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Tu sais ce qu’est une histoire ? Une métaphore enrichie. Nous vivons dedans. Nous vivons dans ce tourbillon d’histoires écrites par des scribes cachés.

[…]

Nous nous représentons la mémoire comme un disque dur, et à certains égards elle s’en approche, mais elle en est aussi très éloignée. C’est un plateau et un metteur en scène, et avec le temps la pièce change, les personnages évoluent, mais c’est une drôle de pièce parce que nous perdons de vue ce que ces personnages étaient pour nous jadis. La mémoire n’est pas statique mais en mouvement, et parce que nous sommes des passagers sans cadre de référence, le mouvement est imperceptible, si bien qu’à n’importe quel point donné du temps, tout ce que nous avons est un ensemble de souvenirs, qui appartiennent au présent immédiat et non au passé. J’ai lu quelque part les propos d’un chercheur expliquant ceci : chaque fois que nous nous remémorons une chose, notre futur souvenir d’elle change, comme si nous réécrivions le souvenir ou le remplacions par un nouveau souvenir après chaque emploi d’un palimpseste en usage.

Zia Haider Rahman, À la lumière de ce que nous savons, traduit de l’anglais par Jacqueline Odin, Christian Bourgois, Paris, 2016

 

I was waiting for you.
Je vous attendais.

 

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L'homme est un parfait inconnu. Il se tient au débouché de l'escalier que je viens d'emprunter. Ce pourrait être le début d’une histoire. L’homme est vêtu d’un pantalon en lainage, légèrement trop court, d’une veste un peu trop grande sur un torse maigre. Il est coiffé d’une casquette à carreaux. Il retire poliment sa casquette quand il s'adresse à moi. Son visage est marqué par les années, mais je ne peux lui donner d'âge. Il n’est pas beau, il est plein de charme, son sourire le dit avec assurance. Il répète avec une sorte de douceur bienveillante : je vous attendais. Je lui rends son sourire, et les mots s’échappent de ma bouche comme des bulles, presque malgré moi : c’est une si belle journée !

Il fait bon en effet. Dans les 25 °. En contrebas de la passerelle vitrée, le trafic est peu dense sur Queensway. J'effectue mon premier palier en direction de Victoria Peak. En face, dans l'étroite échancrure entre deux tours de Central District, un ruban de forêt tropicale. Dans l'air flotte le parfum miellé de l'arbre aux orchidées. Ses grandes fleurs exotiques ont accompagné tout mon voyage. Je gravis une terre bénie des botanistes.

Il ne reste que quelques heures mais qu'importe. Le temps est là qui se dilate, grâce à ce monsieur d'un certain âge et d'une extrême courtoisie. Il n'est pas pressé. La porte du temps est grande ouverte. Elle baigne dans cet après-midi lumineux et splendide. La lumière des jours courts de l'hiver magnifiée par la mer. C'est un sentiment formidable, éclatant, grand, de se tenir campé dans cet encadrement de la porte du temps. Derrière, tout est posé à sa juste place. Dans le temps passé on ne peut plus rien bouger. Devant, c'est devant. On ne peut rien distinguer que des ombres furtives dans l'intensité de la lumière. Ce n'est donc que cela, la destinée ?

 

Il y a donc ce monsieur qui me tient poliment la porte du temps. Je me trouve un peu en contrebas dans l'escalier. Nous échangeons quelques politesses de plus. Le monsieur est britannique. Nous ne nous connaissions pas, mais nous savons pertinemment l'un comme l’autre pourquoi nous nous trouvons sur ce passage dans cet après-midi de décembre. À gauche, au-delà des voies express de Queensway, des passants disparaissent sous les arbres de Hong Kong Park. Sur la droite, des nacelles descendent le long des parois de verre de la Banque de Chine. Le verre et l'acier font des éclats de lumière qui éclairent curieusement des coins du parc. Là-haut le ciel est loin. Gratté par les tours orgueilleuses de Central District.

 

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L’ai-je rêvé ce moment ! Retourner en Chine après tant d’années, trois petits tours, loin de Pékin, revoir les amis lointains, et puis s'en vont en passant par Hong Kong. Je suis exactement au rendez-vous de ce rêve. Je l'ai réalisé. Je le porte sur mes épaules et en dedans de moi tandis que je me tiens sur l'avant-dernière marche d'un escalier de Central District. Sur l'île de Hong Kong. En territoire spécial et dans la tiédeur d'un après-midi de l'Avent sous les tropiques. Il sera Noël dans dix jours. En face de moi, le monsieur britannique recoiffe sa casquette à carreaux.

