15-10-29, Grammaire vagabonde (2)

Les feuilles quittent le ciel
Il coule de l’or et le jardin se défait
Fanes affalées
Fards barbouillés sur les matins mouillés

15-10-29, Grammaire vagabonde (1)

S’il fallait choisir entre le mire-fleur et le mire-feuille, je serais bien embarrassée. Apparition. Disparition. Le printemps et l’automne bouleversent mon cœur d’artichaut avec la même intensité et font monter les images, les mots, les pensées japonaises.

À propos de mots, je referme un livre délectable – doublement car cadeau amical. Un crapahut en 150 pages au pays des merveilles grammaticales. Le guide se nomme Jean-Pierre Minaudier. Ce monsieur au patronyme primesautier pratique la lecture des grammaires depuis son jeune âge. Il en possède près de 1200 qui traitent de plus de 800 langues. Autant dire qu’en embarquant avec Jean-Pierre Minaudier, on visite du continent. L’ouvrage s’intitule Poésie du gérondif. Le Tripode l’a publié en 2014. Extrait :

À la lecture de certaines grammaires, on a parfois l’impression que des peuplades qui s’ennuient ferme depuis trois millions d’années à garder les chèvres en contemplant les étoiles ont consacré une part notable de leur énergie à complexifier leurs idiomes afin que nul ne puisse les comprendre (les plus belles langues sont celles qui servent à ne pas communiquer !), mais aussi parce que leur langue est, ou était, leur seule richesse, leur seule élégance, leur seul bijou.

15-10-29, Grammaire vagabonde (3)

Tous les repères volent en éclats au cours de ce vagabondage dans la poésie des extrêmes. Le réel, le temps, l’espace, l’autre : autant de relations, autant de moulinettes (image due à la lecture en parallèle d’un ouvrage très détaillé sur la cuisine du Sichuan : Sichuan Cookery de Fuchsia Dunlop, Michael Joseph, Londres, 2001) grammaticales, autant d’outils d’encodage. Impossible de résumer le livre de Jean-Pierre Minaudier. Le sel est précisément dans son inventaire, qu’il conduit avec une agilité stupéfiante. Au titre des souvenirs les plus marquants (d’autres à lire ici, rapportés par un autre passager de Poésie du gérondif), je citerai les évidentiels, des appendices qui situent sur une sorte d’échelle de Richter de la perception, les événements par rapport à celui qui les rapporte, du proche à l’éloigné, du vécu à la rumeur. Ou encore la langue taba d’Indonésie qui ne connaît ni gauche, ni droite, son système d’orientation reposant sur deux côtés : le côté de la terre et le côté de la mer. Et le son, le son ! Les clics des langues bantoues, le bruit du trill qui est une consonne roulée, comme le brbrbrbrbrbr de l’avava du Vanuatu, qu’on fera sonner à condition d’y insérer des schwa qui sont des sortes de e muets qui font les consonnes prononçables. Et puis les impressifs qui produisent des sensations imagées. Comme ceux-ci en japonais :

pika évoque un éclat de lumière
noro-noro un mouvement lent
puwa-puwa un objet flottant et léger
buwa-buwa un objet flottant et volumineux

15-10-29, Grammaire vagabonde (4)

Tableau nippon d’automne au jardin, où il existe bel et bien des feuilles qui volent puwa-puwa élégamment (le chêne marcescent, l’érable de Montpellier, le peuplier, le frêne) et d’autres qui tombent buwa-buwa bêtement (le mûrier de Chine et le figuier plus encore). Et c’est comme ça qu’on referme ce billet, en allant retrouver les gardiens de chèvres immémoriaux, en regardant les étoiles à leurs côtés, en se disant que le monde est aussi fait de choses belles, bonnes et tellement réjouissantes qu’on souhaiterait en entendre parler beaucoup plus souvent.

15-10-29, Grammaire vagabonde (5)