15-10-12, Arboretum de la Sédelle (1)

Quand souffle le vent
les feuilles rouges tombent
sur l’eau si limpide
que le fond reflète
celles restées sur l’arbre sans tomber
Oshikôchi no Mitsune

Il automne comme dans la chanson de Barbara
à pas feutrés
Le ciel embrasse la terre qui lui tend le front
Son baiser sent le bois
La lumière a des feuilles
La nuit des étoiles fraîches
pour parer les arbres nus
et dire aux amis lointains
la dimension du silence

Le jour surgit lentement au droit du matin.

Il n’a fallu qu’une poignée de jours, d’heures presque, pour qu’opère la mutation de l’automne. Le vert a déserté feuilles, tiges, tout ce qui doit disparaître. La campagne est fauve. Toutes les nuances de fauve. Parfois d’un rouge insolent qui claque. Délice des yeux qui déjà se mite. Un souffle à peine. Le temps est suspendu à cela. Et le voilà qui descend en tourbillonnant. Ne laissant que le vide.

15-10-12, Arboretum de la Sédelle (3)

Pluie de pensées japonaises... Dans ce billet des débuts de L’Œil, j’évoque le hanami des Japonais, mire-fleur du printemps au temps des cerisiers en fleurs, et le jeu hanafuda qui apparie les plantes et les mois. Le mire-fleur a pour contrepoint dans l’année japonaise le mire-feuille de l’automne : momiji-gari, la chasse à l’érable, l’objet de la traque étant le kôyô, le changement de couleur des feuilles. L’érable, associé au cerf, est la carte d’octobre du jeu hanafuda.

J'ai pu goûter ce mire-feuille nippon d'une manière toute japonaise. Au temps des voyages aux sources du thé  en compagnie de ma chère Laurence, deux Japonaises enthousiastes nous ont poussées, hissées, tirées, dans une course échevelée entre deux gares, entre deux trains, au beau milieu d’un emploi du temps saturé, parmi les creux et les vagues des chasseurs décidés du momiji-gari, à travers le dédale infini et chaulé des enceintes de temples, pour atteindre, enfin, essouflées, ahuries, le poste convoité du mire-feuille des érables à Kyoto : le jardin supérieur du temple Tofuku ji. Nous avons eu le temps d’y voir trembler quelques feuilles écarlates. C’était l’heure de fermer. On nous a montré, poliment, le chemin de la sortie. Mire-feuille que je n’oublierai jamais.

 

15-10-12, Arboretum de la Sédelle (2)

 

 

La feuille d’érable
On en voit l’envers, l’endroit
Tandis qu’elle tombe

Ryôkan

 

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L’an passé, le voyage en Iran, avec les jeux de l’eau des jardins de Perse et les jeux du vent, a mis de côté le rendez-vous du mire-feuille. Alors, cette année, je suis allée au bois pour le retrouver. Dans le pays de mon enfance. Tirant mon choix aux dés, je suis partie guigner une paire de jardins dans la campagne marchoise. Mire-jardin consistant à remonter la piste du tribut de Gilles Clément dans l’entrelacs de mes souvenirs d’enfant. Guéret, les ouches, les sagnes, les coutures – les bruyères, les fougères, les genêts – la promenade du Puycharraud avec Apé qui dans les glands taillait des bagues, des berceaux, des paniers. Nostalgie vagabonde qui m’a menée au bois-arboretum-jardin de la Sédelle. A l'heure, précisément, où les érables entamaient la mutation du kôyô. J'eus le bonheur sans égal de goûter des yeux le jeu oblique de la lumière dans les nuances infinies du feuillage des momiji. De contourner les jonchées en camaïeu fraîchement tombées sur la prairie tout juste fauchée. Des ponctuations de charmilles taillées comme des paravents m'emportaient en pensée dans la chasse à l'érable des heures volées à Kyoto. Enveloppée dans un cours végétal qui descend en courbes douces pour s'en aller rejoindre la Sédelle dans son val, j'étais ici et j'étais là-bas. Et l'unique promeneur de cet enchantement. En cet après-midi radieux de début d'automne, personne d'autre n'avait eu le goût d'aller chasser l'érable dans l'Arboretum de la Sédelle. En bas, la rivière m'a saluée de son rire argentin. C'était fini. Il fallait remonter. Sur un épaulement à l'écart, le paysage s'était ensauvagé d'une lande de bruyères et de genêts qui cascadait à travers un éboulis de granit. La campagne limousine de mes souvenirs chers. Il y courait un sentier. Je l'ai emprunté. Et j'ai quitté la Sédelle en cheminant dans le pays de mon enfance.

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Notules

L'histoire de l'Arboretum de la Sédelle aura bientôt 30 ans. Dans cette lisière de cultures, à l'origine certainement insignifiante, Philippe et Nell Wanty ont installé une collection d'arbres et arbustes. Elle compte aujourd'hui plus de 400 espèces dont on peut lire les noms écrits sur de discrètes ardoises. La collection des Acer, c'est à dire des érables, est particulièrement remarquable avec une centaine d'espèces et sous espèces botaniques, cultivars et variétés horticoles. Yann Monel a consacré à l'Arboretum de la Sédelle ce beau livre d'images.

J'ai longtemps cru ce qu'on dit souvent: que les érables sont strictement acidophiles et meurent si on les plante en terre calcaire. Je m'étais résignée à ne jamais en voir pousser au Jardin sous le Ciel. Le tableau est à nuancer m'a enseigné un botaniste de mes voisins qui m'a de surcroit poussée à adopter mon premier spécimen du genre Acer : Acer oblongum.

Les photos de ce mire-feuille ont été prises dans l’Arboretum durant le privilège de cet après-midi de la fin septembre.

 

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