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Dans mon dos, il y a la trace de mes pas dans la poussière des souvenirs. Il y a quelques minutes j'ai embarqué sur le Star Ferry à Kowloon. Comme la dernière fois, il y a vingt-cinq ans. Deux jours auparavant je débarquais à Hong Kong d'une des trois navettes quotidiennes en provenance de Nansha, à quelques îles en amont du delta, mais en République populaire. Un peu plus tôt dans le temps je me trouvais au point le plus au nord de ce voyage : Ruijin, là où est née la dynastie rouge de la Chine pop, le berceau de sa légende. Aux confins des provinces du Fujian et du Jiangxi. Débarquée à Canton dix jours plus tôt, au beau milieu d'une éclaircie dans une averse furieuse. Les banians, les camphriers, les sterculiers, les gouttes et les flaques, et le bon goût de la cuisine à la volée des rez-de-chaussée sur rue, des tabourets. Un chapelet de jours au Fujian en longeant les contreforts des Nanling. Un autre dans le chaos urbain du delta de la rivière des Perles. Une errance dans l'anthropocène. Cette nuit, ce sera fini, je décollerai pour la France. Je reprendrai la route des voyages de bibliothèque. Les sentiers qui bifurquent de mes livres chéris. Cette nuit, je survolerai Vologda sur la route entre Hong Kong et Paris.

Il y a quelques semaines, Google Map m’a dit qu'il y a 3842 km entre mon village du Quercy et Vologda. Il faut 38 heures pour couvrir le trajet en voiture. L'itinéraire traverse l'Allemagne, la Pologne, la Biélorussie. Il y a des travaux sur la dernière portion du parcours. 

Apollo Korzeniowski a dit à son fils Conrad : c'est un livre sur les destinées dépaysées, sur des individus expulsés et perdus, sur les éliminés du sort, un livre sur ceux qui sont seuls et évités. C’est à propos des Travailleurs de la mer qu'Apollo Korzeniowski a dit cela à son fils Conrad, quand ils étaient en exil à Vologda. Je l'ai lu dans Les Anneaux de Saturne de Sebald, le piéton du Suffolk, promenade V. Sur mon téléphone cellulaire, j’ai cherché la position de Vologda, et j'en ai fait une capture d'écran que j'ai enregistrée avec d’autres, prises en basculant en mode StreetView. Il y avait des gens le jour où la caméra de Google est passée à Vologda. Cette nuit, je survolerai cette ville où je ne suis jamais allée et qui est quelque part dans la mémoire de mon téléphone.

Dans mon téléphone sont également enregistrées toutes les positions des étapes du voyage accompli loin de Pékin. Plus la mémoire de chaque photo, qui garde le lieu et l'instant. La mémoire de l'appareil est saturée par toutes ces données. De Hong Kong, il ne veut plus rien photographier.

 

Mon téléphone ne gardera aucune trace de ce moment à l'entrée de la passerelle qui conduit à Hong Kong Park. Je suis sur l’avant-dernière marche d'un escalier, tandis qu'un monsieur britannique me tient en anglais la porte du temps.

I was waiting for you. Je vous attendais.

Et puis ça y est, je me décide sans réfléchir à briser le moment de grâce, à rejoindre les ombres furtives du parc. Je m'élève sur la dernière marche. Dans une parfaite symétrie, l'homme s'efface pour me laisser passer. Il dit : au revoir, à la prochaine fois.
Il ajoute aussitôt : I’ll be waiting for you. Je vous attendrai.

Je réponds : I'll be there. Nous échangeons un sourire entendu. Sans me retourner, je m’engage sur le chemin qui descend sous les arbres de Hong Kong Park.

 

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Notules

Je pose ce court récit en guise de cadeau de fin d'année. Ce sera ma carte de vœux pour le Nouvel An. Il va sans dire que tout, dans cette histoire, est rigoureusement vrai.

C'est une manière aussi de dire que l'histoire continue avec L'Oeil végétal. Plus que jamais. Entre autres raisons parce que ce blog est un espace de liberté. Je fais le vœu d’y déposer plus souvent des billets. Des soucis et des questions ont perturbé le cours des publications cette année. Les premiers sont réglés, les secondes n’ont pas toutes trouvé de réponse. Mais on avance très bien avec des questions.

Les photos ont été prises avec les nouveaux compagnons de route de 2016 : un téléphone cellulaire, dont il est question dans le billet, et qui est un iPhone 5s, et un appareil photo, qui est un E-M5 de marque Olympus. Je le recommande chaleureusement. Les textes et mises en page des billets restent réalisés dans l’environnement de Windows, Windows 10. Une bonne partie du temps en 2016 s’est passé à vouloir régler le ballet entre l’iPhone et le PC. La sagesse m’a finalement poussée à renoncer. Le reste du temps disponible s’est écoulé entre la lecture, le jardin et les échappées. Il en est résulté une montagne de notes qu’il me faut éditer. On avance moins bien avec une montagne qu’avec des questions. En tout cas, on n’avance pas vite. Alors voilà, comme on dit tout le temps, L’Œil végétal aujourd’hui, c’est un espace où on avance lentement avec des questions. Et c’est très bien comme ça.

Légendes : après moult hésitations entre illustrations et extrapolations, j’ai opté pour les premières. Toutes les photos ont été prises à Hong Kong autour du moment de ce récit. La photo de la femme qui s’appuie à la rambarde au-dessus d’une voie express est à quelques mètres de l’escalier de la rencontre. Sur la dernière photo, on observera l'étrange phénomène de reflets lumineux projetés par les parois de verre des tours.
En dernier lieu, cette histoire de Vologda, avec les captures d’écran, et la couverture du livre de Sebald où ce lieu a été puisé.

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