16-01-23, Attrape-pluie (1)

 

Si j´obéis à la nature, qu´aurais-je à craindre ?
Wang Ji

Vos embarras cesseraient si vous vous teniez près du commencement des phénomènes et si vous traitiez les choses en choses au lieu de vous laisser traiter en choses par les choses.
Zhuangzi, Livre 20.

 

16-01-23, Attrape-pluie (2)

 

 

Pleuvoir. 1. Verbe impers. a) ca 1140 «tomber en parlant de la pluie» (Geffrei Gaimar, Hist. des Anglais, éd. A. Bell, 1956); b) 1remoitié XIIes. «tomber en grande quantité à la manière de la pluie» (en parlant de la manne) (Psautier d'Oxford, éd. Fr. Michel, 77, 28); 2. verbe pers. intrans. a) ca 1155 «tomber du ciel» en parlant de ce que l'on compare à l'eau de pluie (Wace, Brut, éd. I. Arnold, 2125); b) ca 1195 en parlant de la pluie (Ambroise, Guerre sainte, 7471 ds T.-L.); c) 1225-30 «tomber dru» en parlant de pierres (Guillaume de Lorris, Roman de la Rose, éd. F. Lecoy, 1784); 3. verbe trans. a) ca 1165 en parlant de l'eau qui tombe des nuages (Chrétien de Troyes, Guillaume d'Angleterre, éd. M. Wilmotte, 436); b) fin XIVes. «répandre comme de la pluie» (Eustache Deschamps, III, 325, 21 ds T.-L.). Du lat. pop. plovere (att. sous la forme plovebat chez Pétrone; v. A. Stefenelli, Die Volkssprache im Werk des Petron, p.88) à côté du lat. class. pluere «pleuvoir» (v. FEW t.9, p.82 et Ern.-Meillet).

16-01-20, Entre les gouttes (19)

J’ai attendu, attendu. Car je voulais vous écrire de l’hiver. Rapporter des faits d’hiver comme aux premiers temps de L’Œil Végétal. Peine perdue. L’hiver n’est pas venu et voilà que le printemps est là. Aurais-je libéré quelque sort enfermé avec La mesure du temps dans l’Almanach Hachette de 1901 ? Une boîte de Pandore météo coincée entre les pages ? Un bug avant la lettre ? Quelle idée j’ai eu d’aller mêler des papillons à la marche solennelle des saisons ! Car pour papillonner, ça papillonne drôlement. C’est le magnolia qui a inauguré le grand papillonnage en dénudant l’incarnat d’une épaule à la veille de l’an neuf. Et toc ! Même pas peur ! Quand je pense à mes émois passés pour ses fleurs avec du février loin derrière. Un mois doux en décembre, un autre en janvier et nous entrons en cœur d’hiver dans le concert des transports amoureux de mars. Et tradéridéra. Les nigelles froufroutent et boutonnent. Les arbres montent en sève et bourgeonnent. Les fruitiers font leurs bouquets de mai. Quelques rosiers n’ont même pas rendu leur tablier depuis le printemps de l’an passé. Et tralala... Qui se soucie dans cette fantaisie de ce que février fera ?

 

16-01-20, Entre les gouttes (16)

Mais pourquoi, pourquoi avoir attendu, attendu de coucher dans un billet toute cette papillonnerie inédite et jolie ? Parce que au jour 3 de l’an neuf le ciel s’est mis à sangloter, et qu’au jour 4 le ciel s’est mis à pleurer. Puis n’a plus cessé. Il nous fallait de l’eau. Nous avons eu droit à un déluge de larmes. Un vrai. Le papillonnage s’est déroulé sur fond de serpillère. Nous avons traversé un tunnel de pluie. L’expression n’est pas de moi, mais d’un ami. Dans le chuchotis persistant du crachin, les nuits ont déteint sur les matins. Le gris du jour sur le noir du soir. Hier, il pleut, aujourd’hui, il pleut, demain, il pleut. Le temps de la pluie dégouline avec une constance qui défie la conjugaison et impose le confinement. Impossible par temps de pluie de faire le dehors. Au bout du compte, sous la pression de l’eau accumulée, le tempérament finit par céder. Céder à quoi ? Mais à l’ennui. À l’ennui qui fait que rien ne se fait.

 

16-01-20, Entre les gouttes (17)

Dans le Japon du XIe siècle, une dame d’honneur de l’impératrice que l’on appelle Sei Shônagon note au fil du pinceau les minuties de la cour de Hei’an. Tantôt sous forme de tableaux descriptifs, tantôt sous forme de séries qu’elle regroupe librement par associations d’idées. C’est quand il pleut à verse qu’on s’ennuie le plus, elle écrit. Assertion rangée dans l’énumération des Choses qui emplissent l’âme de tristesse, série qui figure entre Choses embarrassantes et Choses qui distraient dans les moments d’ennui. Que voici :

Les romans, le jeu de dames, le jeu de trictrac.

