L’Œil Végétal

27 octobre 2016

#157 Le cheminement

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Je ne fais jamais rien qu'à la promenade, la campagne est mon cabinet ; l'aspect d'une table, du papier et des livres me donne de l'ennui, l'appareil du travail me décourage, si je m'assieds pour écrire je ne trouve rien et la nécessité d'avoir de l'esprit me l'ôte. Je jette mes pensées éparses et sans suite sur des chiffons de papier, je couds ensuite tout ça tant bien que mal et c'est ainsi que je fais un livre. Jugez quel livre ! J'ai du plaisir à méditer, chercher, inventer, le dégoût est de mettre en ordre ; et la preuve que j'ai moins de raisonnement que d'esprit, c'est que les transitions sont toujours ce qui me coûtent le plus : cela n'arriverait pas si les idées se liaient bien dans ma tête.
Jean-Jacques Rousseau, « Mon portrait », in Les rêveries du promeneur solitaire, Gallimard, 1972.

 

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Tout autour de moi 
regards allumés 
lecteurs affamés 
dégageant les sources 
filons et fumées 
Odorante et vive 
entre les pierrailles 
j’étale mes lèvres 
en dressant mon casque 
pour te murmurer 
botaniste en herbe 
les secrets du vent 
sortant des fissures 
après son passage 
au creux du torrent.

///

La vie s'est arrêtée
dans la bulle de silence
où roulent les cailloux
parmi les racines
l'horizon double

Michel Butor, L'Horticulteur itinérant, 2004

 

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L’automne, soudain. L’horizon est jaune de cadmium. Avec quelques rousseurs. Et le ciel des feuilles s’efface. Quelque chose s’en va pour toujours.

 

Il a plu. Un long baiser du ciel à la terre. Enfin. L’avons-nous attendue, cette eau ! Il fait des saisons étranges. Il faut composer. Ce n’est pas commode, mais nous n’avons guère le choix.

 

Déjà, j’apprends à marcher. À penser avec les pieds. À cheminer.

 

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Pour cheminer, il y a, dans la campagne où je vis, un vrai butin de chemins. Une géographie de traverses, cachée dans la doublure des terres cultivées. Tout un réseau, tatoué sur les causses, empreinte d’une vie désertée. Une vie négociée pierre à pierre dans un temps pas si lointain, mais si différent de celui de maintenant. Des pierres, il y en a tant et encore. La terre n’en finit pas de les régurgiter. À certains endroits des machines les réduisent en farine. De la farine de pierre mêlée à la terre.

C’est pourquoi, le long des chemins d’octobre que je goûte après ceux de l’été, il y a aussi des châteaux, des gariottes et des pigeonniers. Des puits et des fours à pain. Et des murets, des rubans de murets par milliers. C’est eux qui saisissent le promeneur en premier, incrédule devant tant d’efforts finalement abandonnés. Le tribut visible d’une agriculture héroïque. Qui arrachait à la terre son pain quotidien au prix de travaux démesurés, et se refilait la dernière couenne du dernier cochon tué, qui faisait la tournée des marmites voisines. Aujourd’hui, c’est ruine, et la garrisade du chêne pubescent, du genévrier et de l’épine-noire. Ou la pelouse piquée de buis. Ou la forêt de chênes, frangée de l’alisier et du cornouiller mâle. Une forêt rudérale et chuchotante. Une zone incertaine, où sourd le même air de mélancolie que dans certaines périphéries urbaines. La part humaine en plus ténue.

 

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C’est dans ce souvenir de campagne que j’apprends à marcher. Avec des compagnons qui se nomment Evelyne, Catherine, Aline, Jacques, Paul, Lucette. André qui fait des vers. Solange qui herborise.

Dans cette république voyageuse modeste et temporaire, on embarque avec une paire de jambes équipées de chaussures, une économie de mots et une contribution symbolique. L’objectif est de pratiquer une brèche d’une paire d’heures chaque mardi pour accomplir une boucle dans les profondeurs cachées de la campagne. Descendre et monter dans les marges par des chemins singuliers. Un coup ici, un coup là, un coup là-bas. Chaque lieu avec son éclaireur pour guider la troupe.

 

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Je voudrais peindre notre équipée. Tantôt les arbres, tantôt le ciel. Tantôt loin, tantôt près. Je voudrais restituer à ces itinéraires leur trajectoire, dans toute sa dynamique spirituelle et sensible, l’invisible avec le visible. Comme les cartographies mystérieuses des vieux brûle-parfums chinois. L’armoise qui se consume doucement. Ses volutes qui s’élèvent et se dissipent à travers les replis de bronze ou d’argile d’une miniature de montagne. Ou comme les cartes géographiques taillées dans le bois flotté que Gustav Holm a recueillies au Groenland oriental en 1884. Elles sont l’incarnation d’un système spatial, celui des Inuit, qui évolue en permanence pour être fonction du déplacement, de la position du locuteur. L’espace changeant du monde nomade, qui embrasse les côtes, les fjords, les îles, Pour être lu, le morceau de bois doit être tourné au fur et à mesure. Comme on déplie une carte dans la voiture sur les genoux. Quand les Inuit disent « je », le pronom personnel, qui se prononce uvanga dans leur langue, ils disent « mon ici tout près ».

 

Avec l’équipe de rando, on accorde les ici. Le pas se règle sur les affinités. Ceux de devant s’arrêtent pour que remontent ceux de derrière. Nous le savons, le monde est vaste à l’extrême. Nous n’en verrons pas tous les trésors. Nul n’est besoin de presser la marche.

 

Nous marchons donc en l'honneur de l'instant.
Deux heures, chaque semaine, à hauteur d'homme.
Et le reste du temps attend.

