Cette histoire est l’une des pièces les plus jouées dans l’opéra chinois. Issue du répertoire des conteurs à l’origine, elle met en scène des goules redoutées dans la croyance populaire : vivant sur terre sous des formes animales –des renardes, le plus souvent–, elles prennent l’aspect de belles jeunes femmes pour séduire des hommes et se nourrir à leur insu de leur substance vitale jusqu’à ce que mort s’ensuive. Dans la toute première version connue de ce récit, c’est bien ce qui faillit arriver au malheureux jeune homme héros de l’histoire, victime d’un serpent et d’une poule noire transformées en une jeune fille et sa suivante. Dans les versions ultérieures, notamment l’adaptation de Feng Menglong, l’épouvante cède le pas à l’amour sincère dont les esprits font preuve. Enfin, pour être attaché à un lieu, le lac de l'Ouest de Hangzhou, Serpent Blanc fait partie aussi des mythologies du territoire. La version qui suit est celle donnée dans le théâtre.

Acte I. Lü Dongbin

C’était jour de printemps au bord du lac de l'Ouest. Des visiteurs venus de tout le pays flânaient sur ses rives, admirant le vert tendre des bourgeons de saule et l’incarnat délicat des fleurs de prunier.

L’immortel Lü Dongbin s’était joint à la fête. Il avait pris la forme d’un vieillard barbichu pour vendre aux badauds des boulettes de farine de riz au bouillon. Lü choisit de poser sa palanche au pied d’un saule, près d’un pont brisé, et se mit à servir son boniment :

- Qui veut des boulettes, qui veut des boulettes! Un sou les trois grosses, trois sous la petite!

Des rires fusèrent ça et là sous les saules à cette étrange manière de faire du commerce.

- Grand-père, tu te trompes ! Tu vends tes petites boulettes au prix des trois grosses !

En dépit du conseil, Lü Dongbin poursuivit :

- Qui veut des boulettes, un sou les trois grosses, trois sous la petite!

Des promeneurs s'approchèrent pour profiter de l’aubaine. Sou après sou, les grosses boulettes furent vendues en un clin d’œil, quand un homme s’approcha, un enfant dans les bras. Le bébé voulut lui aussi des boulettes. Mais, plus de grosses ! L’homme ne put faire autrement que d’acheter une petite boulette à trois sous. Comme il soufflait sur le bol de bouillon pour le faire refroidir, la petite boulette se mit à danser à la surface. L’enfant, ravi, ouvrit la bouche pour l’avaler. Quand il approcha du bol, la boulette d’un coup se faufila entre ses dents, puis dans sa gorge, pour atterrir dans son estomac. De ce moment, il ne put plus rien manger durant trois jours et trois nuits. Fou d'inquiétude, son père vint avec lui retrouver le marchand.

Quand il eut entendu son histoire, Lü Dongbin éclata de rire :

- Évidemment ! Ma petite boulette n'est pas une nourriture ordinaire ! Mais rassure-toi, car elle n’était pas destinée à ton fils.

Ce disant, il souleva l'enfant et, le saisissant par les pieds, le tint la tête en bas au-dessus du pont brisé, en criant :

- Boulette, sors de là !

Et la petite boulette avalée trois jours auparavant glissa de la bouche de l'enfant, tomba sur le pont et roula dans le lac.

Sous le pont justement, se trouvaient un serpent blanc et une tortue qui, depuis 500 ans, cultivaient des pouvoirs magiques. Lorsque la petite boulette tomba à l’eau, le serpent, qui avait un long cou, fut le premier à l'avaler. Dépitée, la tortue voulut lui retirer du bec. Les deux bêtes en vinrent à la bataille. Avant l’irruption de la boulette de Lü, elles étaient d’égale puissance ; la petite boulette à trois sous changea le cours du destin : elle contenait une pilule magique qui décupla le pouvoir du serpent. Vaincue, la tortue prit la fuite.

Acte II. Le Banquet de Pêches

Un beau matin, une vapeur légère et blanche s’éleva de l’eau sous le pont brisé. Bientôt, pareille à une fleur de lotus épanouie sur le lac, apparut une jeune fille, vêtue d’une robe blanche scintillante : grâce à la petite boulette de Lü, le serpent blanc avait acquis suffisamment de pouvoir pour se métamorphoser en humain. Il prit le nom de Bai Niangzi, Dame Blanche.

Les grands pouvoirs de Dame Blanche lui conféraient aussi l’insigne honneur d’être conviée au banquet de pêches des immortels, organisé à l’occasion de l'anniversaire de la Mère Reine de l'Ouest. À son arrivée, intimidée d’être nouvelle parmi la foule des immortels, elle s’installa en silence à la dernière place.

Lorsque furent servis les pêches et le vin, la Mère Reine parut pour saluer ses invités. Avisant la nouvelle, elle la scruta de la tête au pied, sans parvenir à la reconnaître, et s’adressa à l'Immortel des Cieux du Sud :

- Vénérable Génie, qui donc est cette beauté ?

L'Immortel des Cieux du Sud se tourna alors vers Lü Dongbin et lui dit en souriant :

- Je pense que c’est à toi de faire les présentations…

Comme Lü Dongbin le regardait sans réagir et ne comprenait goutte à ce dont il retournait, l'Immortel des Cieux du Sud éclata de rire et raconta à l’assemblée ce qu’il était advenu au bord du Lac de l'Ouest. L’aventure fit beaucoup rire les immortels, Lü Dongbin y compris.