Un bambin de trois ou quatre ans qui parle gentiment ; ou encore un tout petit enfant qui babille et sourit.

Les fruits.

Un homme facétieux et bavard est venu me voir, et bien que ce soit pour moi un jour d’abstinence, je l’ai fait entrer.

 

On relèvera le miroir parfait de ces notations médiévales et japonaises avec le cri mallarméen archi connu : La chair est triste et j’ai lu tous les livres. Les mêmes remèdes n’ont plus d’effet sur le poète français. Le mal est trop grand qui fait poser à Mallarmé dix vers plus loin du premier un E majuscule à cet Ennui qui le désole.

 

Aux remèdes de Sei Shônagon, j’ajoute une distraction de mon crû : chercher un lieu où regarder la pluie avec les yeux de l’ouïe et faire sa transcription. Exemple recueilli un matin à l’angle sud-ouest de la maison, où une gouttière et une cuve de récupération qui déborde introduisent une polyphonie :

 

Poc poc poc tic tic / poc poc poc tic tic
Tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap
Ti ti ti tiii—clop / ti ti ti tiii—clop
Peut peut peut peut clong / peut peut peut peut clong
Tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap
Tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap
Tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap
Ti ti ti ti—tut / ti ti ti ti—tut
Ploc clop ploc clop ploc clop
Tssssssss tsssssssss tsssssssss
Ploc clop ploc clop
Ploc clop
Ploc
Clop

....

 

16-01-20, Entre les gouttes (18)

L’intérêt du procédé est de tirer le remède du mal. C’est de la sagesse jardinière. Sa limite est que la vie, hélas, est ainsi faite qu’on ne peut tant qu’il pleut congédier la pesante servilité humaine pour écouter chanter la gouttière. Limite n’étant pas entrave nous avons la liberté de l’écouter un peu. C’est déjà beau.

 

Notules

La citation de Zhuangzi est extraite du compagnon scrupuleux et limpide de ce philosophe réputé difficile et obscur : les Leçons sur Tchouang-tseu [Zhuangzi] de Jean-François Billeter, enseignées en 2000 au Collège de France et publiées aux éditions Allia, à Paris, en 2002. Je voudrais y revenir plus longuement dans le cadre de réflexions à propos de la sinologie. Nous verrons. Je laisse M. Billeter présenter son travail :

D’autres seront peut-être fâchés que, dans la lecture que j’en fais, le fond de ces textes n’ait rien de spécifiquement chinois.[...] Mais c’est ainsi que nous lisons la plupart des auteurs : en y projetant des idées toutes faites. Nos préjugés déterminent ce que nous y trouvons et constituent de puissantes défenses contre des lectures nouvelles. Je prends évidemment le parti inverse. Au lieu de définir a priori Tchouang-tseu comme un penseur chinois, ou taoïste, ou que sais-je encore, et de le lire en conséquence, je m’efforce d’en faire une lecture critique — « scrupuleuse et imaginative » — et de juger ensuite si ce que je trouve correspond aux idées reçues.

On entendra parler ce philosophe discret dans l’émission Hors-Champs de Laure Adler du 25 novembre 2014 sur France Culture.

Les notes de Sei Shônagon existent en français dans la traduction délicate d’André Beaujard. Elles sont parues en 1966 dans l’estimable collection Connaissance de l’Orient de Gallimard/Unesco sous le titre Notes de chevet.

L’expression « faire le dehors » est empruntée à Eva de Lacaze. On fait sa connaissance dans le billet #48.

Sur les alarmes passées autour de la floraison du magnolia du jardin, on consultera les billets-#20 et #84.

On saura sur ce site pourquoi mes papillons m’ont fait penser à un bug informatique, et l’on n’y dénichera peut-être le baluchiterium.

Les images ont été particulièrement difficiles à réunir. Difficulté qui est pour beaucoup dans les publications parfois erratiques de L’Œil végétal. J’ai louché avec envie sur les beaux tapis virtuels accrochés sur Tumblr par A Turtle’s Salon du Thé, yama.bato, L’ivre de matières et de couleurs, Pique-Nique, ou encore Sweet Pea Path et tant d’autres. Et ici, ennui d’un côté de la fenêtre, de l’autre jardin chagrin. Le ciel a consenti quelques répits.

16-01-23, Attrape-pluie (3)