Hooker (1)

 

À part l'intérêt général que j'éprouve pour les contrées du Sud, j'ai été absorbé depuis mon retour par un travail des plus présomptueux, en fait, je ne connais personne qui ne dût le déclarer déraisonnable. J'ai été tellement frappé par la distribution des organismes des Galapagos [...], et du caractère des mammifères fossiles d'Amérique [...], que je me suis décidé à collectionner aveuglément tous les faits qui se rapportent en quelque façon aux espèces. J'ai lu des monceaux de livres d'agriculture et d'horticulture, et je n'ai jamais cessé de collectionner les faits. Des rayons de lumière sont enfin venus, et je suis presque convaincu (contrairement à l'opinion que j'avais au début) que les espèces ne sont pas immuables (je me fais l'effet d'avouer un meurtre). Le ciel me préserve des sottes erreurs de Lamarck [...] ; mais les conclusions auxquelles je suis amené ne diffèrent pas beaucoup des siennes, bien que les agents des modifications soient entièrement différents. Je pense que j'ai trouvé (c'est ici qu'est la présomption) la manière très simple par laquelle les espèces s'adaptent parfaitement à des fins variées. Vous allez gémir, et vous vous direz intérieurement « Est-il possible que j'aie perdu mon temps à écrire à pareil homme ? » J'aurais pensé de même il y a cinq ans. 

L’auteur de ces lignes bouleversantes, rédigées en janvier 1844, s’appelle Charles Darwin. C’est une des quelque mille quatre cent lettres adressées par le savant à Joseph Dalton Hooker (1817-1911), où Darwin esquisse ce qui sera sa théorie de l’évolution des espèces. Hooker écoute Darwin en bienveillant confident, et plus encore, puisqu’il l’incite à rendre publiques ses découvertes. Un coup de tonnerre balaie le monde scientifique !

 

Les deux hommes ne se connaissent alors que depuis un an. Ils se sont rencontrés autour des spécimens de plantes que Darwin avait rapportés d’Amérique du sud et des Galapagos, lors de son voyage à bord du Beagle. À la recherche d’un collaborateur pour effectuer la taxonomie de ses échantillons, il s’est vu recommander Hooker, lui-même de retour d’expédition. Ses premiers pas de naturaliste, Joseph Hooker les a faits dans l’Antarctique, à bord de L’Erebus, en s’émerveillant de la singularité du vivant dans les grands paysages désolés. Pour Darwin, l’empathie est immédiate. Une grande et longue amitié lie Charles et Joseph.

 

Hooker est une immense figure de la science botanique, auteur d’une somme de publications. Après ses classes dans l’Antarctique, il part pour Calcutta en 1847. Son objectif est d’explorer le Sikkim en compagnie de son ami Archibald Campbell. Dans ce piémont de l’Himalaya, Hooker espère trouver de nouvelles plantes pour les jardins botaniques de Kew, tout juste créés, et que dirige son père, William Jackson. Chasse aux plantes organisée avec une suite de 50 hommes, des Lepcha et des Ghorka recrutés sur place, et conclue sur un butin de plusieurs variétés de rhododendrons. The Rhododendrons of Sikkim-Himalaya, publié à Londres en 1851, avec des lithographies colorisées tirées des dessins réalisés sur place par Hooker, remporte un énorme succès.

 

Hooker (2)

 

Dans une impeccable trajectoire scientifique, Joseph Hooker succède à son père à la tête de Kew en 1865. Il y meurt en 1911, à l’âge de 93 ans. Il y repose aux côtés de son père dans le cimetière de St Anne’s Church.

Notule

Troisième épisode d'une série de printemps en forme de portraits choisis sur les traces de quelques yeux végétaux, herboristes et chasseurs de plantes. Premier épisode au Surinam, deuxième sur la route de l'Orient. Bouquet final au château de Bruniquel à l'occasion du marché aux plantes de Vert-Tige le dimanche 3 mai 2015.