L’évocation des circonstances de sa naissance troubla fortement la jeune Dame Blanche. Durant 500 ans, elle avait cultivé de grands pouvoirs, mais dans une profonde solitude. Il lui semblait bien attirant, ce monde des humains qui se déroulait sur les rives du lac de l’Ouest ! Par-dessus tout, elle brûlait de retrouver l’enfant qui avait avalé la boulette qui lui était destinée.

À la fin du banquet, elle alla trouver l'Immortel des Cieux du Sud :

- Vénérable Génie, vous qui savez tant de choses, dites-moi, je vous prie, comment retrouver l’enfant à qui je dois ma présence parmi vous aujourd’hui ?

- Tu le trouveras dans dix-huit-ans, à l’époque de la Fête des Morts de Qingming, répondit le génie avec un sourire amusé. Rends toi au bord du Lac de l'Ouest et cherches-y dans la foule un homme qui sera à la fois le plus grand et le plus petit. Ce sera lui.

Sans se départir de son sourire, le Vénérable s’éloigna à bord d’un nuage...

Acte III. L'homme le plus grand et le plus petit

Dame Blanche descendit sur la terre en empruntant la Porte sud du Ciel. Elle retourna vivre dans le Lac de l'Ouest et se mit à compter le temps sur les doigts de sa main. Les jours, puis les mois, puis les années. Et c’est ainsi, finalement, que dix-huit ans s’écoulèrent et qu’arriva le jour de Qingming, la Fête des Morts.

Ce matin-là, Dame Blanche se leva de bonne heure. Elle se peigna, enfila la plus belle de ses robes et, empruntant la digue du Préfet Su, s’en alla rejoindre la foule des promeneurs.

Comme elle franchissait le pont Yingpo, elle avisa un vieux mendiant qui avait capturé un serpent vert. À l’arrivée de Dame Blanche, le reptile dressa la tête et la regarda intensément, les yeux emplis de larmes. Prise de pitié, la jeune femme s’adressa au mendiant :

- Grand-père, que comptes-tu faire de ce serpent ?

- Je l’ai capturé pour prendre sa bile et en tirer bon prix, répondit le vieux.

Le serpent vert, à ses mots, se mit à se tortiller, l’air épouvanté. Dame Blanche s'empressa d'intervenir :

- Grand-père, voici tout mon argent, fit-elle, en tendant au mendiant sa bourse de brocart, je t’achète ce serpent.

Le vieux acquiesça. Dame Blanche prit délicatement dans ses mains le serpent vert et le porta jusqu'au bord du lac pour le mettre à l'eau. À peine, le serpent avait-il disparu qu’une vapeur verte se forma à la surface du lac et qu’apparut une demoiselle en robe verte. Folle de joie, Dame Blanche lui saisit les mains et l’attira vers elle :

- Jolie demoiselle, comment t'appelles-tu ?

- Mon nom est Xiao Qing, Vertelette, répondit la fillette.

- Vertelette, Vertelette, veux-tu être mon amie ?

Vertelette accepta avec empressement et, de ce jour, ne quitta plus Dame Blanche qu’elle considérait comme sa soeur aînée. Elle la suivit au milieu des promeneurs du Lac de l’Ouest. Intriguée par le comportement de sa nouvelle amie, qui ne cessait de jeter des regards en tous sens comme si elle cherchait quelqu’un, elle finit par lui demander :

- Tu cherches quelqu’un, ma sœur ?

Et Dame Blanche de lui raconter l’énigme que lui avait posée le Génie des Cieux du Sud. Elles décidèrent de se diriger vers le pont brisé, où la foule paraissait plus nombreuse. Las, il y en avait du monde ! Mais les grands n'étaient pas petits, et les petits n'étaient pas grands !

A midi, une troupe d'acrobates arriva et s'installa sous le saule, à côté du pont. Les badauds firent cercle autour d'eux. Et, tout à coup, Vertelette s’écria :

- Ma sœur, ça y est ! J’ai trouvé l’homme que tu cherches ! Celui qui est le plus grand et le plus petit !

- Où ça ? Montre-le moi, soeurette ! Vite, je t’en prie !

- Là-bas ! Regarde ! C’est le jeune homme assis à la fourche du saule.

- Mais il n'est pas grand ! fit Dame Blanche en regardant dans la direction indiquée par Vertelette.

Celle-ci insista :

- Mais si ! Regarde bien : comme il est installé à la fourche du saule, il est le plus grand puisque tout le monde passe en-dessous de lui.

- Peut-être, mais il n'est pas le plus petit, soupira Dame Blanche.

- Tu n’es pas très bonne observatrice, ma sœur, reprit Vertelette en souriant. Il est aussi le plus petit, car il y a son ombre par terre, et tout le monde passe ainsi par-dessus sa tête. Pas de doute, ce ne peut être que celui que tu cherches !

- Mais oui ! Tu as mille fois raison, soeurette ! Mais la devinette du Génie était vraiment très difficile ! Car en fait, cet homme n’est en réalité ni grand ni petit…

… Ni grand, ni petit, mais la taille bien tournée. Le jeune homme que contemplait Dame Blanche était beau, et son regard honnête et brillant. Elle se demandait comment l’aborder. C’est Vertelette, encore, qui trouva une idée. Elle proposa à sa sœur aînée d’user de ses pouvoirs pour déclencher une averse.

Une pluie torrentielle s’abattit sur les rives du lac. Les acrobates interrompirent leur représentation. La foule se dispersa. Le jeune homme descendit de son perchoir et héla un batelier pour le ramener en ville. À peine était-il installé à bord de l’embarcation, que les deux jeunes femmes accoururent :

- Grand-père batelier, laissez-nous monter sur votre bateau, s'il vous plaît!

