17-01-14_Hic_sunt_dracones (1)

Les montagnes en hiver sont lourdes de nuages sombres et épais
l'homme demeure lointain et silencieux.
Guo Xi 

C'est moins de l'eau que je me souviens... que de ce brusque éclaircissement du paysage, cette soudaine éclaircie. Pourquoi donc l'impression nous est-elle donnée de façon plus fatale, plus ample, plus dramatique par n'importe quel ruisseau ou quel fleuve, que par tel lac ou bassin? Car l'horizon d'amont et d'aval est infini, et le mouvement nous rend la chose plus présente, plus actuelle et donc plus touchante, plus sensible.
Francis Ponge, La Seine, La Guilde du livre, Lausanne, 1950

Je ne suis pas de ceux qui restent
La maison le jardin tant aimés
Ne sont jamais derrière mais devant
Dans la splendide brume
Inconnue
Anne Perrier, "La Voie nomade", La Voie nomade et autres poèmes, Œuvres complètes, L’Escampette Éditions, 2008

 

/.. /

Avant de peindre il faut un fond blanc.
Confucius, Entretiens III 8

/.. /

 

17-01-14_Hic_sunt_dracones (2)

 

Nous avons glissé d'un an l'autre dans le blanc mouillé du brouillard. Le brouillard ici est la tragédie ordinaire de l'hiver. Il fige la campagne dans un mutisme frileux. Celui des vivants invisibles aux autres vivants.

Effroi
ou délice.

Par bonheur, le brouillard a desserré un peu son emprise le jour de la première rando de l’année, libérant de la visibilité sur quelques mètres. Avec le grand confort d’avoir des éclaireurs connaissant le chemin, des camarades de cheminement, une parka, des bonnes chaussures et des gants, j’ai pu goûter sans crainte de m’égarer l’expérience mystérieuse du déplacement dans le brouillard. Où l’espace s’efface et se matérialise à mesure qu’on s’y déplace.

...


Derrière, le chemin parcouru s’efface. Devant, l’inconnu où mes compagnons s’avancent et disparaissent, engloutis dans le blanc du brouillard. L’espace se déplace avec le temps du cheminement. Comme une séquence suspendue à ma perception. Comme les jeux du pinceau sur une peinture chinoise que l’on déroule.


Dans Vide et Plein, François Cheng expose ceci à propos des vues d’hiver dans la peinture :

Il existait aux 10e et 11e siècles une école de paysagistes qui se spécialisaient dans ces "vues planes des arbres en hiver" (pingyuan hanlin) ou "paysages d'hiver" (shanshui hanlin). Certains historiens pensent que cette tradition remonte au paysage monochrome des Tang appelés "paysage d'arbres et de rochers" (shanshui shushi) ou encore "paysages avec pins et rochers" (songshi shanshui). Par ailleurs ces paysages sont caractéristiques de la Chine du Nord. Le peintre le plus représentatif de ce type de paysage est Li Cheng (919-967), un artiste dont l'œuvre est définie en ces termes par Guo Ruoxu :
"L'atmosphère générale comporte solitude et détachement, des bois brumeux, un espacement pur; sa pointe est fine et distinguée, et son utilisation du pinceau, exquise et subtile."

Solitude et détachement. Sur l’écran du brouillard, le paysage se réduit à leurs notations empreintes de mélancolie.

/.. /

Un séchoir à maïs inutile
Des piquets oubliés
Un arbre dépenaillé par une tempête passée
Un troupeau assoupi
Une tâche abandonnée

/.../


Rien.

Une ellipse poétique.

De l’innocence.

...

 

17-01-14_Hic_sunt_dracones (3)

17-01-14_Hic_sunt_dracones (4)

17-01-14_Hic_sunt_dracones (5)

17-01-14_Hic_sunt_dracones (6)

 

Rien ne bouge en apparence. Pas une ombre, pas un souffle. Tout autour, on entend bruire des choses invisibles. Pépiement, plainte, frôlement, goutte.

...