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Notule

Longtemps, j’ai eu le goût de voyager. Ces dernières années, j’ai développé le goût de jardiner. Le goût de cheminer, je le découvre l’âge aidant. La littérature et le paysage m’ont donné l'envie d’emprunter les chemins.

Ce sont des activités qui intéressent différentes régions de l’esprit. Cheminer fait les pensées fluides, jardiner les concentre. Au point parfois qu’elles deviennent crampon et font tourner bique. L’œil du jardinier peut ralentir le randonneur, jusqu’à l’empêcher d’atteindre son étape. Je souris quand j’entends Gilles Clément, le jardinier philosophe, s’exclamer :

« Alors moi, je ne marche pas ! Parce que j'arrive pas !!! C'est que je suis arrêté par une plante, par un papillon, je prends une photo… C'est impossible ! La randonnée pour moi, c'est une marche forcée ! Donc je ne marche pas. » (voir ici pour les circonstances de cette exclamation, où l’on entend par ailleurs David Le Breton, anthropologue et sociologue, faire au contraire l’éloge de la marche).

C’est précisément à cause des plantes et des papillons que j’ai entrepris la rando en équipe. Jardiner et cheminer sont des activités paradoxales. Il y a du sel dans l’intitulé choisi par Michel Butor pour son recueil de poèmes publié chez Léo Scheer en 2004 :  L’horticulteur itinérant. Surtout venant d’un ancien des Cahiers du Chemin de Gallimard.

Herboriser est un autre compromis possible. C’est l’école du promeneur solitaire Jean-Jacques Rousseau. On reconnaîtra une herborisation clandestine parmi les photos prises en chemin.

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Je termine sur un tableau où figurent des documents en rapport avec ce billet. En 1, une capture d’écran de mon téléphone cellulaire où apparaît une séduisante proposition des big data au dilemme du randonneur jardinier : un bureau de jardin mobile. Oui ! Produit par les algorithmes à la publication du billet de L’Œil intitulé Pose-plumes. Ah ça ! J'ai drôlement rigolé ! En me demandant comment pareille combinatoire était possible avec un billet qui n'avait d'autre texte que son titre. D'autant qu'aucune image n’est associée à ce mobilier inédit. En 2, mon exemplaire défraîchi des Rêveries de Rousseau. C’est une édition passionnante, avec tout un appareil de notes, chronologie, textes établi par S. de Sacy pour Gallimard en 1972. Je reviendrai très certainement sur ces écrits plus tard.

En 3 apparaissent les dessins des cartes inuit de Gustav Holm. Celle du centre représente les côtes. Il faut faire tourner le morceau de bois à mesure de la lecture de la carte. Le dessin de droite représente la carte des îles, qui doit pouvoir s’ajuster dans celle des côtes du continent. C’est une illustration d'une conférence de Michel Perrot sur la perception de l'espace chez les Inuit. Elle est reproduite dans les Carnets du paysage n° 12, automne 2015. L’ustensile en n°4 se trouve en ma possession. Il m’a été vendu pour un picoutraou. Terme du patois quercynois dont je n’ai trouvé nulle trace. En tout cas, il servait bel et bien autrefois à véhiculer lard et couenne d’une marmite l’autre.

 

Dans L’Œil, on peut sustenter en d'autres endroits une curiosité pour les trajectoires, chemins et leur perception dans l’espace.

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03 octobre 2016

#156 Dans l’épaisseur du silence

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Je vis en levant les yeux, dans la pénombre, sur la cheminée, la petite collection composée de sept boîtes de bakélite aux formes variées, pas plus hautes que deux ou trois pouces, dont chacune contenait, comme je le constatai en les ouvrant une à une à la lumière de la lampe, les restes d’un des papillons de nuit dont Austerlitz m’avait dit qu’ils avaient trouvé la mort ici, dans sa maison. Je fis glisser le contenu de l’une d’elles de son récipient de bakélite dans la paume de ma main droite, petite créature impondérable couleur d’ivoire, dont les ailes repliées étaient tissées d’on ne sait quelle matière. Ses pattes, recroquevillées sous son abdomen couvert d’écailles argentées, comme si elles avaient tenté de fuir un ultime obstacle, étaient si ténues que j’avais du mal à les distinguer.
W.G. Sebald, Austerlitz, trad. de l’allemand par P. Charbonneau, Babel, 2002.

Deux matelots s’étaient noyés, leurs corps n’avaient jamais été retrouvés et ils étaient allés rejoindre la foule des marins qui errent au fond de la mer, se plaignant entre eux de la lenteur du temps, attendant l’appel suprême que quelqu’un leur avait promis en des temps immémoriaux, attendant que Dieu les hisse vers la surface et les attrape dans son épuisette d’étoiles, qu’il les sèche de son souffle tiède et les laisse entrer à pied sec au royaume des cieux, là, il n’y a jamais de poisson aux repas, disent les noyés qui, toujours aussi optimistes, s’occupent en regardant la quille des bateaux, s’étonnent du nouveau matériel de pêche, maudissent les saloperies que l’homme laisse dans son sillage, mais parfois aussi, pleurent à cause de la vie qui leur manque, pleurent comme pleurent les noyés et voilà pourquoi la mer est salée.
Jon Kalman Stefansson, Entre ciel et terre, Gallimard, 2010.

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Six mois sans venir. C'est beaucoup.

 

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Allez, je rouvre tout grand la porte. Finie, la dormance ! C’est qu’il y en a, de la poussière là-dedans… C’est incroyable, la capacité de la poussière à s’inviter. À être là, à poudrer, à voiler, à tout recouvrir de son film impalpable, et poudré, et diapré. On se demande d’où ils sortent, ces grains, ces grains de poussière. Par quoi ils sont fabriqués. Le pollen. Les toiles d’araignée. Les pas dehors-dedans, dedans-dehors. Comment ça se mélange, aujourd’hui-hier, comment ça fait cette couche de poussière, hier-aujourd’hui, comment ça fait ces téguments.

 

Demande à la poussière, elle te dira le temps, le temps qui passe. Forcément. La poussière est la trace de son pas, déposée dans l’épaisseur du silence. Dehors-dedans, furtif et discret si l’on n’y prend garde, soit la plupart du temps. La poussière trace le relief des jours. Elle se musse dans l’intervalle de l’ombre, amasse dans les coins de maison où les épeires tricotent, imperturbables, la portée des vingt-quatre heures de la journée. Où ‘vrrrttt’, un papillon de nuit prend ses ailes dans les fils du matin. Et ‘frrrrr’, meurt dans la voile de l’araignée. On est sans arrêt témoin de ces menus accidents, séquelles – tout de même – de la collusion de la nuit et du jour. Toujours à contretemps.

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La poussière est la laisse des jours. Comme la laisse de mer sur la plage, il y a des choses dedans. Un minuscule archivage qui craque, vole, se poursuit à notre insu, une mémoire qui s’émiette sur le rebord de la fenêtre. Un palimpseste indéchiffré. Ici, dans la campagne, dans l’été, ce sont des ailes, des rostres, des carapaces d’insectes recroquevillés, des touffes de poils, des cheveux, des rognures ou des chiures, on ne sait, personne n’a cure, du bourrier, des insectes morts, rôtis sur la lampe, odeur de protéine mêlée à des brisures de feuilles, à des herbes fanées, de la brindille, de la paille. Un capricorne, un sphinx, une nymphe au corps de feu, de la mythologie de prairies et de pelouses. Des samares, des siliques, des cupules, des akènes, des reliques des liturgies végétales, Ailleurs, c’est un peu de sable, un rire porté par la fenêtre entrebâillée, le menuet d’un crabe dans une flaque de mer. Des mots qui flottent sous les paupières à l’heure de la sieste. La chair offerte d’une figue. Un dahlia éploré. Un hamac suspendu dans le ciel tiède de l’été. La gaine bronze d’un lézard qui se coule dans l’ombre du volet. Dans la seconde il disparaît. Avec d’autres fragments menus, portés par d’inconnus desseins. Qu’il me plaît d’imaginer.

 

Mais poursuivons.

Et n’oublions pas d’aimer les étoiles.

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Notules

Pour cet éloge de la poussière, je suis redevable de l’image de la laisse, la laisse de mer, à un court vagabondage autour de l’estuaire de la Loire en juillet et aux Carnets de la côte d’Opale de Nadine Ribault. Une lecture ébouriffante comme une promenade en bord de mer, poétique comme le livre d’heures d’une dame de cour japonaise, ou le recueil de notes d’un lettré chinois vagabond. Hautement recommandables, ces pages ont été publiées en 2016 par Les éditions Le mot et le reste. On goûtera le sel du rapprochement.

Les photos sont un avant-goût des futures relations de mes chemins buissonniers. L’ombre de L'Attente du musée Bourdelle de Paris, et celle d’un autre bronze du sculpteur au musée Ingres de Montauban, des fillettes inconnues sur les plages de Pornic et de La Bernerie, une affiche de Gérard Philipe découverte à travers une vitre cassée de Lacapelle-Marival, les nuages porte-graines de mes anémones du Japon et un amas sur le toit du garage, des ombres et un peu de sable de la Gimone sous les bambous du jardin de la poterie Hillen.

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29 mars 2016

#155 Le rendez-vous du cerisier

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J’ai lu bien des choses et peu de choses me sont arrivées.
Jorge Luis Borges

C'est quand même beau, un livre, pensé pour être tenu dans les mains, pour tomber sur les genoux quand on s'endort, pour être lu dans un sofa, un train, une barque, là où il n'y a aucune prise électrique, qui se souvient par la fatigue de ses pages du nombre de fois où l'avez feuilleté, ou, à l'inverse, demeurant tout rigide, vous rappelle que vous ne l'avez pas encore lu.
Umberto Eco, Libération 21 mars 2002

Silence. Il y a des entités, des choses incorporelles, ayant une double vie, laquelle a pour type cette dualité qui ressort de la matière et de la lumière, manifestée par l’ombre et la solidité. Il y a un silence à double face — mer et rivage, corps et âme. L’un habite les endroits solitaires, nouvellement recouverts par l’herbe ; des grâces solennelles, des réminiscences humaines et une science de larmes lui ôtent toute terreur : son nom est : « Non ! plus. » C’est le corps du silence ; ne le redoute pas ! Il n’a en soi de pouvoir mauvais. Mais si quelque urgent destin (lot intempestif !) t’amène à rencontrer son ombre (elle innomée, qui, elle, hante les régions isolées que n’a foulées nul pied d’homme), recommande ton âme à Dieu.
Edgar Allan Poe

 

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Je suis tout étourdie. Après toutes ces semaines de silence. Les fleurs sont dans les arbres. Il est temps de revenir.

Après tout, le déserteur, ce n’est pas moi, c’est l’hiver. Il n’est jamais venu. Quelques morsures de froid, du givre à peine, ni glace, ni neige. À la place, on a fait de l’eau. Et de la boue. Du silence des oiseaux quand même, dans ceux des arbres qui s’étaient dévêtus.

C’est une expérience nouvelle que de traverser une saison qui ne sait plus saisonner. Allez tirer un son d’un violon sans cordes, d’un piano sans marteaux. Fini. C’est vrai qu’on peut toujours en tirer des rythmes. Mais pourquoi alors fabriquer des violons et des pianos ?

Le végétal, fatalement, en a fait de drôles, il faut le dire. Le magnolia du jardin a mis des boutons au 31 décembre. Il a fleuri fin janvier. Il faisait si doux. Il fleurit encore. Des fleurs charnues rose pâle sur des pétales chamois fanés qui froissent et tombent et des feuilles vert tendre qui poussent. J’ai vu des mimosas ensoleiller longtemps des murets de pierre. Des camélias enchantés de toute cette eau que leur prodiguait le ciel. Je ne me rappelle pas avoir vu autant de coucous déborder à travers prés depuis que ma grand-mère me faisait découvrir le sentiment bienheureux du retour de printemps en m’emmenant les cueillir sur les talus des bords de routes limousines. J’en ai gardé le goût des fleurs modestes. J’aime les violettes, les lamiers communs, les véroniques et les pâquerettes. Sans hiver, les forsythias en revanche n’ont rien su faire que du confetti.

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Début février, la pluie battait sans cesse. Les jours gris succédaient aux jours gris. Tout était sans forme, spongieux, indifférencié, affalé, mou, sans contour. Comme dans une épouvante de Lovecraft. J’ai taillé les rosiers, le reste du jardin n’avait plus besoin de moi. Dans les piles de livres à lire, j’ai prélevé quelques titres au jugé. J’ai tiré la porte de L’Œil Végétal en la laissant entrebâillée. Avec le chant de la gouttière et un peu de lumière pour les visiteurs de passage. Il y a toujours un peu de monde qui ne fait que passer. Certains s’attardent. Alors, on ne sait jamais. Et je suis partie. Sans savoir du tout où j’allais, ni pour combien de temps je partais, je me suis résolument enfoncée jour après jour dans le taillis d’une histoire un peu folle de bibliothèques, de labyrinthes de la mémoire, de rendez-vous troublants, de coïncidences, de hasards. Une aventure étrange, envoûtante, poétique, burlesque, bizarre, échevelée, en tous points délectable, dont l’itinéraire, hormis une courte, et décisive, échappée à Paris, a emprunté le labyrinthe de mes lectures. Une suite de livres et de pages comme autant de drailles, de traces de passage, de layons forestiers, de chemins à cheminer, qui, pareils aux Holzwege de Martin Heidegger, tantôt débouchent sur la place vide laissée par des arbres abattus, tantôt sont barrés par un hallier dense et confus, tantôt disparaissent dans l’entrelacs de racines, de carex et de mousses du non-frayé.

 

 Dans la forêt, il y a des chemins qui, le plus souvent encombrés de broussailles, s’arrêtent soudain dans le non-frayé. On les appelle Holzwege. Chacun suit son propre chemin, mais dans la même forêt. Souvent, il semble que l’un ressemble à l’autre. Mais ce n’est qu’une apparence. Bûcherons et forestiers s’y connaissent en chemins. Ils savent ce que veut dire : être sur un Holzweg, sur un chemin qui ne mène nulle part.
Martin Heidegger

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Je reviens donc aujourd’hui de l’équipée volontaire sur les chemins qui mènent nulle part. C’est le jour et le moment du rendez-vous cher avec notre vieux cerisier. Il m’a suffi pour y arriver de continuer à travers les layons des fictions littéraires, de suivre le chemin emprunté par Kafka Tamura, héros de Kafka sur le rivage de Haruki Murakami, le dernier livre de la suite prélevée sur ma table de chevet il y a plusieurs semaines et que je viens de refermer. Fugueur radical de 15 ans, Kafka finit par rentrer. Au terme d’un aller-retour initiatique dans une forêt profonde. Nanti de ces conseils de l’ami Oshima :

— Nous perdons tous sans cesse des choses qui nous sont précieuses, déclare-t-il quand la sonnerie a enfin cessé de retentir. Des occasions précieuses, des possibilités, des sentiments qu’on ne pourra pas retrouver. C’est cela aussi, vivre. Mais à l’intérieur de notre esprit — je crois que c’est à l’intérieur de notre esprit —, il y a une petite pièce dans laquelle nous stockons le souvenir de toutes ces occasions perdues. Une pièce avec des rayonnages, comme dans cette bibliothèque, j’imagine. Et il faut que nous fabriquions un index, avec des cartes de références, pour connaître précisément ce qu’il y a dans nos cœurs. Il faut aussi balayer cette pièce, l’aérer, changer l’eau des fleurs. En d’autres termes, tu devras vivre dans ta propre bibliothèque.

Voilà pour la laie forestière et la forêt. Les vieux lecteurs de L’Œil Végétal se souviennent sans doute du rôle de la forêt khmère dans le récit de La malle d’Henri. Mais si : « vers le quatorzième degré de latitude et le cent deuxième de longitude à l'orient de Paris ». Phetchaburi, la nostalgie de la forêt, la fièvre d’Henri.

J’arrête là ma course. Je règle mon pas sur la marche du monde. J’entends sa rumeur assourdie, les cris des enfants que le chaos et l’espoir ont jetés par milliers au seuil des portes closes de l’Europe. Draußen vor der Tür. Dehors devant la porte. Moi, j’ai la chance de pouvoir pousser la porte pour rentrer chez moi. D'avoir un toit, une famille, un vieux cerisier. Ses premières fleurs ont éclos fidèlement ce matin.
Nous avons eu, l’arbre et moi, notre conciliabule rituel. Les voyageurs solitaires sont souvent reconnaissants de nouer conversation après de longs jours de silence.

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À rebours, la liste des étapes de l’équipée commencée dans le fracas des rames de métro qui traversent, venant de Bastille et de Quai de la Rapée, la façade de la gare d’Austerlitz :

Haruki Murakami, Kafka sur le rivage, trad. du japonais par Corinne Atlan, 2006.

W.G. Sebald, Austerlitz, trad. de l’allemand par P. Charbonneau, Babel, 2002.

[Une halte, dans le soleil aveuglant d’Alger : Albert Camus, L’étranger, Éditions Gallimard. Dans l’édition de poche, avec, en couverture, Figures au bord de la mer de Nicolas de Staël, de 1952.]

Umberto Eco, De la littérature, Grasset, 2003.

Jorge Luis Borges, Fictions, trad. Pierrre Verdevoye et Ibarra, Gallimard, 1957.

Jorge Luis Borges, Le livre de sable, trad. Françoise Rosset, Gallimard, 1978.

Walter Benjamin, Je déballe ma bibliothèque, préface de Jennifer Allen, éditions Payot et Rivages, 2000.

La bibliothèque d’Anselm Kiefer, détachée pour partie à la Bibliothèque nationale de France pendant les dits d’hiver.

 

 

 

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26 janvier 2016

#154 Le chant de la gouttière

 

16-01-23, Attrape-pluie (1)

 

Si j´obéis à la nature, qu´aurais-je à craindre ?
Wang Ji

Vos embarras cesseraient si vous vous teniez près du commencement des phénomènes et si vous traitiez les choses en choses au lieu de vous laisser traiter en choses par les choses.
Zhuangzi, Livre 20.

 

16-01-23, Attrape-pluie (2)

 

 

Pleuvoir. 1. Verbe impers. a) ca 1140 «tomber en parlant de la pluie» (Geffrei Gaimar, Hist. des Anglais, éd. A. Bell, 1956); b) 1remoitié XIIes. «tomber en grande quantité à la manière de la pluie» (en parlant de la manne) (Psautier d'Oxford, éd. Fr. Michel, 77, 28); 2. verbe pers. intrans. a) ca 1155 «tomber du ciel» en parlant de ce que l'on compare à l'eau de pluie (Wace, Brut, éd. I. Arnold, 2125); b) ca 1195 en parlant de la pluie (Ambroise, Guerre sainte, 7471 ds T.-L.); c) 1225-30 «tomber dru» en parlant de pierres (Guillaume de Lorris, Roman de la Rose, éd. F. Lecoy, 1784); 3. verbe trans. a) ca 1165 en parlant de l'eau qui tombe des nuages (Chrétien de Troyes, Guillaume d'Angleterre, éd. M. Wilmotte, 436); b) fin XIVes. «répandre comme de la pluie» (Eustache Deschamps, III, 325, 21 ds T.-L.). Du lat. pop. plovere (att. sous la forme plovebat chez Pétrone; v. A. Stefenelli, Die Volkssprache im Werk des Petron, p.88) à côté du lat. class. pluere «pleuvoir» (v. FEW t.9, p.82 et Ern.-Meillet).

16-01-20, Entre les gouttes (19)

J’ai attendu, attendu. Car je voulais vous écrire de l’hiver. Rapporter des faits d’hiver comme aux premiers temps de L’Œil Végétal. Peine perdue. L’hiver n’est pas venu et voilà que le printemps est là. Aurais-je libéré quelque sort enfermé avec La mesure du temps dans l’Almanach Hachette de 1901 ? Une boîte de Pandore météo coincée entre les pages ? Un bug avant la lettre ? Quelle idée j’ai eu d’aller mêler des papillons à la marche solennelle des saisons ! Car pour papillonner, ça papillonne drôlement. C’est le magnolia qui a inauguré le grand papillonnage en dénudant l’incarnat d’une épaule à la veille de l’an neuf. Et toc ! Même pas peur ! Quand je pense à mes émois passés pour ses fleurs avec du février loin derrière. Un mois doux en décembre, un autre en janvier et nous entrons en cœur d’hiver dans le concert des transports amoureux de mars. Et tradéridéra. Les nigelles froufroutent et boutonnent. Les arbres montent en sève et bourgeonnent. Les fruitiers font leurs bouquets de mai. Quelques rosiers n’ont même pas rendu leur tablier depuis le printemps de l’an passé. Et tralala... Qui se soucie dans cette fantaisie de ce que février fera ?

 

16-01-20, Entre les gouttes (16)

Mais pourquoi, pourquoi avoir attendu, attendu de coucher dans un billet toute cette papillonnerie inédite et jolie ? Parce que au jour 3 de l’an neuf le ciel s’est mis à sangloter, et qu’au jour 4 le ciel s’est mis à pleurer. Puis n’a plus cessé. Il nous fallait de l’eau. Nous avons eu droit à un déluge de larmes. Un vrai. Le papillonnage s’est déroulé sur fond de serpillère. Nous avons traversé un tunnel de pluie. L’expression n’est pas de moi, mais d’un ami. Dans le chuchotis persistant du crachin, les nuits ont déteint sur les matins. Le gris du jour sur le noir du soir. Hier, il pleut, aujourd’hui, il pleut, demain, il pleut. Le temps de la pluie dégouline avec une constance qui défie la conjugaison et impose le confinement. Impossible par temps de pluie de faire le dehors. Au bout du compte, sous la pression de l’eau accumulée, le tempérament finit par céder. Céder à quoi ? Mais à l’ennui. À l’ennui qui fait que rien ne se fait.

 

16-01-20, Entre les gouttes (17)

Dans le Japon du XIe siècle, une dame d’honneur de l’impératrice que l’on appelle Sei Shônagon note au fil du pinceau les minuties de la cour de Hei’an. Tantôt sous forme de tableaux descriptifs, tantôt sous forme de séries qu’elle regroupe librement par associations d’idées. C’est quand il pleut à verse qu’on s’ennuie le plus, elle écrit. Assertion rangée dans l’énumération des Choses qui emplissent l’âme de tristesse, série qui figure entre Choses embarrassantes et Choses qui distraient dans les moments d’ennui. Que voici :

Les romans, le jeu de dames, le jeu de trictrac.

Un bambin de trois ou quatre ans qui parle gentiment ; ou encore un tout petit enfant qui babille et sourit.

Les fruits.

Un homme facétieux et bavard est venu me voir, et bien que ce soit pour moi un jour d’abstinence, je l’ai fait entrer.

 

On relèvera le miroir parfait de ces notations médiévales et japonaises avec le cri mallarméen archi connu : La chair est triste et j’ai lu tous les livres. Les mêmes remèdes n’ont plus d’effet sur le poète français. Le mal est trop grand qui fait poser à Mallarmé dix vers plus loin du premier un E majuscule à cet Ennui qui le désole.

 

Aux remèdes de Sei Shônagon, j’ajoute une distraction de mon crû : chercher un lieu où regarder la pluie avec les yeux de l’ouïe et faire sa transcription. Exemple recueilli un matin à l’angle sud-ouest de la maison, où une gouttière et une cuve de récupération qui déborde introduisent une polyphonie :

 

Poc poc poc tic tic / poc poc poc tic tic
Tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap
Ti ti ti tiii—clop / ti ti ti tiii—clop
Peut peut peut peut clong / peut peut peut peut clong
Tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap
Tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap
Tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap
Ti ti ti ti—tut / ti ti ti ti—tut
Ploc clop ploc clop ploc clop
Tssssssss tsssssssss tsssssssss
Ploc clop ploc clop
Ploc clop
Ploc
Clop

....

 

16-01-20, Entre les gouttes (18)

L’intérêt du procédé est de tirer le remède du mal. C’est de la sagesse jardinière. Sa limite est que la vie, hélas, est ainsi faite qu’on ne peut tant qu’il pleut congédier la pesante servilité humaine pour écouter chanter la gouttière. Limite n’étant pas entrave nous avons la liberté de l’écouter un peu. C’est déjà beau.

 

Notules

La citation de Zhuangzi est extraite du compagnon scrupuleux et limpide de ce philosophe réputé difficile et obscur : les Leçons sur Tchouang-tseu [Zhuangzi] de Jean-François Billeter, enseignées en 2000 au Collège de France et publiées aux éditions Allia, à Paris, en 2002. Je voudrais y revenir plus longuement dans le cadre de réflexions à propos de la sinologie. Nous verrons. Je laisse M. Billeter présenter son travail :

D’autres seront peut-être fâchés que, dans la lecture que j’en fais, le fond de ces textes n’ait rien de spécifiquement chinois.[...] Mais c’est ainsi que nous lisons la plupart des auteurs : en y projetant des idées toutes faites. Nos préjugés déterminent ce que nous y trouvons et constituent de puissantes défenses contre des lectures nouvelles. Je prends évidemment le parti inverse. Au lieu de définir a priori Tchouang-tseu comme un penseur chinois, ou taoïste, ou que sais-je encore, et de le lire en conséquence, je m’efforce d’en faire une lecture critique — « scrupuleuse et imaginative » — et de juger ensuite si ce que je trouve correspond aux idées reçues.

On entendra parler ce philosophe discret dans l’émission Hors-Champs de Laure Adler du 25 novembre 2014 sur France Culture.

Les notes de Sei Shônagon existent en français dans la traduction délicate d’André Beaujard. Elles sont parues en 1966 dans l’estimable collection Connaissance de l’Orient de Gallimard/Unesco sous le titre Notes de chevet.

L’expression « faire le dehors » est empruntée à Eva de Lacaze. On fait sa connaissance dans le billet #48.

Sur les alarmes passées autour de la floraison du magnolia du jardin, on consultera les billets-#20 et #84.

On saura sur ce site pourquoi mes papillons m’ont fait penser à un bug informatique, et l’on n’y dénichera peut-être le baluchiterium.

Les images ont été particulièrement difficiles à réunir. Difficulté qui est pour beaucoup dans les publications parfois erratiques de L’Œil végétal. J’ai louché avec envie sur les beaux tapis virtuels accrochés sur Tumblr par A Turtle’s Salon du Thé, yama.bato, L’ivre de matières et de couleurs, Pique-Nique, ou encore Sweet Pea Path et tant d’autres. Et ici, ennui d’un côté de la fenêtre, de l’autre jardin chagrin. Le ciel a consenti quelques répits.

16-01-23, Attrape-pluie (3)

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01 janvier 2016

#153 La mesure du temps

15-12-31, La mesure du temps

Les jours ont cessé de raccourcir. C’est quelque chose qui aide immanquablement à revivre, comme une petite cuillerée de lumière de plus ; ou, plus noblement, comme le soulèvement d’une dalle, imperceptible.

C’est aussi comme si l’on s’élevait au cours de sa marche, pour voir un peu plus loin devant soi.
Philippe Jaccottet, Ce peu de bruits...

 

Par la porte entrebâillée de l’an nouveau — bien  plus joli avec son 6 à roulette tout neuf que l’an passé avec son 5 biscornu. Et bissextile avec ça. Nous aurons droit à un petit supplément d’hiver —, un lâcher de papillons précieux qu’accompagnent tous mes vœux chaleureux. Pour que 2016 soit aussi bon et beau qu’il se peut.

