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Je vis en levant les yeux, dans la pénombre, sur la cheminée, la petite collection composée de sept boîtes de bakélite aux formes variées, pas plus hautes que deux ou trois pouces, dont chacune contenait, comme je le constatai en les ouvrant une à une à la lumière de la lampe, les restes d’un des papillons de nuit dont Austerlitz m’avait dit qu’ils avaient trouvé la mort ici, dans sa maison. Je fis glisser le contenu de l’une d’elles de son récipient de bakélite dans la paume de ma main droite, petite créature impondérable couleur d’ivoire, dont les ailes repliées étaient tissées d’on ne sait quelle matière. Ses pattes, recroquevillées sous son abdomen couvert d’écailles argentées, comme si elles avaient tenté de fuir un ultime obstacle, étaient si ténues que j’avais du mal à les distinguer.
W.G. Sebald, Austerlitz, trad. de l’allemand par P. Charbonneau, Babel, 2002.

Deux matelots s’étaient noyés, leurs corps n’avaient jamais été retrouvés et ils étaient allés rejoindre la foule des marins qui errent au fond de la mer, se plaignant entre eux de la lenteur du temps, attendant l’appel suprême que quelqu’un leur avait promis en des temps immémoriaux, attendant que Dieu les hisse vers la surface et les attrape dans son épuisette d’étoiles, qu’il les sèche de son souffle tiède et les laisse entrer à pied sec au royaume des cieux, là, il n’y a jamais de poisson aux repas, disent les noyés qui, toujours aussi optimistes, s’occupent en regardant la quille des bateaux, s’étonnent du nouveau matériel de pêche, maudissent les saloperies que l’homme laisse dans son sillage, mais parfois aussi, pleurent à cause de la vie qui leur manque, pleurent comme pleurent les noyés et voilà pourquoi la mer est salée.
Jon Kalman Stefansson, Entre ciel et terre, Gallimard, 2010.

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Six mois sans venir. C'est beaucoup.

 

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Allez, je rouvre tout grand la porte. Finie, la dormance ! C’est qu’il y en a, de la poussière là-dedans… C’est incroyable, la capacité de la poussière à s’inviter. À être là, à poudrer, à voiler, à tout recouvrir de son film impalpable, et poudré, et diapré. On se demande d’où ils sortent, ces grains, ces grains de poussière. Par quoi ils sont fabriqués. Le pollen. Les toiles d’araignée. Les pas dehors-dedans, dedans-dehors. Comment ça se mélange, aujourd’hui-hier, comment ça fait cette couche de poussière, hier-aujourd’hui, comment ça fait ces téguments.

 

Demande à la poussière, elle te dira le temps, le temps qui passe. Forcément. La poussière est la trace de son pas, déposée dans l’épaisseur du silence. Dehors-dedans, furtif et discret si l’on n’y prend garde, soit la plupart du temps. La poussière trace le relief des jours. Elle se musse dans l’intervalle de l’ombre, amasse dans les coins de maison où les épeires tricotent, imperturbables, la portée des vingt-quatre heures de la journée. Où ‘vrrrttt’, un papillon de nuit prend ses ailes dans les fils du matin. Et ‘frrrrr’, meurt dans la voile de l’araignée. On est sans arrêt témoin de ces menus accidents, séquelles – tout de même – de la collusion de la nuit et du jour. Toujours à contretemps.

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La poussière est la laisse des jours. Comme la laisse de mer sur la plage, il y a des choses dedans. Un minuscule archivage qui craque, vole, se poursuit à notre insu, une mémoire qui s’émiette sur le rebord de la fenêtre. Un palimpseste indéchiffré. Ici, dans la campagne, dans l’été, ce sont des ailes, des rostres, des carapaces d’insectes recroquevillés, des touffes de poils, des cheveux, des rognures ou des chiures, on ne sait, personne n’a cure, du bourrier, des insectes morts, rôtis sur la lampe, odeur de protéine mêlée à des brisures de feuilles, à des herbes fanées, de la brindille, de la paille. Un capricorne, un sphinx, une nymphe au corps de feu, de la mythologie de prairies et de pelouses. Des samares, des siliques, des cupules, des akènes, des reliques des liturgies végétales, Ailleurs, c’est un peu de sable, un rire porté par la fenêtre entrebâillée, le menuet d’un crabe dans une flaque de mer. Des mots qui flottent sous les paupières à l’heure de la sieste. La chair offerte d’une figue. Un dahlia éploré. Un hamac suspendu dans le ciel tiède de l’été. La gaine bronze d’un lézard qui se coule dans l’ombre du volet. Dans la seconde il disparaît. Avec d’autres fragments menus, portés par d’inconnus desseins. Qu’il me plaît d’imaginer.

 

Mais poursuivons.

Et n’oublions pas d’aimer les étoiles.

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Notules

Pour cet éloge de la poussière, je suis redevable de l’image de la laisse, la laisse de mer, à un court vagabondage autour de l’estuaire de la Loire en juillet et aux Carnets de la côte d’Opale de Nadine Ribault. Une lecture ébouriffante comme une promenade en bord de mer, poétique comme le livre d’heures d’une dame de cour japonaise, ou le recueil de notes d’un lettré chinois vagabond. Hautement recommandables, ces pages ont été publiées en 2016 par Les éditions Le mot et le reste. On goûtera le sel du rapprochement.

Les photos sont un avant-goût des futures relations de mes chemins buissonniers. L’ombre de L'Attente du musée Bourdelle de Paris, et celle d’un autre bronze du sculpteur au musée Ingres de Montauban, des fillettes inconnues sur les plages de Pornic et de La Bernerie, une affiche de Gérard Philipe découverte à travers une vitre cassée de Lacapelle-Marival, les nuages porte-graines de mes anémones du Japon et un amas sur le toit du garage, des ombres et un peu de sable de la Gimone sous les bambous du jardin de la poterie Hillen.

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