Si rien n’a poussé, rien n’a été oublié dans le périmètre visuel immédiat, on se trouve à contempler le vide dans le blanc du brouillard. Comme dans une peinture chinoise de paysage. Dans Vide et Plein encore, François Cheng rapporte que le peintre Wu Daozi, d’après la légende, disparut dans la brume d'un paysage qu'il venait de peindre. À la p. 52 du livre, il en dit un peu plus sur le recours à l’invisible dans l’art du pinceau :

Dans la représentation des formes par le Trait, une notion importante est celle de yin-xian "Invisible-Visible". Elle s’applique surtout à la peinture paysagiste où l’artiste doit cultiver l’art de ne pas tout montrer, afin de maintenir vivant le souffle et intact le mystère. Cela se traduit par l’interruption des traits (les traits trop liés étouffent le souffle), et par l’omission, partielle ou totale, de figures dans le paysage. On fait souvent appel à l’image du dragon évoluant dans les nuages pour suggérer le charme du yin-xian […].

 

Le frisson du yinxian. Effroi ou délice. Abime ou vertige. Dans le blanc du brouillard un dragon dort sur un insondable mystère. Dans son rêve, il retient toutes les combinaisons, toutes les potentialités de toutes les figures. Les racines cachées, les mécanismes secrets, les correspondances.

 

17-01-14_Hic_sunt_dracones (7)

 

 /.. /

Je marchais avec le groupe de rando de devant. Je me fais rattraper par les retardataires. Jacques jette un coup d’oeil vers la direction dans laquelle je viens de prendre une photo. « Il n’y a rien. Tu photographies le brouillard à présent ?! ». Il se moque. Je ne dis mot du monstre qui dort dans le blanc du brouillard. Par chance, voilà Solange, qui est en veine de confidence. Dans son jardin, elle a une magnifique collection de poules dont elle est très fière. Elles sont en résine. On jurerait des vraies. L’hiver, elle préfère les rentrer. Avec la résine, on ne sait jamais.

À la saison, je rendrai visite au jardin de Solange. Pour l’instant, j’ai le goût de l’invisible sur la langue, qui se mélange à celui de l’inconnu. Devant moi, le blanc du brouillard pose un doigt devant sa bouche. Le silence de l’inconnu. Une pensée s’envole vers Henri Mouhot, vers les coureurs de steppes et de forêts, et vers tous ceux qui se sont faits aspirer vers les périphéries non explorées du monde connu.

/.. /

 

17-01-14_Hic_sunt_dracones (8)

 

 

17-01-14_Hic_sunt_dracones (10)

/.. /

Hic sunt dracones.
Ici sont les dragons, écrivaient les cartographes autrefois sur les tâches blanches des cartes.

« Au 19e siècle, la terre était effrayante, mystérieuse, inconnue. » C’est l’historien Alain Corbin qui parle. Sur France Culture. Un podcast enregistré à l’occasion de la parution de son Histoire du silence. Alain Corbin est un historien du sensible, l’historiographe scrupuleux de ce que l’histoire ne prétend pas retenir. Le non écrit des humbles. Le silence entre les lignes du quotidien.


« Il y avait des tâches blanches, poursuit Alain Corbin, on n'était jamais allé aux pôles, et donc il y avait des formes de silence. (...) La terre était effrayante, épouvantable au 19e siècle ! Il y a au contraire un retournement aujourd’hui, qui dit que la terre est menacée. C’est l’homme qui la menace. L’anthropocène. Au 19e siècle, il y avait des fauves épouvantables et les forêts étaient peuplées de monstres »

 

/.. /
Hic sunt dracones
. Ici sont les dragons.

 

(...) « il y a un silence que j'ai oublié au 19e siècle, reprend Alain Corbin dans l’émission sur le silence, c'est le silence des aéronautes. Des gens qui montent en ballon à plusieurs milliers de mètres et qui ont décrit leurs impressions. Je pense à Camille Flammarion dans son ouvrage intitulé ´Voyages aériens'. Le plus frappant pour lui, c'était de nouvelles textures des silences. Des silences qu'il n'avait jamais éprouvés sur la terre. Après que les bruits de la Terre se soient estompés au moment de l’ascension, et ensuite, à très haute altitude, des bruits totalement inconnus. J’aurais du leur consacrer un chapitre dans mon livre. Bien sûr, l’avion va bouleverser tout ça… » 

 

17-01-14_Hic_sunt_dracones (9)

 

 

 

17-01-14_Hic_sunt_dracones (11)

17-01-14_Hic_sunt_dracones (12)

 

Je presse le pas. Je me suis trop attardée. Le groupe de rando est loin devant. Dans le blanc du brouillard, j’entends pourtant ses éclats de voix. Ils semblent progresser au-dessus de moi. Ah, voilà, c’est le chemin qui monte et s’élève au-dessus du verger de noyers en contrebas. Dans ma poche, l’absolue liberté d’imaginer ce qui dort dans le blanc du brouillard. Délice ou désolation. Abîme ou vertige.