A bientôt pour le plaisir de partager des ciels, des saisons, des jardins.

15-12-31, La mesure du temps3

Notule

Comme de coutume, l’image des vœux de Nouvel An est tirée des recettes du grimoire d’Henri Mouhot. Elle est plutôt simple, mais a fait, je l’avoue, l’objet de pas mal de tâtonnements. Elle comprend l’ombre fugitive d’un rameau de noisetier tortueux. C’est le flux qui l’anime. Le grand papillon est le tout petit papillon découvert au jardin ce matin-là. Un lépidoptère de même pas deux centimètres carré, beige, insignifiant, qui une fois l’image agrandie s’est révélé une créature de conte, fabuleuse, constellée d’une myriade de gouttes de rosée. Pour la circonstance des vœux, un Argus bleu lui a prêté sa livrée. Turquoise et lapis comme il se portait dans les souks de Kaboul et les hautes vallées du Pays des Neiges. Le papillon plus petit est précisément un Argus bleu.
Le diagramme carré rempli de symboles, et le rinceau fleuri qui lui sert d’escalier, sont tirés du répertoire des alpona. Les alpona sont les peintures que les villageoises du Bengale tracent au seuil de leur maison. La mousson les efface. Le peintre Abanindranath Tagore, le neveu de l’écrivain Tagore, a collectionné ces écritures fugaces. Elles comprennent des empreintes de pieds, des sentiers de fleurs et des symboles de bonheur dédiés à la déesse Lakshmi.
Il y a un peu d'un papier pelure bleu désuet qui a donné la tonalité de l'image.

Les mots ont été découpés dans une page de l’Almanach Hachette de 1901, intitulée « La mesure du temps ». D’où le titre de ce billet.

 

 

15-12-31, La mesure du temps2

 

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24 décembre 2015

#152 L’hiver clandestin

 

15-12-23 (1)

 

L’hiver est là. Depuis deux jours. En passager clandestin. Rien, aucun signe ne le trahit. L’hiver se terre. Les jours les plus courts sont des jours radieux de plein été. Qui ont le goût d’un goûter sur l’herbe. Il fleurit des roses qui ne sont pas de Noël, mais de mai.

            15-12-23 (2)

Le ciel du matin est rose, bleu, orange, violet. Pareil le soir. Le ciel ne sait plus quoi inventer. Il se coud des galons dorés et des poignets de dentelle. Au beau milieu des arbres nus, il exhibe un nez de soleil rouge, des taffetas de geisha, des mantilles andalouses, des perles à son cou. Avec ses pitreries, ses falbalas, son tremblement, le firmament fait rigoler le merle, la mésange et le rouge-gorge, tout le cabaret des anges et des fées. Même le chat que j’ai surpris à plusieurs reprises ces jours derniers en train d’exécuter une pirouette de joie.

15-12-24, Matière des rêves (5)

 

15-12-24, Matière des rêves (0)

Applaudissez, mesdames et messieurs. Le ciel nous régale, il faut en profiter. Car les jours sont rapides. Le temps s’en va maintenant à la vitesse du vent. Même s’il se cache, l’hiver est là. Embusqué, à sa place. À tout moment, il peut sortir et mordre. Le ciel du matin sent la nuit froide. Le ciel du soir sent le poêle et la cheminée. Et trace avec la fumée et les nuages mêlés des signes qui s’effilochent et disparaissent dans le noir. Là où le jour ne peut plus atteindre. Dans les veilles trop longues où nous parlons du monde et les nuits immobiles où nous dressons nos rêves contre le silence.

15-12-24, Matière des rêves (1)

15-12-24, Matière des rêves (3)

15-12-24, Matière des rêves (4)

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03 décembre 2015

#151 La sidération des brouillards

15-12-02, La sidération des brouillards (1)

Malgré
malgré tout
le mal qu'on nous a fait.
Malgré
tout ce qu'il faut subir
et faire subir aux autres.
Malgré
la guerre
les enfants mutilés, martyrisés
l'enfer que tant de nous s'infligent
et infligent aux autres
Malgré
malgré tout
ne dressons pas le mal
et le bien face à face.
Ils vont, ils sont ensemble
en nous
et dans le cours aventureux des siècles.
En face du mal
en face du bien
Il n'y a rien
rien que la vie ensemble.

Henry Bauchau, Malgré tout

15-12-02, La sidération des brouillards (2)

Il n’est pas toujours commode de se déprendre de la sidération des brouillards.

Les brouillards patrouillent par bancs ces jours derniers. C’est leur saison qui commence. Elle va durer deux longs mois. Je n’aurais jamais cru trouver, en venant m’établir dans ce petit pour n'être encore que le début Sud français, pareille stupeur hivernale.

Au petit jour hier, il y en avait un d’installé. Son gros derrière posé sur le jardin sous le Ciel, qui est mon jardin, il nous a englouti dans les replis de ses gazes mouillées. Rien, absolument rien n’a pu le déloger. D’heure en heure au contraire, il a pris de l’épaisseur, de la densité. Il a régné et dans son règne le monde a disparu.

Le brouillard a banni la couleur, proscrit la lumière, gommé les contours, installé l’hébétude. Les oiseaux se sont tu.

