tremblent, virent et disparaissent. Rien de plus.

Talpur, Birds Drawings

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Sur ce, je vous laisse. Il y aura d’autres éclats d’Orient. Mais mon jardin me presse.

 

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