18-01-09_Ecrire est une présence (3)

Dans un grain de sable pris dans l'ourlet d'un costume d'hiver d'Emma Bovary, dit Janine, Flaubert a vu le Sahara tout entier, et la moindre poussière pesait autant à ses yeux que la chaîne de l'Atlas. Il m'est souvent arrivé de m'entretenir avec Janine de la conception flaubertienne du monde ; cela se passait en fin de journée, dans sa chambre où les notes, lettres et écrits de toute sorte s'entassaient en si grand nombre que l'on était pour ainsi dire immergé dans un flot de papier. Sur le bureau, point d'ancrage et foyer initial de cette merveilleuse multiplication du papier, il s'était formé au fil du temps un véritable paysage de papier, un paysage de montagnes et de vallées qui s'effritait progressivement sur les bords, à la manière d'un glacier ayant atteint la mer, donnant lieu sur le plancher, tout autour, à des entassements toujours nouveaux qui se déplaçaient eux-mêmes, imperceptiblement, vers le milieu de la pièce. Cela faisait déjà des années que les masses de papier qui ne cessaient de croître sur son bureau avaient forcé Janine à s'installer à d'autres tables. Ces tables, sur lesquelles le même processus d'entassement s'était finalement soldé par le même résultat, représentaient pour ainsi dire les âges successifs du développement de l'univers de papier de Janine. Le tapis même avec depuis longtemps disparu sous plusieurs strates de papier, et du plancher sur lequel il glissait sans cesse du haut des tables surchargées, il avait même commencé à remonter le long des murs qui étaient tapissés, jusqu'au sommet de l'encadrement de la porte, de notes et de documents punaisés côte à côte, tantôt séparément, tantôt si près les uns des autres qu'ils se chevauchaient partiellement. Sur les livres également, dans les rayonnages, il y avait des papiers là où il pouvait trouver place, et à l'heure du crépuscule, tout ce papier reflétait la lumière déclinante, comme le faisait jadis, ici même, m’est-il arrivé de penser, la neige dans les champs, la nuit sous un ciel d'encre. 

Sebald, Les anneaux de Saturne

18-01-09_Ecrire est une présence (4)

Déposer un billet au seuil de l’an nouveau est un rite auquel je ne saurai me soustraire. C’est avec une carte de vœux que L’Œil Végétal a commencé. 

Il règne un hiver d’eau, de vent. Le jardin repose avec ses promesses de vie.

Je me hisse sur le palier. Un an a passé ou presque. Je réunis ce temps révolu qui n’est pas si lointain, le temps qu’il fait et le temps qu’il faut, le présent et le peut-être, et j’en fais un bouquet de l’an neuf. Des billets viendront. C’est une promesse.

La lumière est partie habiter un peu plus loin. Quelquefois, le soir, là-bas, un peu de beauté frémit dans un minuscule éclat. Et la nuit vient qui berce le dehors. La terre devient le ciel.

J’allume. J’éteins. Les jours passent. Écrire est une présence.

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Des billets viendront. Je trouverai le temps. Que voulez-vous, quand le jardin ne me tire pas par la manche, je cours des chemins. Je vais où la forêt s’avance. Je gravis des paysages. Je prends leur empreinte.
Je les range sur les étagères de ma mémoire.
Je fais mien le pays où je vis.

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Et puis, il y a les territoires de l’esprit. Je m’égare volontiers sur leurs chemins de traverse. Je l’ai déjà écrit ici. On y trouve tant de choses. Par exemple ceci :

 

la moitié mystérieuse du monde

le cours des pensées

le murmure de la mémoire

des oiseaux effarés

la présence des arbres

la lenteur des choses

la profondeur du temps

des lointains rêvés

la porte de la forêt

des voyages subtils

le grand tohu-bohu

des bibliothèques secrètes

des livres cachés

de vieux chemins

la présence fragile des fleurs

de la poudre d’aile de papillon

l’insignifiance

 

Toutes ces choses, je peux vous les écrire un jour de l’an qui vient. Et ce faisant, imprimer modestement à cet espace un souffle, un minuscule mouvement. C'est plus que suffisant.

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Florilège pour un jardin qui dort dans la saison obscure

Il y a toujours un récit qui m’attend quelque part. Depuis toujours. Il prend le plus souvent la forme d’un livre. Ce sont eux qui me poussent sur les chemins de traverse. Voici ceux de 2017, dans leur ordre d’apparition. Une liste qui commence et s’achève dans une bibliothèque. Sauf quelques exceptions, je n’ai pas fait figurer, ils ne sont qu’une poignée, les livres qui ne m’ont laissé aucun souvenir. C’est une simple liste, pas une bibliographie académique. Je serai heureuse de vous en dire un peu plus si vous le souhaitez.

Vous verrez. Ces livres reviendront à un moment donné dans les prochains billets.

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L'étrange bibliothèque, une nouvelle de Haruki Murakami illustrée par Kat Menschlik. Étrange bibliothèque qui n’est autre qu’une pièce cachée…

Les Anneaux de Saturne, un recueil de promenades de Sebald. Mon compagnon de l’hiver dernier.

Taï-pan, un roman au long cours de James Clavell

Mao, une biographie monument de Jung Chang et Jon Hallyday

Le Livre de Gould, roman en douze poissons, chronique bagnarde et picaresque de Richard Flanagan

Éloge des vagabondes, un herbier vagabond de Gilles Clément

La sagesse du jardinier, un recueil de Gilles Clément qui ne m'a pas fait grand impression

Le poids des secrets, une série de livrets d’Aki Shimazaki autour de la culpabilité et du silence

Retour dans la neige, des nouvelles de Robert Walser

L'humeur paysagère, vagabondages jardiniers et périurbains de Claude Eveno

Le temps, le désir et l'horreur. Essais sur le 19e siècle d’Alain Corbin

Basse langue, une polyphonie poétique de Christiane Veschambre aux éditions Isabelle Sauvage

Îles et continents et autres nouvelles de l’écrivain hongkongais Leung Ping-Kwan

Stalker, le pique-nique borgesien d’Arcadi et Boris Strougatski

Corps subtils, catalogue de la collection Philippe Mons, LaM, Lille, 2013

Journal 1970-1986 d’Andrei Tarkovski, Editions Cahiers du Cinéma, 1993

Miette, chef-d’œuvre de Pierre Bergounioux

Soleil des loups, récits étranges d’André Pieyre de Mandiargues Robert Laffont, 1951

Jardins, exposition et mine jardiniste de la Réunion des musées nationaux, 2016.

Un déluge de feu d’Amitav Gosh qui clôture la trilogie de L’Ibis

Perséphone 2014 de Gwenaelle Aubry au Mercure de France

La retraite sentimentale, une villégiature de Colette de 1957

Le palais de mémoire d'Elise Fontenaille, 2016

Histoire d’Irène, trois façons de vivre libre pour Erri de Luca,.

Papiers #21, juillet -septembre 2017

Le paysage et la mémoire de Simon Schama, compagnon au long cours d’une grande partie de l’année.

Les désarçonnés de Pascal Quignard. Plusieurs fois abandonné et retrouvé.

Une journée de bonheur de Pascal Quignard. Partagée.

Dans ce jardin qu'on aimait de Pascal Quignard. Un révérend, un fantôme et la mélancolie

Quand sort la recluse de Fred Vargas. Et que passent les pensées gazeuses d’Adamsberg

Fortuny à Venise de Xavier Barral i Altet

Vers le phare de Virginia Woolf, dans l’édition légère et lumineuse de Françoise Pellan, publiée chez Gallimard en 1996.

Paysages avec figures absentes de Jaccottet

Odilon Redon botaniste de Robert Coustet, L'éveilleur, 2016

Rosa candida d’Audur Ava Olafsdottir, Zulma, 2010

Pensées simples, « bribes » de  Gérard Macé

Sauf les fleurs de Nicolas Clément, un amour qui tient dans un poing serré

Les Vagues de Virginia Woolf. Dans la traduction de Yourcenar. Chargée.

L’arrière-pays d’Yves Bonnefoy, Poésie, Gallimard

Bout du monde, Carnets du paysage #16

Un livre blanc de Philippe Vasset, Fayard, 2007. Essai d’exploration des blancs laissés sur les cartes.

Le ravissement de Lol V. Stein de Marguerite Duras

British Naturalists in Qing China de Fa-Ti Fan

La philosophie du goût champêtre d’Andrew Jackson Downing, éditions Premières Pierres, 2014

La terre et les rêveries de la volonté de Gaston Bachelard

Acide, arc-en-ciel d’Erri De Luca

Le tome 7 du Chat du rabbin de Joann Sfar

Le n°1 de la revue Caravanes des éditions Phébus. Caravanes pour de multiples chemins de traverse découvertes sur les rayons d’une bibliothèque le jour de Noël, grâce au retard d’un train…

Images

1. Montdoumerc un matin d'hiver ; 2. Les platanes à secret de Nègrepelisse ; 3. Le retour à la vie de la Lère morte ; 4. Un chemin de Mouillac ; 5. Un chemin de buis ; 6. Le plan d'une bibliothèque ; 7. Les volumes d'Anselm Kiefer à la Grande Bibliothèque l'hiver 2016.

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