15-12-02, La sidération des brouillards (3)

15-12-02, La sidération des brouillards (4)

Malheur à celui, celle qui ne s’est pas défait de ses chagrins, de ses regrets. Le brouillard s’en saisit et s’en repaît. Plus les cœurs sont désolés, plus il est épais. Plus les êtres sont esseulés, plus il est satisfait. Aux âmes meurtries, il renvoie le miroir impavide de sa grisaille opaque et muette. Le soleil a beau gratter, rien n’y fait. Le brouillard plastronne, il se pavane. Avec une familiarité déconcertante, il prend la mélancolie sur ses genoux, et lui laisse l’empreinte humide et glacée de ses baisers sur la joue. Il collectionne les pensées tristes comme d’aucuns les médailles. Au bout d’une journée de sa toute présence, ça y est, on croit que c’en est fini à jamais du monde que l’on connaît. Tel est le pouvoir de sidération des brouillards.

Et puis vient la nuit. Derrière la ténèbre, le brouillard marque le pas. Il perd de sa superbe. On l’oublie, le brouillard, en allumant la lampe, en faisant la lumière. Dans le halo fragile, quelque chose se ramasse et frémit. Quelque chose qui naît de l’oubli passager du brouillard. Un oisillon, un souriceau. C’est pas plus gros que le pouce, et c’est source de joie. Demain peut attendre. Parce que l’espoir est là.

15-12-02, La sidération des brouillards (5)

Notule

Les images de ce billet sont des bijoux éphémères cueillis dans le brouillard givrant de la veille. Au mépris de ses morsures féroces. La dernière photo a été prise en Birmanie, à Okkan, il y a plusieurs années. À l’occasion du shinbyu — la petite ordination — de plusieurs garçons du village, les villageois et leurs invités marchent ensemble. Cette photo de Birmans en marche, je voulais la mettre en frontispice d’un billet sur la victoire du parti d’Aung San Suu Kyi aux élections en Birmanie. Un billet sur la joie de la victoire après tant d’années à tromper l’attente. Sur les discours de la recluse derrière les grilles de sa maison de University avenue à Rangoon au début de la décennie 1990. Puis au carrefour de Kokkine Rd, quand Daw Suu s’adresse à la foule depuis sa voiture. Et puis l’attentat contre la dame de Rangoon en novembre 1996, son isolement jusqu’en 2012, son courage, sa patience, son espoir. Je me suis toujours demandé à quelle source on peut puiser pareil courage. J’avais prévu de rédiger ce billet le week-end du 14 novembre.

En 2012, Aung San Suu Kyi est libre. Dans le film que lui a consacré Manon Loizeau, on l’entend dire ceci :

Ma maison était en quelque sorte ma prison. Je ne ressentais pas le besoin de sortir. Je ne me sentais pas isolée. J’étais seule, mais je ne me sentais pas isolée. Je me suis adaptée très vite. Peut-être trop vite. Je ne dirais pas que j’ai souffert. C’était juste une vie particulière. (...) J’ai fait le choix de la route que j’ai suivie durant toutes ces années. Alors de quoi devrais-je me plaindre ? Pourquoi devrais-je parler de sacrifice, alors que personne ne m’a forcée à faire ce choix ? Je n’ai jamais regretté ce choix. Je crois qu’en fait, je ne suis pas quelqu’un qui a des regrets. D’ailleurs, la religion bouddhiste nous enseigne que les regrets sont néfastes car ils empêchent d’aller de l’avant.

C’est pour aller de l’avant justement que le poème Malgré tout d’Henry Bauchau a été placé en préambule de ce billet.

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30 novembre 2015

#150 2°C mais pas plus ! 2°C but not more !

15-11-30, 2°C mais pas plus (1)

15-11-30, 2°C mais pas plus (2)

Côte de Koh Phayam, Thaïlande, février 2014

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29 novembre 2015

#149 Pose-plumes

15-11-29 (4)

15-11-29 (2)

15-11-29 (3)

 

15-11-29 (5)

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17 novembre 2015

#148 Toute la vie

15_11_15__Troquets__4_

 

Quelle sorte d’hommes sont-ils ?

Ils ont tiré sur le Bataclan

la fratrie du coin de la rue

les cafés, les bistros

le comptoir des inconnus

le bar des amis

le Balto

le Paris

le café de la mairie

Ils ont tiré en plein cœur de la vie.

 

Quelle sorte d’hommes sont-ils ?

Ceux-là qui ignorent que la vie, ça ne s’arrête pas

Surtout pas à l’heure de l’apéro quand on refait le monde

Avec la vérité qui est là, au fond du verre qui vient

Le temps n’a pas de prise sur la tournée du patron

le petit blanc, le petit noir et le jaunet

les grenadines, les perrier citron

les diabolos et les perroquets

le journal, les cartes, les dés

le sec beurre et le rillettes cornichon

la baguette et le croissant

les toilettes sales mais tant pis

le bruit des piécettes dans la soucoupe

le vibrato du perco

le baby-foot, le flipper, le juke box

le courant d’air en hiver

la terrasse en été

la buée sur la vitrine

où on joue à faire disparaître des mots

 

Quelle sorte d’hommes sont-ils ?

Ceux-là qui n’ont pas compris

Que nous nos morts

Ils s’en vont pas

Ils restent là

Qu’on les prend dans nos bras

Qu’on les assoit avec nous

À la table du bistro

Et qu’on leur dit qu’ils sont beaux

Et qu’on les aimera toujours

Toute la vie

 

15-11-15, Troquets (6)

Notules

Les dessins sont tirés des carnets de croquis d’Édouard Manet. Ils sont conservés au Cabinet des Dessins à Paris. Un café, place du Théâtre Français, 1877-1881 ; Scène de café, vers 1878 ; Lettre à Mme Guillemet ; Au café, étude de jambes, vers 1880.

La gravure illustre l’intérieur du café-concert du Bataclan vers 1865.

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