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J’ai lu bien des choses et peu de choses me sont arrivées.
Jorge Luis Borges

C'est quand même beau, un livre, pensé pour être tenu dans les mains, pour tomber sur les genoux quand on s'endort, pour être lu dans un sofa, un train, une barque, là où il n'y a aucune prise électrique, qui se souvient par la fatigue de ses pages du nombre de fois où l'avez feuilleté, ou, à l'inverse, demeurant tout rigide, vous rappelle que vous ne l'avez pas encore lu.
Umberto Eco, Libération 21 mars 2002

Silence. Il y a des entités, des choses incorporelles, ayant une double vie, laquelle a pour type cette dualité qui ressort de la matière et de la lumière, manifestée par l’ombre et la solidité. Il y a un silence à double face — mer et rivage, corps et âme. L’un habite les endroits solitaires, nouvellement recouverts par l’herbe ; des grâces solennelles, des réminiscences humaines et une science de larmes lui ôtent toute terreur : son nom est : « Non ! plus. » C’est le corps du silence ; ne le redoute pas ! Il n’a en soi de pouvoir mauvais. Mais si quelque urgent destin (lot intempestif !) t’amène à rencontrer son ombre (elle innomée, qui, elle, hante les régions isolées que n’a foulées nul pied d’homme), recommande ton âme à Dieu.
Edgar Allan Poe

 

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Je suis tout étourdie. Après toutes ces semaines de silence. Les fleurs sont dans les arbres. Il est temps de revenir.

Après tout, le déserteur, ce n’est pas moi, c’est l’hiver. Il n’est jamais venu. Quelques morsures de froid, du givre à peine, ni glace, ni neige. À la place, on a fait de l’eau. Et de la boue. Du silence des oiseaux quand même, dans ceux des arbres qui s’étaient dévêtus.

C’est une expérience nouvelle que de traverser une saison qui ne sait plus saisonner. Allez tirer un son d’un violon sans cordes, d’un piano sans marteaux. Fini. C’est vrai qu’on peut toujours en tirer des rythmes. Mais pourquoi alors fabriquer des violons et des pianos ?

Le végétal, fatalement, en a fait de drôles, il faut le dire. Le magnolia du jardin a mis des boutons au 31 décembre. Il a fleuri fin janvier. Il faisait si doux. Il fleurit encore. Des fleurs charnues rose pâle sur des pétales chamois fanés qui froissent et tombent et des feuilles vert tendre qui poussent. J’ai vu des mimosas ensoleiller longtemps des murets de pierre. Des camélias enchantés de toute cette eau que leur prodiguait le ciel. Je ne me rappelle pas avoir vu autant de coucous déborder à travers prés depuis que ma grand-mère me faisait découvrir le sentiment bienheureux du retour de printemps en m’emmenant les cueillir sur les talus des bords de routes limousines. J’en ai gardé le goût des fleurs modestes. J’aime les violettes, les lamiers communs, les véroniques et les pâquerettes. Sans hiver, les forsythias en revanche n’ont rien su faire que du confetti.

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Début février, la pluie battait sans cesse. Les jours gris succédaient aux jours gris. Tout était sans forme, spongieux, indifférencié, affalé, mou, sans contour. Comme dans une épouvante de Lovecraft. J’ai taillé les rosiers, le reste du jardin n’avait plus besoin de moi. Dans les piles de livres à lire, j’ai prélevé quelques titres au jugé. J’ai tiré la porte de L’Œil Végétal en la laissant entrebâillée. Avec le chant de la gouttière et un peu de lumière pour les visiteurs de passage. Il y a toujours un peu de monde qui ne fait que passer. Certains s’attardent. Alors, on ne sait jamais. Et je suis partie. Sans savoir du tout où j’allais, ni pour combien de temps je partais, je me suis résolument enfoncée jour après jour dans le taillis d’une histoire un peu folle de bibliothèques, de labyrinthes de la mémoire, de rendez-vous troublants, de coïncidences, de hasards. Une aventure étrange, envoûtante, poétique, burlesque, bizarre, échevelée, en tous points délectable, dont l’itinéraire, hormis une courte, et décisive, échappée à Paris, a emprunté le labyrinthe de mes lectures. Une suite de livres et de pages comme autant de drailles, de traces de passage, de layons forestiers, de chemins à cheminer, qui, pareils aux Holzwege de Martin Heidegger, tantôt débouchent sur la place vide laissée par des arbres abattus, tantôt sont barrés par un hallier dense et confus, tantôt disparaissent dans l’entrelacs de racines, de carex et de mousses du non-frayé.

