14-12-28, Eclats d'hiver (3)

Pour moi, je continuerai à habiter ma maison de verre, où l’on peut voir à toute heure qui vient me rendre visite, où tout ce qui est suspendu aux plafonds et aux murs tient comme par enchantement, où je repose la nuit sur un lit de verre aux draps d’hiver, où qui je suis m’apparaîtra tôt ou tard gravé au diamant.
André Breton, Nadja

Mon esprit est ainsi fait qu’il est sans résistance devant ces agrégats de rencontre, ces précipités adhésifs que le choc d’une image préférée condense autour d’elle anarchiquement ; bizarres stéréotypes poétiques qui coagulent dans notre imagination, autour d’une vision d’enfance, pêle-mêle des fragments de poésie, de peinture ou de musique. De telles constellations fixes (les liens emblématiques qui se nouèrent dès les commencements des anciennes familles entre le nom, les armes, les couleurs et la devise ne seraient pas sans jeter un jour sur leur origine) si arbitraires qu’elles paraissent d’abord, jouent pour l’imagination le rôle de transformateurs d’énergie poétique singuliers : c’est à travers les connexions qui se nouent en elles que l’émotion née d’un spectacle naturel peut se brancher avec liberté sur le réseau –plastique, poétique ou musical – où elle trouvera à voyager le plus loin, avec la moindre perte d’énergie.
Julien Gracq, Les eaux étroites

14-12-28, Eclats d'hiver (0)

L’hiver a emboîté le petit pas de puce de la Sainte Luce. Le solstice s’est déroulé avec faste, dans le scintillement du givre sous un franc soleil. Baisers glacés d’or et d’argent sur le bout des doigts. Morsure du froid sur la joue. Si il y eut en décembre des jours de brouillard morne, pris dans le chagrin du crachin, étouffés dans le mouchoir des nuages, assoupis dans un silence mouillé et têtu, le ciel s’est entendu aussi à produire de précieux éclats chromatiques. Au soir venu et sous le couvercle à peine soulevé du jour gris. Les jours clairs, le soleil du matin glisse son museau à l’intérieur de la maison et caresse les objets, les meubles, les recoins qui passent à sa portée. Il fait l’inventaire et s’en va jouer dehors à jeter sur les murs l’ombre des arbres nus.

Il fait encore quelques roses. J’en ai cueilli un bouquet. Le jardin repose enfin.

14-12-28, Eclats d'hiver (1)

Quand le ciel bas étouffe la lumière, je pleure la grande bibliothèque musicale –près de 20 000 fichiers numérisés sur plus de 20 ans, archivés par compositeur, interprète et genre, plus un dossier « à classer » débordant de pépites inclassables – qui me jouait des heures durant les concerts aléatoires dictés par les algorithmes. Elle s’est perdue, entièrement, dans le naufrage numérique du tournant de décembre. Je retrouve, cependant, le chemin de France Culture. J’aimerais entendre encore la voix de Claude Mettra faire le barde radiophonique de nos épopées.

14-12-28, Eclats d'hiver (4)

Je suis retournée rendre visite à Cahors aux chimères de la maison de verre d’André Breton. L’homme-baleine boréal et la Mélusine du beffroi de Bailleul criblée d’éclats d’obus. Avec le regard de Nadja qui enfourchait la fée sirène pour échapper aux murs de sa pauvre chambre d’hôpital. Les tableaux, le capharnaüm exquis, les projets, les idées qui s’entrechoquent, cohabitent sur le bureau de Breton restitué dans le méandre du Lot. En ce temps-là, le projet était de construire la paix mondiale.

Pendant plusieurs jours, un rat est venu manger les pommes dans le compotier. Quelle horreur ? Non. Car c’était un rat poli qui épluchait les fruits avant de les manger. Il est certainement à l’origine – fils électriques sectionnés par grignotage — de plusieurs pannes d’éclairage. Probablement la cause de quelques autres.

14-12-28, Eclats d'hiver (5)

Le thé est mon sablier. Je mesure le temps qui passe à ma provision qui s’amenuise. Chaque matin, je bois un thé vert duveteux, qui fait des infusions troubles, que me procure un ami chinois fidèle. À grands renforts de ruse. Le dernier approvisionnement est parvenu cet automne à Mirepoix. Je suis allée il y a dix jours chercher ce précieux ravitaillement mirapicien. J’ai connu les couverts, au-dessus les façades peintes de couleurs et le cœur grand comme sa maison de Marie-Christine.
De thé, je bois aussi un Oolong magnifiquement floral venu de Chine du sud mais rentré de Bangkok. Et puis un Pu’er, sorti d’une manufacture mirifique il y a dix ans, dont je fractionne la brique avec le marteau et la pince rapportés d’Iran où ils servent à casser le sucre candi.

Dans quelques jours L’Œil Végétal aura deux ans. À la fête, je convie le lettré agronome et poète Lu Guimeng. J’ai été bien surprise de croiser sa barque vagabonde dans les Petits Traités de Pascal Quignard.

Parfois il allait aux cabanes à l’improviste et il supervisait toutes les étapes de la fabrication des feuilles. Il pénétrait dans la salle de flétrissage où l’eau s’évaporait grâce aux courants d’air dus aux grands éventails. Les petites feuilles enroulées et vertes encore sentaient la pomme et commençaient à se recroqueviller. Puis il voyait les hommes les tordre et les jeter dans les bacs de fermentation. Ils les portaient près des chaudières à bois pour les sécher. Pour trier les feuilles insuffisamment noires, c’était l’équipe des enfants qui en était chargée. Ils avaient des yeux rapides et merveilleux pour déceler la grisaille. Les femmes les plus vieilles disposaient les boîtes et emballaient pour la ville. Il prenait un de ces petits volumes fermentés et noirs et le déposait sur l’eau frémissante. Il regardait les couleurs dérouler des traces dans l’eau chaude, de l’orange jusqu’au rouge foncé et il s’en émouvait. Il glissait dans les livres comme marque pour indiquer la page où il avait interrompu sa lecture une branche de théier fraîche du genre camélia avec sa petite fleur en bourgeon. Il mangeait la chair des poissons presque crue. Il enroulait le filet de poisson et, à l’aide des deux bois, il le plongeait dans l’eau rouge et chaude du thé.

(...)

Les poissons et les berges, les théiers, les reflets et les eaux regrettèrent sa barque silencieuse.

Pascal Quignard, Petits Traités, tome II, Maeght éditeur, 1990

14-12-28, Eclats d'hiver (2)