/.. /

 

 

17-01-14_Hic_sunt_dracones (14)

 

...

Mais voici qu’approche une barque vagabonde.

« Souvent, lorsque les brumes matinales se déchirent sur les beaux fleuves qui sillonnent la Chine, on voit s'avancer lentement une jonque qui semble glisser sur le brouillard. On aperçoit d'abord sa proue dorée et pourpre qui se bombe en forme d'animal, licorne ou dragon, cigogne aux ailes éployées, ou tête géante de poisson, dont les yeux écarquillés symbolisent la vigilance. Puis la voile en paille de bambous, plissée comme un éventail, se déploie largement sur le ciel nébuleux. Une grande cabine se dresse sur le pont ; ses murs extérieurs sont revêtus d'un treillis peint en vert clair, et à ses angles sont accrochées de grosses lanternes et des banderoles de soie. Le toit plat de la cabine forme une sorte de dunette ou de terrasse entourée d'une légère balustrade. Le bateau passe, et laisse voir son arrière carré très élevé au-dessus de l'eau et fouillé de sculptures peintes et dorées. »
J’ai le temps d’admirer ces boiseries sculptées qui ornent la poupe. Les mêmes que celles vues aux poutraisons des temples et demeures patriciennes lors du voyage en Chine du sud, il y a à peine plus d’un mois.
Judith Gautier est l’auteur de ces lignes.

La barque s’éloigne, et puis elle disparaît, happée dans les rêves du dragon qui dort dans le blanc du brouillard...

...Là où rêvent les dragons.

 

17-01-14_Hic_sunt_dracones (13)

 

 /.. /

Notules désabusées prises pendant la saison des brouillards au jardin paisible

En découvrant le phénomène du déplacement dans le brouillard, je n’ai pu m’empêcher de penser à Tlön. Tlön est une des Fictions imaginées par Jorge Luis Borges. Un monde fictif totalitaire créé et entretenu par « une dynastie dispersée de solitaires », qui finit par infiltrer, puis envahir la réalité de notre monde. L’analogie est troublante. Pour les idéalistes de Tlön, « le monde est successif, temporel, non spatial » (…) et « les hommes de cette planète conçoivent l'univers comme une série de processus mentaux, qui ne se développent pas dans l'espace mais successivement dans le temps. » Selon la géométrie de Tlön « l'homme qui se déplace modifie les formes qui l'entourent. »  Il existe des produits de la distraction et de l'oubli appelés hrönir. Au moment où une chose est perdue, elle apparaît spontanément ailleurs, quelque part dans l’univers de Tlön. Les choses « ont aussi une propension à s'effacer et à perdre leurs détails quand les gens les oublient. » Intitulée Tlön Uqbar Orbis Tertius, la nouvelle s’achève sur la dislocation de la réalité et la réécriture de la science et de l’histoire selon les lois de Tlön. « L’humanité oublie », soupire le narrateur, « enchantée par la rigueur » apparente de Tlön, elle « oublie qu’il s’agit d’une rigueur de joueurs d’échecs, non d’anges ». Abîme ou vertige.

/.. /

Vide et plein de François Cheng est paru au Seuil en 1979. Un peu plus tard, dans un autre ouvrage consacré à la beauté, il traduit yin-xian par "caché-manifesté".

/.. /

Hic sunt dracones. Il y a longtemps que je voulais faire une place à cette mythologie des cartographes. Parfois, ce sont des lions, ou des tigres. Le discours d’Alain Corbin sur les espaces inconnus au 19e siècle m’en a fourni l’occasion. Il y a un lien dans le texte avec le mot « podcast », qui permet de l’écouter.

/.. /

Judith Gautier (1845-1917) attendait aussi depuis longtemps son tour dans le boudoir de L’Œil Végétal. Fille de Théophile, elle est une figure clef des passeurs de Chine et d’Orient que Victor Segalen admirait beaucoup. Ici, on peut faire plus ample connaissance avec sa vie et son œuvre. L’extrait de la barque a été pioché sur ce rayonnage, parmi les ouvrages de la merveilleuse bibliothèque numérique Chine ancienne. Il est tiré d’un ouvrage intitulé Les peuples étranges. Les Chinois.

 

17-01-14_Hic_sunt_dracones (15)

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer