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18-02-12_Le miroir des apparences (3)

Les nuages, en principe, ne laissent pas de trace.
Gérard Macé, Pensées simples, Gallimard, NRF, 2011

Un peu de lumière s’attarde dans une flaque.
Fragment de ciel oublié dans la saison obscure.

Combien d’anges ont fui
par la fenêtre de la nuit
pour des lointains qu’on ne sait pas ?

Dans les territoires du silence
où nos pensées se recueillent,
nous leur allumons des étoiles,
puis les regardons s’éteindre
dans l’ellipse du chemin,
dans la trajectoire du jour.

 

Plus de deux mois que la pluie s’entête.

Pluies torrentielles

Averses

Pluies éparses

Crachin

Bruine

Nous sommes dans la confusion de la boue et de l’eau. Elles interdisent les chemins. La mare s’est reformée au fond du jardin. Les rivières enflent, débordent même.

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Le miroir de l’eau reflète des ciels graves. Des effilochés de nuages sans éclat clapotent dans les flaques.

Sous la pluie fine, les jours collent aux nuits. Le dehors se fait distant, irréel, sitôt qu’on est au dedans. Nous nous faisons otages de la saison obscure.

 

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Par la grâce du destin, pour tromper l’hiver sans fin, je possède un jardin de secours qui est un jardin de pages ; je vis avec une bibliothèque.

Les livres sont attachés à mes pas. Ils m'ont suivie à travers de multiples déménagements jusque dans cette maison où je suis. C’est le lieu le plus spacieux et celui où nous avons vécu le plus longtemps. La bibliothèque y prend ses aises.

Régulièrement nourrie, augmentée de greffes issues d’autres collections, la bibliothèque grandit à la mode des noisetiers et des seringats. Elle buissonne. Là, la littérature, avec toutes ses aires, rangées chacune par ordre alphabétique ; là, le voyage, au bout de la passerelle des littératures asiatiques ; là, la BD et le roman graphique ; là, les livres d’art et les catalogues d’exposition ; là, le domaine asiatique, augmenté des religions, de la culture matérielle, de la botanique, du paysage ; là, les livres d’artistes ; là, la poésie ; là, la cuisine ; là, les dictionnaires ; là, les guides et cartes ; là, les essais et les ouvrages d’histoire. Là là là là.

La vitalité de la bibliothèque n’a cure du temps qu’il fait. Une pile de livres, une autre, et la voilà qui se crée des marcottes en plusieurs points de la maison. Sur les chaises notamment. Sur les tables aussi. Sur beaucoup de surfaces disponibles finalement.

Vivre avec une bibliothèque est un défi permanent. Par moment, il faut faire montre d’un peu d’autorité.

Il y a quelques jours, je mettais un peu d’ordre dans un petit hallier poussé d’une autre époque. Un coin de poésie de la bibliothèque où les effets du temps et les hasards de l’histoire ont précipité les capitales de la Contre-Réforme, l’Europe médiévale et les boudoirs des libertines, les peintures de sable des Navajos et les peintures de rêve des aborigènes d’Australie, les albums souvenirs de mes premières visites en Grèce, en Italie, les bateaux vikings, les Moaï et leurs énigmes, et même Les principes généraux sacrés de l’écriture égyptienne de Jean-François Champollion en fac-simile. J’ai éclairci. Il fallait de la place. Quelques livres ont filé au garage, pour ensuite être acheminés vers des lieux où ils sont revendus avec respect. Je me suis arrêtée sur la couverture d’un album sans titre. La lenteur, le silence, les visages graves encadrés par les capuches sombres trouvaient une résonance dans le ciel lourd du dehors, de l’autre côté de la fenêtre. Jusqu’au corbeau du premier plan, cousin des bandes d’étourneaux qui passent et repassent dans les jours gris.

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La peinture illustre un épisode de la vie de Saint-Benoit. Elle est attribuée au maître du Cloître des Orangers de la Bada de Florence. L’image tranquille a réveillé un été florentin. Août 1983 a rempli l’espace, avec sa compagnie de chefs d’œuvres et le tempo de ses heures de sieste, qui vidaient les rues de leurs passants pour les livrer à l’appétit de mes vingt ans.

L’album est le catalogue d’une exposition qui voyagea à travers le monde à la toute fin des années 1960. Elle présentait au public les fresques de Florence sauvées des ravages de la crue de l’Arno.

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Il advint, à l’automne 1966, qu’il plut tant sur la Toscane que les barrages furent menacés par la pression de l’eau. La tragédie française de Fréjus restait vive dans les mémoires. Pour sauver des vies, il fut décidé de lâcher les eaux. Florence fut engloutie par l’Arno. La crue atteignit la cote de 6,92 m. Cinquante mille personnes se retrouvèrent sans aucun abri. Six mille magasins furent détruits. L’eau stagna pendant deux jours dans la vieille ville. Quand elle se retira, Florence resta figée dans un linceul de boue, empuantie par le mazout échappé des caves inondées. Ses monuments étaient défigurés, des milliers de tableaux, des dizaines de milliers de livres, de manuscrits détruits à jamais. C’est alors qu’un élan de solidarité parcourut l’Italie, puis l’Europe toute entière. On baptisa angeli del fango, anges de la boue, celles et ceux, étudiants pour beaucoup, qui accoururent pour laver l’outrage de l’eau et rendre Florence à la vie.

On s’employa à rendre son éclat au patrimoine de la cité des Médicis. Jusqu’à l’impossible : déposer les fresques des églises pour nettoyer leurs couleurs souillées par les eaux mazoutées. L’impossible eut lieu. Au prix d’un soin infini, les couches de pigments furent décollées de leur support, une technique appelée strappo, et nettoyées. Quelques-unes des fresques miraculées furent emmenées en tournée triomphale à travers le monde. À Paris, elles furent présentées dans les galeries du Petit Palais en 1970. L’exposition de mon catalogue.

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Stupeur et révélations pourrait être le titre du feuilleton des fresques de Florence. Stupeur face à la tragédie de l’eau, à la solidarité des anges de la boue, au tour de force de la restauration des œuvres florentines : un épiderme de couleurs, poudres de pierre, terres pulvérisées, soulevé comme un voile de sa peau souillée et malade, puis collé sur un nouveau support (polyester, fibre de verre, masonite selon), avec ses lacunes, là où le pigment a été rongé. Révélations, car le travail sur les fresques endommagées mit au jour dans le feuilleté des couches picturales le dessin caché qui commandait la composition. Sous l’intonaco, l’enduit sur lequel était exécutée la fresque, on trouva la sinopia, une esquisse préparatoire tracée à la terre de Sinope de la main du maître d’atelier. Dans l’exposition Fresques de Florence, aux côtés de la fresque, avec ses couleurs et ses lacunes, la sinopia était présentée comme son double fantomatique, son âme secrète, offrant au public le frisson subtil d’un voyage au-delà des apparences.

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Dans le second quart du XIVe siècle, Ambrogio Lorenzetti reçut commande pour l’oratoire San Galgano de Montesiepi, près de Sienne, d’une Annonciation. Dans la fresque restaurée, on retrouve les conventions en cours depuis la période gothique. À gauche, l’ange, les ailes encore déployées, se prosterne à genoux, et présente un rameau d’olivier. À droite, la Vierge est debout. La tête penchée, elle écoute en servante du Seigneur le message de l’ange, les mains croisées sur la poitrine.

Sur la photo du catalogue du Petit Palais, l’œil décèle l’ombre d’un homme à genoux derrière l’ange, et dans la robe de Marie un repentir confus. Il devient parfaitement lisible sur la double page suivante, qui reproduit la sinopia de l’Annonciation de Lorenzetti.

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Cachée depuis six siècles sous la couche de couleurs, la sinopia de Lorenzetti répond à une vision de la scène fort différente. Même attitude de l’ange, qui occupe presque le centre de la composition. Mais à l’autre bout de la pièce, la jeune Marie s’est effondrée sur elle-même en entendant ses paroles. De toutes ses forces, elle étreint la colonne qui se trouve derrière elle et tente de se relever. Elle regarde l’ange par-dessus son épaule. Sur son visage, on lit le doute.

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À l’oratoire de Montesiepi, Ambrogio Lorenzetti voulut peindre l’effroi de Marie à l’annonce de l’ange. Qui partageait alors cette vision empreinte d’une empathie inquiète ? Une petite minorité ? Personne d’autre peut-être ? La sinopia fut finalement occultée par la fresque qui la recouvrit. De ce grand bouleversement, il ne fut jamais plus question dans la longue postérité des représentations de l’Annonciation. Le parti du divin, avec ses terrifiants mystères qu’il faut craindre et néanmoins accepter, l’a emporté sur le parti de l’humain et de la fragilité. On n’eut d’yeux que pour les paroles de l’ange. Personne n’aurait rien su de l’intention de Lorenzetti sans les pluies de l’automne 1966. Sans les jours sombres de l’hiver diluvien, l’histoire aurait dormi parmi le hallier de livres à l’abandon de ma bibliothèque.

Et si c’était un message, qu’avait délivré mon jardin de pages ? Il n’est pas inutile de se rappeler que les choses n’ont pas que leur seule tournure visible, et que leur apparence peut n’être au fond que l’expression d’une volonté, ou des circonstances. Que la vérité n’est jamais une, mais le produit de cheminements multiples.

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Tandis que j’écrivais, il a neigé sur fond de ciel laiteux. Le paysage a changé derrière la fenêtre. Tout s’est absorbé dans le blanc de la neige. Et puis, tandis que je relisais, la neige s’est effacée. Dans l’encadrement de la fenêtre, le paysage est revenu avec ses détails. Les creux et l’ombre seuls gardaient de la couche neigeuse quelques poignées glacées.

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Notes pour un hiver pluvieux

J’avais promis de revenir plus vite. C’est chose faite. J’avais annoncé plus de place faite aux lectures et aux pages. Les voici. D’autres sont en magasin. Ce que j’aime dans cette histoire de l’Annonciation d’Ambrogio Lorenzetti, c’est que, si elle est en tout point véridique, elle n’en est pas moins extraordinairement révélatrice du jeu des énigmes indéchiffrées et des architectures secrètes. Je lui épingle la scène finale de The Lost City of Z, un film vu il y a quelque jours. James Gray y met en scène la biographie de Percy Fawcett (1867-1925), un explorateur britannique disparu dans la jungle amazonienne, joué par Charlie Hunnam.

Envoyé à contrecœur cartographier la frontière entre Brésil et Bolivie, Fawcett tombe sous l’emprise de la forêt. En découvrant quelques poteries, il pense tenir les vestiges de Z, une cité disparue, Z comme une histoire à l’autre bout de celle de la société humaine à laquelle il appartient. Hanté par Z, ému par les tribus amérindiennes, Fawcett retourne deux fois en Amazonie, en dépit de son amour pour les siens. Il quitte ses enfants, refuse d’emmener sa femme.

Au troisième voyage, il finit par embarquer dans l’aventure son fils aîné, désormais assez grand pour jouer les compagnons de voyage à ses côtés. On ne sait ce qu’il est advenu d’eux. De cette disparition, James Gray propose une scène chargée d’une tension toute cinématographique. Fawcett et son fils ont été capturés par des Indiens. Face au garçon qui perd peu à peu tout espoir de garder la vie sauve, Fawcett arbore une foi paisible. Quand tous deux sont emmenés au son des tambours vers un brasier qui illumine la nuit, ligotés sur des brancards, à son fils persuadé qu’ils vont mourir, l’explorateur n’objecte pas, il dit dans un sourire que la vie est emplie de mystères. La caméra de James Gray les quitte sur le sourire extatique de Fawcett englouti dans la nuit de l’Amazonie.

Il appartient au cinéma et à la littérature, c’est un de leurs privilèges, de nous embarquer, par-delà les apparences, pour la source des mystères.

D’autres choses sont en préparation. Je vous dirai un peu plus un peu plus tard.

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