je ne cours pas après la vie c’est elle
qui me croise et me recroise
à chaque regard chaque rencontre
j’en ai dans toutes mes mains
je la crie de tous mes yeux
et elle s’endort dans mes bras
j’en perds le compte du monde
je ne fais plus de différence
entre la mémoire et
l’oubli

Henri Meschonnic, De monde en monde, extrait.

13-12-18, Réseau

Principe de fonctionnement et version givrée de l’immense toile que les elfes, avec la précieuse collaboration des araignées, ont jeté entre le Jardin sous le ciel et le reste du monde. Rien n’échappe à ses rets. Il y a deux jours, j’ai bien failli m’égarer à jamais en suivant ses chemins buissonniers. Lisez plutôt.

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Lancée à la poursuite des échos visuels de L’Œil Végétal, je me suis d’un coup trouvée plongée dans l’inquiétante jungle d’encre de Ruzena. De là, je me suis enfoncée dans les galeries souterraines de l’art brut, et de l’art immédiat. J’y ai croisé les êtres hybrides sortis des songes de Solange Knopf. Et ramassé une carte de vœux magique, hélas périmée (2013). À son tour, Solange Knopf, pour avoir illustré des livres à ses côtés, m’a entraînée parmi les papiers précieux de Max Partezana. En feuilletant les livres pauvres de Max, je me suis trouvée brusquement emportée par le vent de la poésie. Et j’ai découvert ainsi plusieurs ports à moi inconnus où des poèmes nombreux faisaient relâche. Recours au poème, Poezibao, Terre à ciel sont les noms de ces rades. J’y ai détaché au passage le poème d’Henri Meschonnic placé en exergue de ce billet. Je me suis installée à la table de l’ange Myriam Eck, et je l’ai regardé rouler des pierres entre ses doigts. De la dernière, j’ai fait une marelle. Je l’ai lancée bien haut, bien haut. Elle a longtemps tourné sur elle-même pour tomber sans crier gare parmi les chimères de Jan Svankmajer. Où j’ai assisté bien malgré moi à des rapts de choux... Je commençais à trouver inquiétante la tournure de ce buissonnage, quand je me suis souvenue tout à coup qu’en même temps que la carte de vœux magique, j’avais ramassé un poignard subtil, emprunté à la Croisée des Mondes, le grand voyage initiatique de Philip Pullman. Grâce à sa lame acérée, j’ai pu ménager une ouverture dans la paroi du labyrinthe où je m’étais laissée entraîner. Et c’est ainsi que j’ai pris le chemin du retour, et que je suis rentrée, non sans avoir gravement écouté, grâce au théâtre d’ombres convoqué par Florizelle, les entretiens de Franz Kafka avec la fillette du parc de Steglitz à Berlin. Dans l'automne de 1923.

 

Automne 1923

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