Fin_Gardens (1)

C'est fou, le nombre de causes qui cet automne m'ont emportée vers l'Iran. Dont un mince livre jaune. Je l’ai trouvé en poussant à Tulle la porte de la librairie du petit garçon de la banquise et du caillou. Je crois que je n’ai jamais vu ça une librairie comme celle-là. Des milliers et des milliers de livres. En rayonnages mais aussi en piles. Au bout d’un moment, ça n’est plus de la librairie, mais de la géographie. On emprunte des chemins de traverse. On suit une ligne de crête. On découvre un raccourci. Et c’est comme ça que j’ai trouvé mon petit livre jaune. Un recueil de poèmes de Sohrab Sepehri intitulé Les Pas de l’eau. Dans une version bilingue français-persan aux éditions de La Différence. Traduction Daryush Shayegan. Je dois à cette maison, il y a bien longtemps, une belle rencontre multiple avec la littérature japonaise sous la même couverture jaune.

Je n’ai pas résisté au sillage évanescent des Pas de l’eau. J’ai acheté le petit livre jaune. En compagnie d’un petit livre blanc découvert grâce à un rapprochement opportun. Un ricochet. Les Eaux étroites. julien Gracq, josé corti. Minuscules posées sur la couverture avec tant d’évidente élégance. M. Gracq et Sohrab ont rejoint leurs consoeurs et confrères à la maison.

Un jour, j’ai glissé le petit livre jaune dans mon sac de voyage. J’ai emporté Les Pas de l’eau. À Istanbul. À Téhéran. À Shiraz. À Yazd. À Isfahan. À Kashan. À Yazd, je l’ai sorti du sac. Et je puis vous dire qu’il est très opportun de voyager en Iran avec des poèmes iraniens. En édition bilingue qui plus est. Là-bas, les poètes sont de vieux complices. La poésie une connivence. Aucun feu intégriste n’en viendra à bout. Ils sont une mémoire vive comme l’eau.

Fin_Gardens (2)

Le jour de Yazd, c’est le poème À Golestaneh qui est sorti. Lu par la belle Goli à la voix grave et douce. Un extrait :

[...]
Je m’arrête à l’orée des roseaux, le vent souffle, je prête l’oreille,
Qui donc m’adresse la parole ?
Je vois ramper un lézard.
Je reprends mon chemin.
Je vois un champ de luzernes,
Puis un terrain de concombres,
Un carré de safran, Et L’oubli de la terre.
[...]

Fin_Gardens (4)

Le tout dernier matin du voyage en Perse, je suis allée aux jardins de Fin. Dans la banlieue de Kashan, la ville natale de Sohrab. Il était naturel que Les Pas de l’eau me conduisent aux portes de ces jardins. Quand je suis arrivée, elles étaient closes. Dès qu’elles ont été ouvertes, j’ai entendu le chant de l’eau. Dans les bassins. Dans les canaux. Le rire cristallin et délicieux d’une source. Dans les miroirs d’eau, le ciel se renversait d’aise, entraînant avec lui les cîmes des grands cyprès, vieilles sentinelles chéries des Perses. Il semble que ce soit de l’ancien persan, du mot paira-daeza, espace clos, que vient le mot paradis. J’y étais.

J’ai fermé les yeux et posé l’oreille sur le chant du paradis dans les jardins de Fin. Au loin, les pas de l’eau s’en allaient disparaissant.

Et puis le retour. La saveur du voyage qui se prolonge. Méditations lointaines. Tri des images. Lectures. Et les jardins de Fin qui resurgissent. Le petit livre jaune de Sohrab entre les mains d’un garçon qui lit un poème au hasard. En persan. À deux reprises, il pose la main droite sur son coeur. Le poème s’intitule Bruit de pas. Il est dit à la fin :

[...]
Tout nous vient de tout côté, tohu-ci, bohu-là.

Je m’en vais déjà au large :
Et Il revient, Il revient.

Cet écho enfin. Il y a 8 ans, c’était l’automne aussi, un artiste français s’est rendu aux jardins de Fin à la poursuite de son œuvre : enregistrer la mémoire du vent. Cet homme s’appelle Bernard Moninot. L’été dernier, il y a eu une rétrospective de ses dessins au Cabinet des dessins des Beaux-arts de Paris.
Aux jardins de Fin, ce n’est pas Moninot qui dessine, mais le vent. Grâce à des appareils d’enregistrement imaginés par l’artiste, le vent imprime la trace de son passage. Fixée au rameau d’un arbre, une aiguille de verre. Sous l’aiguille, une boîte de Petri enduite de noir de fumée. Ça fonctionne comme un sismographe. Dès qu’il y a un peu de vent, la branche anime l’aiguille qui se met à écrire dans le noir de fumée. L’empreinte du passage du vent.

Moninot glisse ensuite le disque avec le graffiti du vent dans un projecteur. Le négatif, en somme, tracé par l’aiguille dans le noir de fumée. Sur l’écran, le mur, le projecteur fait apparaître la trace lumineuse écrite par le vent. J’ai vu il y a un an cette projection intrigante, un peu tremblée, sur le mur de l’appartement d’un ami artiste. Il m’a raconté l’histoire des archives du vent de Moninot. Son voyage en Iran. Les autres lieux de collecte depuis 1999.

C’est avec le retour qu’est apparue la convergence. Moninot et les archives du vent. Les Pas de l’eau. Les jardins de Fin. Non loin s’élèvent en quelques degrés de terre damée les vestiges de  la colline de Sialk. Un établissement humain vieux de 6000 ans. Et puis le rire de l’eau qui cascade. Et là-haut, le passage des pigeons. De Shiraz à Lahore. Leur sillage tracé par Mohammad Ali Talpur. Vers les lointains où le rêve s’évapore.

Pareille aux mystères de la naissance,
Les instants accompagnèrent l’année encore susprendue entre deux paupières.
Sur les hauteurs ruisselantes des rencontres
S’érigeait peu à peu
Le sanctuaire de la lumière.
Et l’événement était tissé d’une frayeur sacrée
Qui pénétrait la structure primordiale de la pierre.
Saisie par la fraîche épaisseur de l’air,
Une voix fredonnait dans le vent
La nostalgie de l’Ami.
Du commencement de la pluie
Jusqu’au fin fond de l’automne,
L’espace était rempli
D’épreuves fugitives comme le plumage des pigeons.
[Sohrab Sepehri, Et maintenant la chute des couleurs]

Fin_Gardens (3)

Notules

Sur le vent dans les arts, cette page. On comprendra en lisant cette notice du CNRTL pourquoi l’écrivain Jean-Christophe Bailly a dénommé « tracés anémones » les enregistrements effectués par Bernard Moninot. Anemos est le vent en grec et l’étymologie populaire a fait de l’anémone la fleur du vent (pour le plaisir, la notice sur le gouvernement des anémones au jardin selon La nouvelle maison rustique, 1775). Je connais bien quelqu'une qui s'est elle aussi prêtée à l'exercice d'enregistrer les traces du vent. Elle les appelle des anémographies. Pour conclure sur l'eau, le vent et leurs empreintes passagères à la lisière du perceptible, je vous invite à visionner l'une de ces anémographies.