 

 Dans la forêt, il y a des chemins qui, le plus souvent encombrés de broussailles, s’arrêtent soudain dans le non-frayé. On les appelle Holzwege. Chacun suit son propre chemin, mais dans la même forêt. Souvent, il semble que l’un ressemble à l’autre. Mais ce n’est qu’une apparence. Bûcherons et forestiers s’y connaissent en chemins. Ils savent ce que veut dire : être sur un Holzweg, sur un chemin qui ne mène nulle part.
Martin Heidegger

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Je reviens donc aujourd’hui de l’équipée volontaire sur les chemins qui mènent nulle part. C’est le jour et le moment du rendez-vous cher avec notre vieux cerisier. Il m’a suffi pour y arriver de continuer à travers les layons des fictions littéraires, de suivre le chemin emprunté par Kafka Tamura, héros de Kafka sur le rivage de Haruki Murakami, le dernier livre de la suite prélevée sur ma table de chevet il y a plusieurs semaines et que je viens de refermer. Fugueur radical de 15 ans, Kafka finit par rentrer. Au terme d’un aller-retour initiatique dans une forêt profonde. Nanti de ces conseils de l’ami Oshima :

— Nous perdons tous sans cesse des choses qui nous sont précieuses, déclare-t-il quand la sonnerie a enfin cessé de retentir. Des occasions précieuses, des possibilités, des sentiments qu’on ne pourra pas retrouver. C’est cela aussi, vivre. Mais à l’intérieur de notre esprit — je crois que c’est à l’intérieur de notre esprit —, il y a une petite pièce dans laquelle nous stockons le souvenir de toutes ces occasions perdues. Une pièce avec des rayonnages, comme dans cette bibliothèque, j’imagine. Et il faut que nous fabriquions un index, avec des cartes de références, pour connaître précisément ce qu’il y a dans nos cœurs. Il faut aussi balayer cette pièce, l’aérer, changer l’eau des fleurs. En d’autres termes, tu devras vivre dans ta propre bibliothèque.

Voilà pour la laie forestière et la forêt. Les vieux lecteurs de L’Œil Végétal se souviennent sans doute du rôle de la forêt khmère dans le récit de La malle d’Henri. Mais si : « vers le quatorzième degré de latitude et le cent deuxième de longitude à l'orient de Paris ». Phetchaburi, la nostalgie de la forêt, la fièvre d’Henri.

J’arrête là ma course. Je règle mon pas sur la marche du monde. J’entends sa rumeur assourdie, les cris des enfants que le chaos et l’espoir ont jetés par milliers au seuil des portes closes de l’Europe. Draußen vor der Tür. Dehors devant la porte. Moi, j’ai la chance de pouvoir pousser la porte pour rentrer chez moi. D'avoir un toit, une famille, un vieux cerisier. Ses premières fleurs ont éclos fidèlement ce matin.
Nous avons eu, l’arbre et moi, notre conciliabule rituel. Les voyageurs solitaires sont souvent reconnaissants de nouer conversation après de longs jours de silence.

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Notules

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À rebours, la liste des étapes de l’équipée commencée dans le fracas des rames de métro qui traversent, venant de Bastille et de Quai de la Rapée, la façade de la gare d’Austerlitz :

Haruki Murakami, Kafka sur le rivage, trad. du japonais par Corinne Atlan, 2006.

W.G. Sebald, Austerlitz, trad. de l’allemand par P. Charbonneau, Babel, 2002.

[Une halte, dans le soleil aveuglant d’Alger : Albert Camus, L’étranger, Éditions Gallimard. Dans l’édition de poche, avec, en couverture, Figures au bord de la mer de Nicolas de Staël, de 1952.]

Umberto Eco, De la littérature, Grasset, 2003.

Jorge Luis Borges, Fictions, trad. Pierrre Verdevoye et Ibarra, Gallimard, 1957.

Jorge Luis Borges, Le livre de sable, trad. Françoise Rosset, Gallimard, 1978.

Walter Benjamin, Je déballe ma bibliothèque, préface de Jennifer Allen, éditions Payot et Rivages, 2000.

La bibliothèque d’Anselm Kiefer, détachée pour partie à la Bibliothèque nationale de France pendant les dits d’hiver.