En voyant ces deux demoiselles debout sous la pluie et trempées, le jeune homme demanda aussitôt au batelier de les laisser monter.

Dame Blanche et Vertelette remercièrent le jeune homme avec effusion. La petite s'enhardit même à lui demander son nom.

- Je m'appelle Xu Xian, répondit-il, Xu l’Immortel. Quand j’étais enfant, j'ai rencontré un immortel près du Pont brisé. Mon père m'a prénommé l’Immortel en mémoire de lui.

À ces mots, Dame Blanche et Vertelette échangèrent des regards satisfaits. Elles demandèrent encore à Xu Xian où il habitait.

- Depuis la mort de mon père, expliqua le jeune homme, je vis seul, avec ma sœur, près de la porte Qingpo.

- Quelle coïncidence! s'écria Vertelette d'une voix joyeuse. La situation de ma soeur aînée est en tous points semblable à la vôtre ! Elle n'a plus de parents et erre seule de par le monde. Vraiment, vous me semblez être destinés l'un à l'autre!

Les paroles enthousiastes de Vertelette plongèrent les deux jeunes gens dans un silence embarrassé. Dame Blanche baissa la tête, cherchant une contenance, et Xu Xian rougit violemment. Quand l’homme qui menait la barque entama un vieil air de batelier, il dissipa le malaise qui s’était installé, et c’est comme des amis de longue date que les trois jeunes gens parvinrent en ville.

Acte IV. La Fête des Bateaux-Dragons

Si les propos de Vertelette avaient provoqué l’embarras de Dame Blanche et Xu Xian, c’est qu’elle avait touché juste : ils étaient tombés éperdument amoureux l’un de l’autre au premier regard. Ils se mirent à la recherche d’une entremetteuse et se marièrent quelques jours après la rencontre.

Après le mariage, Xu Xian déménégea de chez sa soeur et s'installa avec son épouse et l’inséparable Vertelette dans la ville de Zhenjiang, où ils ouvrirent une échoppe d’apothicaire à l’enseigne de l’Harmonie préservée. Dame Blanche s’y chargeait des prescriptions, Vertelette des préparations. La maison proposait en outre des remèdes gratuits pour les plus démunis. La pharmacie de l’Harmonie préservée se tailla rapidement une réputation méritée. Tous les jours, on se bousculait au comptoir. Il y avait les malades malades qui venaient consulter et les malades guéris qui venaient remercier. L’échoppe ne désemplissait pas.

Tout allait pour le mieux dans la vie du trio, quand approcha le 5 de la 5e lune, la fête des bateaux-dragons. Ce jour-là, on commémore Qu Yuan, le poète noyé dans le fleuve Yangzi, en organisant des joutes nautiques sur les rivières et les fleuves et en dégustant des bouchées zongzi de riz glutineux. C’est aussi le moment des premières fortes chaleurs, qui font sortir de leur antre les bêtes venimeuses et les esprits nuisibles. On se prémunit contre eux en suspendant au linteau de la porte des bouquets d’armoise et d’acore et en répandant en libation sur le sol de l'arsenic rouge macéré dans le vin. Chacun se réjouissait de l’approche de la fête. Sauf Dame Blanche et Vertelette. N’étaient-elles pas l’une et l’autre des serpents venimeux, et des esprits qui plus est ? Même animés des meilleurs sentiments du monde.

À l’aube de ce jour de fête redouté, Dame Blanche fit venir Vertelette auprès d’elle :

- Sœurette, je veux que tu ailles te réfugier dans la montagne pendant cette terrible fête des humains. Tu es trop petite pour supporter toutes ces émanations d’armoise et d’acore. Tu y succomberais.

- Je n’irai pas sans toi, ma sœur, rétorqua Vertelette. Tu es aussi concernée que moi.

- Certes, soupira tristement Dame Blanche, mais j’ai sur toi l’avantage d’une longue pratique de la magie qui me permettra de lutter. De plus, si je m’absente aussi, Xu Xian risque de s’inquiéter.

Vertelette dut admettre que sa sœur avait raison. Après mille recommandations, elle prit congé de Dame Blanche et, prenant la forme d’une vapeur verte, s’en fut par la fenêtre et s’envola vers la montagne.

À peine avait-elle disparu que Xu Xian montait les escaliers quatre à quatre en criant :

- Dame Blanche, Vertelette, vite, dépêchez-vous de vous préparer ! Je vous emmène au pied du mont Jinshan pour assister à la course des Barques-Dragons !

- J'ai envoyé Vertelette acheter des fils de couleur ! répondit Dame Blanche. Ne nous attendez pas ! Allez vous-même à la fête ! Et n'oubliez pas d'emporter un cornet de bouchées zongzi !

Xu Xian, arrivé à l'étage, insista :

- Depuis que nous nous sommes installés à Zhenjiang, c'est la première fois que se présente l'occasion d'aller voir la course des Barques-Dragons. Je serai heureux que vous m'accompagniez.

- Je me sens souffrante, voyez-vous, fit Dame Blanche en secouant la tête. Allez-y tout seul, je vous prie. Vous n’aurez qu’à rentrer tôt, sans vous attarder après la course.

En entendant son épouse lui dire qu’elle était souffrante, Xu Xian se précipita pour lui prendre le pouls. Il était normal. Aussi bien à la main gauche, qu’à la main droite.

- Madame, vous me racontez des histoires ! Vous n’avez pas de fièvre du tout ! dit-il, renfrogné.

Dame Blanche eut un léger sourire.

