Deshima (2)

En 1691, le médecin allemand Engelbert Kaempfer (1651-1716), recruté par la Compagnie des Indes hollandaises, vient prendre ses fonctions à Deshima. Au Japon sans y être : Deshima est un ilot artificiel que les Shôgun ont établi dans la rade de Nagasaki pour y contenir les étrangers. Le dispositif doit permettre d’éviter que des idées barbares ne s’en aillent essaimer à travers l’archipel. Un unique pont relie Deshima à la côte. Une seule nation a le droit d’y établir sa factorerie : les Pays-Bas. Pour avoir aidé le Shôgun à mater la révolte des chrétiens de Shimabara. Une fois l’an, au mois d’août, a lieu le chargement des bateaux de la Compagnie à destination de Jakarta. Les seuls contacts avec la population ont lieu par l’intermédiaire des fonctionnaires, des interprètes et des marchands accrédités.

 

Kaempfer découvre la vie singulière de Deshima, sous ce régime que les Japonais nomment sakoku, la « fermeture du Japon ». Il soupire. Comment faire pour herboriser en étant cantonné dans ce seuil d’archipel bouclé ? Quelle misère ! Quand survient l’unique occasion annuelle de franchir l’unique pont qui relie l’enclave de Deshima au Japon : la visite printanière et obligatoire de la délégation hollandaise à la cour du Shôgun afin d’informer le souverain de l’état du monde et de lui remettre des cadeaux.

 

Le convoi fait étape dans les châteaux de la noblesse sur la route d’Edo. Il faut chaque soir à la délégation donner la pantomime en remerciement de l’hospitalité accordée. Le jour, elle se déplace sous haute surveillance. En tant que médecin, Kaempfer a été autorisé à emporter une caisse. Il aperçoit parfois, de l’autre côté d’une palissade, un magnifique arbre en fleurs. Ce sont des magnolias. C’est la saison de leur floraison. Le médecin se fait cueillir un rameau fleuri, écrit son nom japonais, serre le tout dans sa caisse. Enfin il herborise, exécute des croquis, note recettes et usages.

 

Engelbert Kaempfer participe au voyage à Edo l’année suivante au temps des magnolias. Et puis, c’est le retour en Europe. Kaempfer s’attelle au récit de son séjour. La section consacrée à la botanique comprend 400 plantes. Y figurent entre autres Camellia japonica, Ginkgo biloba, Lilium speciosum, Poncirus trifoliata, Rhododendron indicum. Les noms sont en japonais, la plupart des plantes étant alors inconnues en Europe, donc sans désignation en latin.

 

En 1775, Carl Peter von Thunberg (1743-1828), un élève de Linné, prend la relève de l’officine de Kaempfer à Deshima. Découvre le régime du sakoku à son tour. Apprend à herboriser dans la contrainte. Avec un supplément de liberté : il peut franchir le pont de Deshima autant qu’il le souhaite, à condition d’être sous escorte. Soit deux cents gaillards logés, nourris, blanchis aux frais du médecin. Au prix de cette compagnie, Thunberg collecte bien plus de spécimens. Sa Flore du Japon publiée à son retour en 1784 présente un millier d’espèces.

 

Deshima (1)

Arrivé à Deshima comme médecin de la Compagnie en 1826, l’Allemand Philip Franz von Siebold (1796-1866) est le dernier naturaliste du sakoku. Sa moisson botanique est considérable, son histoire triste. Siebold se fait payer en plantes par ses patients, accumule les connaissances, s’installe en ménage avec une Japonaise, lui dédie l’Hydrangea à grosses fleurs. Ils ont un enfant, une fille.

Siebold entreprend de s’établir à demeure. Un complot l’en empêche : il est banni. Quitte sa compagne, sa fille, ses fleurs, son pays de cœur. À Anvers, puis à Leyde, puis à Munich, Siebold se réinvente un Japon. Il porte le kimono et cultive des chrysanthèmes. Alphonse Daudet lui rend visite. Admire sa collection de grands sabres avec lesquels on s’ouvre si bien le ventre.

En 1853, c’en est fait du sakoku. La marine marchande américaine fait sauter le verrou. Les chasseurs de plantes entrent dans la place. Et Siebold revient. Il retrouve sa compagne japonaise. Sa fille est devenue médecin.

Notules

La chronique de l’officine de Deshima clôt la galerie de portraits des compagnons du végétal. Il y en aura d’autres. D’autres épisodes. On y croisera très certainement les tribulations de La Malle d’Henri, le grand feuilleton naturaliste, asiatique et haletant de L’Œil Végétal. Car, comme le dit Fontenelle :

La botanique n’est pas une science sédentaire et paresseuse qui se puisse acquérir dans le repos et l’ombre d’un cabinet, comme la géographie et l’histoire, ou qui, tout au plus, comme la chimie, l’anatomie et l’astronomie, ne demande que des opérations d’assez peu de mouvement. Elle veut que l’on coure les montagnes et les forêts, que l’on gravisse des rochers escarpés, que l’on s’expose au bord des précipices. Les seuls livres qui peuvent nous instruire à fond dans cette matière ont été jetés au hasard sur toute la surface de la Terre, et il faut se résoudre à la fatigue et au péril de les chercher et de les ramasser.

La série des billets de L’Œil Végétal est une adaptation d’une exposition conçue pour l’association Vert-Tige et le château de Bruniquel. Une rêveuse promenade au jardin à travers les photos de Laurence Mouton invite à découvrir ces portraits de personnages oubliés. L’exposition sera visible au château de Bruniquel pendant l’été. Aperçu :

15-05-03, Vert-Tige

Textes et photomontages ont été réalisés à partir des ouvrages suivants :

Carolyn Fry, Chasseurs de plantes, éditions Prisma, Paris, 2010

H. Walter Lack, Un jardin d’Eden. Chefs d’oeuvre de l’illustration botanique, Taschen, Cologne, 2008

Lucie Allorge, La fabuleuse odyssée des plantes, éditions Jean-Claude Lattès, 2003

Philippe Morat, Gérard Aymonin et Jean-Claude Jolinon, L’Herbier du monde, Les éditions du Muséum, les arènes/L’iconoclaste, Paris, 2004

Sandra Knapp, Le voyage botanique, Mengès, 2003

Tony Rice, Voyages. Trois siècles d’exploration naturaliste, Delachaux et Niestlé, Paris, 2014

 

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