- Monsieur mon époux, vous dites vrai. Je n'ai pas de fièvre. Mais je n’ai pas dit que j’étais malade, juste souffrante. Car j’attends un enfant.

À cette nouvelle, Xu Xian bondit de joie. Il allait devenir père ! La course des bateaux-dragons ne l’intéressait plus du tout ! Il dévala les escaliers pour se rendre à la cuisine chercher de quoi fêter l’événement en compagnie de sa femme. Il disposa sur un plat des bouchées zongzi, emplit deux verres de macération à l’arsenic rouge et remonta auprès de Dame Blanche. Quand il lui présenta son verre, elle eut un violent haut-le-cœur. Elle le repoussa de la main.

- Mon ami, je ne prendrai pas de vin. Il me fait tourner la tête. Buvez à ma santé ! Je vous accompagne en prenant deux bouchées de riz.

Xu Xian insista :

- Cela ne se fait pas, de ne pas boire de vin d’arsenic rouge le jour de la fête des bateaux-dragons. Trempez au moins vos lèvres.

Dame Blanche repoussa le verre à nouveau.

- Je suis enceinte et n'ose boire de cette macération.

Xu Xian éclata de rire :

- Vous me prenez pour un ignorant ?! Je suis le descendant à la troisième génération d’une famille d’apothicaires. Le vin d'arsenic rouge ne peut vous être que bénéfique. Il chasse les mauvais esprits et protègera notre enfant. Buvez ce verre, et je vous en sers un deuxième !

De crainte d’éveiller le soupçon chez Xu Xian, Dame Blanche n’osa opposer de refus plus longtemps. Comptant sur les grands pouvoirs qu’elle avait acquis, elle fit appel à tout son courage et prit le verre des mains de son époux. Dès la première gorgée, la tête lui tourna. Une violente douleur parcourut ses veines. Incapable de rester assise, elle s'affala sur le lit, disparaissant derrière les pans de la moustiquaire. Stupéfait par la scène à laquelle il venait d’assister, Xu Xian ne réagit pas tout de suite. Quand il se précipita à son tour vers le lit et qu’il écarta la moustiquaire, il fut saisi d’horreur : à la place de Dame Blanche se tenait un énorme serpent blanc ! Xu Xian étouffa un cri et glissa à terre, évanoui.

Acte V. L'Amadouvier

Vertelette, réfugiée dans la montagne, se rongeait les sangs pour sa sœur aînée. Quand arriva enfin le soir de cette terrible journée, elle revint au logis sous la forme de la vapeur verte. En se faufilant dans la chambre par la fenêtre, elle comprit tout de suite qu’il s’était passé quelque chose de grave pendant son absence. Xu Xian gisait inanimé sur le sol, pendant que Dame Blanche dormait sur le lit d’un sommeil profond. Vertelette la réveilla à la hâte.

- Ma sœur, ma chère sœur, dis-moi, que s’est-il passé ?

Ouvrant les yeux, Dame Blanche vit son époux évanoui à son chevet, et éclata en sanglots.

- Ah, malheur à moi, qui n’ai pas su dissimuler ma nature de serpente et qui ai causé l’effroi de mon époux !

Vertelette se joignit tout d’abord au chagrin de sa sœur. Mais son tempérament entreprenant l’emporta une fois de plus.

- Aie confiance, ma sœur, toi et moi allons sauver Xu Xian !

Dame Blanche posa une main sur la poitrine de son époux. Le cœur battait faiblement, mais il battait néanmoins. Elle tourna le visage vers Vertelette.

- Aucune plante ordinaire ne pourra sauver Xu Xian. Il lui faut de l’amadouvier qui pousse sur le plus haut des monts Kunlun. Veille sur lui, je pars en chercher !

D'un bond, elle fut à la fenêtre et disparut à l’horizon dans une vapeur blanche. Il ne lui fallut que le temps de quelques battements de cils pour atteindre les jardins d’immortalité des monts Kunlun. Là, sur un tronc d’arbre, Dame Blanche reconnut les grappes de champignons violets qu’elle était venue chercher. L’amadouvier capable de ramener Xu Xian à la vie. Comme elle fondait vers l’arbre pour le cueillir, elle entendit au-dessus d’elle un battement d’ailes. Levant la tête, elle vit une grue blanche qui volait vers elle à tire d’aile pour l’empêcher de cueillir le champignon magique. L’oiseau était presque sur elle, quand soudain, la crosse d’une canne surgit de nulle part et immobilisa la grue par le cou. Derrière elle, Dame Blanche reconnut l'Immortel des Cieux du Sud avec soulagement.

- Vénérable Génie, je vous en prie, laissez moi emporter de l’amadouvier des Kunlun pour sauver mon mari ! l’implora-t-elle, les larmes aux yeux.

Libérant la grue, l'Immortel des Cieux du Sud lui adressa son bon sourire en hochant la tête. Dame Blanche s'empressa de le remercier puis, saisissant un amadouvier entre ses dents, s'envola vers son logis.

Arrivée chez elle, elle fit aussitôt de l'amadouvier une décoction et parvint, avec l’aide de Verdurette, à introduire la potion entre les lèvres de son époux. Xu Xian battit des paupières ; il était sauvé.

Revenu d’entre les morts, Xu Xian n’en était pas pour autant quitte avec sa peur. Adressant à Dame Blanche un regard horrifié, il tourna les talons, s’engouffra dans l’escalier et descendit s’enfermer dans le bureau de la pharmacie.

Trois jours passèrent, sans que Xu Xian ne vint à se montrer. Au soir du troisième jour, Dame Blanche et Verdurette se hasardèrent à la porte du bureau.

- Monsieur mon époux, voici trois jours que je nous ai vu monter dans notre chambre, qu’est-ce qui vous occupe tant ? demanda Dame Blanche.

- Les affaires marchent bien, bafouilla Xu Xian, mais nous avons du retard dans la comptabilité. J’essaie de le rattraper.

Vertelette étouffa un rire.

- Vous faites de la comptabilité, Monsieur ? Et c’est sans doute pour ça que vous avez entre les mains un almanach ?

Xu Xian jeta un coup d'oeil entre ses mains. Dans sa frayeur au moment de l’irruption des deux jeunes femmes, il avait saisi ce qui lui passait entre les mains. Confondu dans son piètre mensonge, il se résigna à raconter la scène horrible qui lui avait fait perdre les sens. À l’évocation de l’énorme serpent découvert à sa place, Dame Blanche fronça les sourcils :

- N’est ce pas moi, Dame Blanche, votre épouse, que vous avez sous les yeux en ce moment ? Comment, moi, un être humain, une femme, pourrais-je me transformer en serpent ? Vous avez été victime d’une hallucination !

La sagace Vertelette, qui sentait bien que le soupçon planait toujours du côté de Xu Xian, intervint :

- Monsieur n’a pas eu d’hallucination. Moi aussi, je l’ai vue, cette créature. Je revenais d'acheter du fil de couleur, quand j'ai entendu Monsieur crier. Je me suis précipitée dans la chambre, et l’ai trouvé par terre, étendu sans connaissance. C’est en levant les yeux que j’ai aperçu une bête brillante se faufiler par la fenêtre et disparaître. C’était soit un serpent, soit un dragon.

- Mais, c’est merveilleux, ce que tu rapportes là, ma petite Vertelette ! reprit Dame Blanche avec un large sourire. Un dragon ! Un dragon s’est manifesté à notre famille ! C’est le signe d’une grande destinée ! Nous aurons une descendance nombreuse et notre commerce sera toujours prospère. Comme je regrette de m’être endormie à ce moment-là et de n’avoir pu me prosterner devant ce dragon !

Xu Xian trouva le récit convaincant et abandonna là ses soupçons. La vie reprit son cours paisible.

Acte VI. Le déchaînement des flots au temple de la Colline d’Or

La tortue qui avait été vaincue jadis par le serpent blanc dans les eaux du Lac de Hangzhou avait trouvé refuge au paradis de l'Ouest. Là-haut, elle s’était installée sous le trône de lotus du Bouddha, d’où elle l’écoutait chaque jour prêcher la Loi.

Les années s'écoulèrent, et, le temps aidant, la tortue perfectionna ses pouvoirs. Cependant, pétrie dans une mauvaise pâte, elle les utilisa à de mauvais desseins. Un jour que Bouddha s’était endormi d’un sommeil lourd après un sermon, elle sortit de sa cachette et s’empara de trois des trésors du Maître : son bol d'or magique, sa robe de bonze et son bourdon de pèlerin. Puis, elle s’élança en direction de la terre. Râtant son atterissage, elle fit une culbute. Quand elle se releva, elle s’était transformée en un vilain moine à la peau noire et velue. C’est ainsi que la tortue vaincue devint le moine Fahai, Loi vaste comme la Mer, et entreprit de visiter le vaste monde, nantie de ses trois larcins.

La prédestination guida les pas de Fahai et le conduisit un jour au temple de la Colline d’Or, dans la ville de Zhenjiang. Le moine fut suffoqué par la splendeur du site : les collines boisées formaient au temple un écrin de jade ; l’immense fleuve Yangzi miroitait à ses pieds. Fahai n’eut plus qu’un désir : oublier la poussière du voyage et s’établir dans ces lieux délicieux. Ce qu’il fit, avec les horribles façons qui lui tenaient lieu de manières : usant de sa magie, il assassina en secret le supérieur du temple et prit sa place.

Mais Fahai n’avait du moine que le nom et l’habit. Très vite, il trouva ennuyeuse la vie au temple. Jugeant qu’il ne recevait pas, à son goût, assez de visites de donateurs, il fit de nouveau appel à la magie pour envoyer la peste faucher les habitants. Au moins, pensait-il, les gens auraient une bonne raison de venir prier au temple pour être débarrassés du fléau et d’y faire des donations.

Fahai obtint tout le contraire du résultat escompté. La peste décimait la population et les visites au temple se raréfiaient. Peu à peu cependant, l’épidémie diminua, grâce à une préparation médicinale mise en circulation à Zhenjiang. C’est ainsi que Fahai entendit parler de la pharmacie de l’Harmonie préservée, qui se trouvait à l’origine du remède miraculeux. Furieux de voir ses desseins contrecarrés, Fahai décida d’y aller voir de près. Il suspendit à son cou le grelot de bois des moines mendiants et, le frappant tous les trois pas de sa mailloche comme le voulait l’usage, se dirigea vers l’échoppe.

Quand Fahai atteignit le seuil de la pharmacie, sa colère redoubla au spectacle de l’activité bourdonnante qui y régnait. Apprenant que c’était la jeune dame aux vêtements blancs qui présidait aux préparations du remède, il l’observa avec attention. Ses pouvoirs l’avaient doté du don de double vue ; derrière la beauté délicate de Dame Blanche, il reconnut sans peine le serpent qui l’avait emporté sur lui des années auparavant, dans les eaux du lac de l’Ouest. Serrant les dents de rage, il s’assit près du seuil, ruminant sa vengeance.

Le soleil était sur le point de se coucher. Dame Blanche était montée à l'étage et Xu Xian s’apprêtait à fermer, quand Fahai surgit dans l’encadrement de la porte :

- Amituo fo ! Que la bienveillante compassion de Bouddha se répande sur vous et sur votre honorable maison ! fit le pseudo-moine en joignant les mains pour saluer Xu Xian. En retour, mon temple serait très honoré de recevoir de vous quelque aumône pour subvenir à nos besoins afin que nos prières vous accompagnent votre vie durant.

Xu Xian répondit qu’il y veillerait en personne et lui demanda quel était son temple. Fahai répondit :

- Mon temple, Monseigneur, se trouve sur la Colline d’Or, au bord du grand fleuve Yangzi. Le 15e jour du 7e mois, nous y organisons une grande cérémonie d’exorcisme, afin de chasser les mauvais esprits qui échappent à la vigilance de Bouddha et battent la campagne. Nous serions particulièrement honorés de vous accueillir ce jour-là, vous et votre don généreux.

Touché par les propos de Fahai, Xu Xian lui remit quelque argent et apposa son nom sur la liste des donateurs qu’il lui présentait. Fahai le remercia cérémonieusement et prit congé, non sans lancer, une dernière fois, en retournant la tête au moment de franchir le seuil :

- N’oubliez pas, mon généreux seigneur, le 15e jour du 7e mois ! Venez sans faute !

Le temps passa si vite que le 7e mois arriva bientôt. Et que ce fut le 15e jour. Levé de  bonne heure, Xu Xian mit un costume propre et proposa à Dame blanche de l’accompagner à la cérémonie d’exorcisme du temple de la Colline d’Or. Pas plus qu’aux festivités des bateaux-dragons, le jeune femme n’avait envie d’assister à cette traque organisée par les humains contre le monde auquel elle appartenait. Elle déclina l’offre de son mari, arguant une fois encore de sa grossesse qui gênerait son ascension de la Colline d’Or.

Xu Xian s'en fut donc solitaire. Fahai l’attendait à l’entrée du temple. Il le poussa avec empressement vers ses appartements.

- Mon généreux seigneur, mon gentil donateur, comme je suis heureux que vous soyez venu nous rendre visite sans votre épouse ! Le moment pour moi est venu de vous dévoiler la nature véritable de celle que vous avez prise pour femme. Monseigneur, c’est horrible ! Vous partagez votre vie avec un démon!

Suffoqué par les propos du moine, Xu Xian rétorqua avec colère :

- Mêlons-nous plutôt des affaires qui ont motivé ma venue, vénérable moine ! Ma femme ne s’est pas jointe à moi, car son état ne le lui permettait pas. Elle attend un enfant. Comment osez-vous calomnier ainsi une femme enceinte en la traitant de démon !

Fa Hai poursuivit, l’air affable.

- J’étais sûr de votre réaction. Mais ce n’est pas votre faute. Ce démon vous a troublé l'esprit. Mais ce n’est pas un vieux bonze comme moi qui se laissera berner plus longtemps. Gentil donateur, je vais faire tomber le masque du démon qui se prétend femme. Dame Blanche est un serpent !

A ces mots, Xu Xian blêmit. L’horrible scène de la fête des bateaux-dragons lui revint aussitôt en mémoire. Fahai, qui s'était aperçu de son trouble, poursuivit :

- Restez ici, mon généreux seigneur, vous y serez à l’abri de cette créature nuisible. J’ai acquis de grands pouvoirs et vous protègerai de ses nuisances. Faites-vous raser la tête et endossez notre robe, vous serez moine et l’affaire sera conclue !

Xu Xian répondit comme s’il parlait en rêve :

- Ma femme me prodigue un amour si grand, qu’il est plus vaste que la mer. Quand bien même elle serait un démon, il est impossible qu’elle me veuille du mal. La voici enceinte de notre union, comment pourrais-je être assez lâche pour l'abandonner !

Furieux du refus catégorique de Xu Xian, Fahai l'enferma à double tour dans ses appartements.

Dame Blanche guettait le retour de son époux. Un jour s'écoula, puis deux, puis trois. Folle d'inquiétude, elle décida le quatrième jour de se rendre au temple de la Colline d’Or avec Vertelette. En gravissant la colline, elles croisèrent un moinillon qu’elles s'empressèrent d'interroger :

- Petit maître, avez-vous entendu parler, dans votre temple, d’un homme nommé Xu Xian ?

Le jeune bonze répondit aussi sec :

- Bien sûr que j’en ai entendu parler ! Sa femme est un démon ! Mon maître voulait qu’il se fasse moine. Comme il n’a pas voulu, on l’a enfermé dans le temple.

Vertelette, furieuse, brandit vers le moinillon un doigt menaçant.

- Oui, sa femme est un démon ! Et moi, je l’accompagne pour venir le chercher ! Cours prévenir cette vieille tête rasée de Fahai que deux démons sont à la porte de son temple !

Le petit bonze, effrayé, prit ses jambes à son cou et courut avertir son maître. Quand il revint avec lui, Fahai éclata d’un rire sarcastique à la vue de Dame Blanche.

- Serpent téméraire, tu oses venir sur terre pour tromper les humains ! Tu oses venir défier mes pouvoirs immenses ! Retourne d’où tu viens. Xu Xian s’est fait moine, tu n’y peux rien changer. Je suis miséricordieux et te laisse la vie sauve. Rentre chez toi pour pratiquer la voie et trouver le juste accomplissement. Sinon, gare à ma colère !

Dame Blanche, qui regardait Fahai attentivement et qui était dotée, elle aussi du don de double vue, reconnut en lui la tortue du Lac de l’Ouest qu’elle avait vaincue autrefois. Réprimant toutefois sa colère, elle assena avec calme :

- Je vous laisse, en tant que moine, vous occupez de tout ce qui regarde votre temple et votre monastère. Moi, j’ai la responsabilité de ma pharmacie et je suis venue chercher mon mari, qui est responsable du bon fonctionnement de notre entreprise. Veuillez, je vous prie, le relâcher. Nous rentrerons chez nous et plus jamais vous n’entendrez parler de nous.

Sans même laisser Dame Blanche terminer, Fahai brandit son bourdon et lui assena un coup violent sur la tête. Le combat était engagé. Les deux jeunes femmes ne pouvaient l’éviter. Elles s’engagèrent dans l’escrime au bâton, mais très vite, Dame Blanche, affaiblie par sa grossesse qui était bien réelle, dut se retirer du combat. Suivie de Verterette qui paraît ses arrières, elle se replia vers le pied de la Colline d’Or. Parvenue au bord du fleuve, Dame Blanche tira de son chignon une épingle et l’agita dans le vent. Le bijou ondoya et grandit, jusqu’à devenir un formidable étendard brodé de vagues écumantes. Vertelette s’en saisit et le brandit au-dessus de sa tête. À cet appel, une immense houle se souleva sur le fleuve. De chaque vague sortaient des rangs de soldats crabes et de soldats crevettes qui formèrent une armée au pied de la Colline d’Or. À chaque vague, les eaux du fleuve montaient. Bientôt, elles léchèrent les portes du temple.

Affolé par la montée des eaux, Fahai saisit la robe de moine qu’il avait volée à Bouddha et la jeta dans les airs, à la porte du temple. Un éclair jaillit et la robe se mua en un barrage qui se dressa face à la montée des eaux. Quand leur niveau s’élevait, celui du barrage augmentait d'autant ; l'eau montait de dix pieds, le barrage aussi. Malgré leur violence, les vagues ne pouvaient le submerger.

Dame Blanche comprit qu'elle ne pourrait vaincre Fahai, Résignée, elle intima d’un signe du bras l’ordre à Vertelette d’arrêter le combat. Toutes deux s’en retournèrent à Hangzhou dans les eaux du Lac de l'Ouest. Là, elles méditèrent pour atteindre la perfection et prendre un jour leur revanche sur Fahai.

Acte VII. Le Diadème d'Or

Enfermé dans le temple de la Colline d’Or, Xu Xian refusait toujours de se faire moine. Deux semaines s'écoulèrent avant qu’il ne trouve le moyen de s'enfuir. Revenu chez lui, il trouva la pharmacie vide, sans personne. Mais, dans la crainte que le moine Fahai ne cherche à le rattraper, il fit néanmoins ses bagages et se mit en route vers Hangzhou.

En souvenir de sa rencontre avec Dame Blanche, Xu Xian souhaitait ardemment revoir le Lac de l'Ouest. Il se rendit directement au pont brisé et contempla longuement le saule où il s’était installé pour regarder les numéros des acrobates. À la pensée de l'amour pur qui l'unissait à Dame Blanche et qu’avait brusquement brisé le moine Fahai, une bouffée de chagrin l’envahit.

- Dame Blanche, ou es-tu ? Comment ai-je pu te perdre ? s’écria le jeune homme dans un sanglot.

Sous les eaux du lac, Dame Blanche et Vertelette étaient en pleine pratique de la perfection, quand elles entendirent, venus d'au-dessus du lac, les échos d’une voix qui leur sembla familière. Prêtant l'oreille, elles reconnurent bientôt la voix de Xu Xian. Émergeant de l’eau, elles avisèrent une feuille de lotus. Dame Blanche s’en saisit et en fit une embarcation improvisée, qu’elle mena vers Xu Xian.

En voyant son épouse et Vertelette venir à lui sur leur barque de feuille, Xu Xian crut d'abord à une hallucination. Mais non, c’était bien elles ! Vertelette manoeuvra la barque de lotus et aborda habilement, tandis que Dame Blanche sautait légèrement sur la rive. Sur le pont brisé, le couple se trouva à nouveau réuni. À la fois tristes de leur séparation et fous de joie de se retrouver, Xu Xian et Dame Blanche se serraient dans les bras l’un de l’autre, les yeux pleins de larmes.

Toujours pleine d’à propos, Vertelette intervint.

-  À quoi bon pleurer à chaudes larmes puisque vous vous êtes retrouvés ! Trouvons plutôt un nouvel endroit où nous établir !

Trop de mauvais souvenirs proscrivaient Zhenyuan ; le couple choisit de s’établir à Hangzhou, comme par le passé chez la soeur de Xu Xian.

Le temps passa très vite avec ses fêtes. Au 15e jour du 1er mois lunaire, Dame Blanche mit au jour un magnifique bébé. Xu Xian était fou de joie. En l'honneur de son premier mois, Xu Xian il voulut offrir un banquet à ses connaissances Ce matin-là, quand il vit Dame Blanche à sa toilettte, il trouva qu’avec ses joues roses et ses cheveux d'ébène, elle était encore plus jolie que quand il l’avait connue. Avec des bijoux, elle serait encore plus belle, mais voilà, avec leurs mésaventures, ils avient tout perdu. C’est alors que le voix d’un colporteur monta de la rue :

- Diadèmes d'or, qui veut mes diadèmes d'or !

Xu Xian se précipita dans la rue pour rattraper le marchand ambulant. Il choisit une magnifique parure de tête avec plusieurs rangées de perles brillantes et retourna aussi sec à l’intérieur pour la montrer à Dame Blanche.

- S’il te plaît, enfile ce diadème sur tes cheveux d’ébène ! Il t’ira si bien !

Dame Blanche admira la parure et laissa son mari la disposer sur sa tête. À peine posé, le diadème d'or se mit à lui serrer le crâne, le lui serrer impitoyablement. Dame Blanche sentit sa tête devenir de plus en plus lourde. Sa vue se brouilla et elle perdit connaissance.

Xu Xian, alarmé, se précipita d’un bond dans la ruelle pour retrouver le colporteur ; il avait disparu. À sa place se tenait Fahai, le bourdon à la main.

C'était lui qui s'était transformé en colporteur. Depuis la fuite de Xu Xian, Fahai s’était lancé à sa recherche. Arrivé à Hangzhou, il avait appris que Xu Xian s’appprêtait à fêter le premier mois de son bébé. Du bol d’or qu’il avait dérobé à Bouddha, il fit le diadème magique au pouvoir que l’on sait. Quand il vit Xu Xian, le visage déformé par la haine, s'élancer vers lui, il comprit que Dame Blanche était tombée dans son piège. Avec un sourire pervers, il déclara:

- Mon généreux seigneur, vous n'avez pas voulu accepter mes conseils. Mais me voici aujourd'hui, prêt à arracher ce démon à votre domicile.

Sans laisser à Xu Xian le temps de réagir, il pénétra dans la demeure et trouva sans peine Dame Blanche aux prises avec le diadème ensorcelé. Il souffla dessus. La parure reprit la forme du bol d’or de Bouddha et se mit à émettre des rayons multicolores, qui cernèrent Dame Blanche comme un carcan. Verterette se jeta sur Fahai pour qu’il mette fin à sa magie noire, mais Dame Blanche l’implora de ne iren tenter.

- Fuis, sœurette, tant qu’il est temps ! Continue à cultiver ta perfection et ta puissance ! Un jour tu me vengeras !

Verterette savait qu’elle n’était pas de taille à se mesurer à Fahai. Elle disparut par la fenêtre dans un tourbillon de vapeur verte.

Dame Blanche s’adressa enfin à Xu Xian, qui cramponnait le moine par ses habits pour l’empêcher de lui faire du mal.

- Mon époux, vous êtes impuissant à me sauver ! Emmenez notre enfant et élevez-le de votre mieux, fit-elle, le  visage baigné de larmes.

Xu Xian n'était qu'un humain, et se savait impuissant à sauver Dame Blanche de la magie de Fahai. Horrifié, il vit sa femme perdre ses membres et rapetisser. Jusqu’’à ce qu’elle redevienne un serpent que Fahai emprisonna dans son bol magique.

Ensuite, Fahai fit construire la pagode du Pic du Tonnerre. Il enchâssa le bol magique avec Serpent Blanc à son pied et s'installa là pour veiller à ce que nul ne vienne les déterrer.

VIII. L'Effondrement de la pagode du Pic du Tonnerre

Verterette, réfugiée dans une montagne déserte, cultiva son pouvoir magique durant des années. Quand elle se jugea suffisamment forte pour se venger de Fahai, elle prit la route de Hangzhou.

Fahai montait la garde au pied de la pagode du Pic du Tonnerre, comme à son accoutumée, quand survint Verterette. Pendant trois jours et trois nuits, ils mesurèrent la magie de leurs armes. En vain. Le fracas de leur bataille parvint aux oreilles de Bouddha. Sortant de son sommeil, il se frotta lesyeux et s'aperçut que trois de ses trésors avaient disparu. Très fâché, il monta sur un nuage pour aller à leur recherche.

Parvenu au-dessus de Hangzhou, Bouddha découvrit la source du vacarme qui l’avait sorti de son sommeil bienheureux : Fahai et Verterette étaient aux prises dans un combat acharné. Tout à coup, Verterette laissa échapper son épée, et Fahai fondit sur elle pour lui assener un coup de son bourdon.l Ce voyant, Bouddha agita légèrement la mai, et le bâton, échappant des mains de Fahai, s'envola vers le ciel. Surpris, Fahai saisit la robe qui enveloppait ses épaules et la jeta vers Verterette pour la prendre aux filets. À sa grande surprise, l’étole s'évada et s’en retourna, comme le bourdon, vers Bouddha. À ce moment, dans un vacarme épouvantable, la pagode du Pic du Tonnerre se fissura et s’écroula sur sa base. Le bol magique qu’elle renfermait s'en échappa et s’éleva vers le ciel.

Libérée, Dame Blanche s’échapppa du bol et s'engagea dans le combat. Fahai, ayant perdu les trois trésors qu’il vait volés à Bouddha, n’avait plus aucune chance face aux deus serpentes. De dépit, il d’envola vers le ciel et implora Bouddha de le sauver. Au lieu de quoi, il reçut un coup de pied de mépris, qui envoya Fahai bouler cul par-dessus tête dans le Lac de l'Ouest.

Dame Blanche n’avait rien perdu de la scène. Saisissant une épingle d'or de ses cheveux, elle la tendit à Verterette, qui l'agita par trois fois. En un clin d'oeil, le Lac de l'Ouest s'assécha.

Tournant ses regards de tous côtés, Fahai ne touvait nul endroit où se cacher dans le lac asséché. Jusqu’à ce qu’il voit le ventre d’un crabe où il se jeta précipatamment. Depuis, les crabes, le ventre alourdi par le moine Fahai, sont obligés de marcher de côté.