L’Œil Végétal

14 janvier 2017

#159 Là où vivent les dragons

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Les montagnes en hiver sont lourdes de nuages sombres et épais
l'homme demeure lointain et silencieux.
Guo Xi 

C'est moins de l'eau que je me souviens... que de ce brusque éclaircissement du paysage, cette soudaine éclaircie. Pourquoi donc l'impression nous est-elle donnée de façon plus fatale, plus ample, plus dramatique par n'importe quel ruisseau ou quel fleuve, que par tel lac ou bassin? Car l'horizon d'amont et d'aval est infini, et le mouvement nous rend la chose plus présente, plus actuelle et donc plus touchante, plus sensible.
Francis Ponge, La Seine, La Guilde du livre, Lausanne, 1950

Je ne suis pas de ceux qui restent
La maison le jardin tant aimés
Ne sont jamais derrière mais devant
Dans la splendide brume
Inconnue
Anne Perrier, "La Voie nomade", La Voie nomade et autres poèmes, Œuvres complètes, L’Escampette Éditions, 2008

 

/.. /

Avant de peindre il faut un fond blanc.
Confucius, Entretiens III 8

/.. /

 

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Nous avons glissé d'un an l'autre dans le blanc mouillé du brouillard. Le brouillard ici est la tragédie ordinaire de l'hiver. Il fige la campagne dans un mutisme frileux. Celui des vivants invisibles aux autres vivants.

Effroi
ou délice.

Par bonheur, le brouillard a desserré un peu son emprise le jour de la première rando de l’année, libérant de la visibilité sur quelques mètres. Avec le grand confort d’avoir des éclaireurs connaissant le chemin, des camarades de cheminement, une parka, des bonnes chaussures et des gants, j’ai pu goûter sans crainte de m’égarer l’expérience mystérieuse du déplacement dans le brouillard. Où l’espace s’efface et se matérialise à mesure qu’on s’y déplace.

...


Derrière, le chemin parcouru s’efface. Devant, l’inconnu où mes compagnons s’avancent et disparaissent, engloutis dans le blanc du brouillard. L’espace se déplace avec le temps du cheminement. Comme une séquence suspendue à ma perception. Comme les jeux du pinceau sur une peinture chinoise que l’on déroule.


Dans Vide et Plein, François Cheng expose ceci à propos des vues d’hiver dans la peinture :

Il existait aux 10e et 11e siècles une école de paysagistes qui se spécialisaient dans ces "vues planes des arbres en hiver" (pingyuan hanlin) ou "paysages d'hiver" (shanshui hanlin). Certains historiens pensent que cette tradition remonte au paysage monochrome des Tang appelés "paysage d'arbres et de rochers" (shanshui shushi) ou encore "paysages avec pins et rochers" (songshi shanshui). Par ailleurs ces paysages sont caractéristiques de la Chine du Nord. Le peintre le plus représentatif de ce type de paysage est Li Cheng (919-967), un artiste dont l'œuvre est définie en ces termes par Guo Ruoxu :
"L'atmosphère générale comporte solitude et détachement, des bois brumeux, un espacement pur; sa pointe est fine et distinguée, et son utilisation du pinceau, exquise et subtile."

Solitude et détachement. Sur l’écran du brouillard, le paysage se réduit à leurs notations empreintes de mélancolie.

/.. /

Un séchoir à maïs inutile
Des piquets oubliés
Un arbre dépenaillé par une tempête passée
Un troupeau assoupi
Une tâche abandonnée

/.../


Rien.

Une ellipse poétique.

De l’innocence.

...

 

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Rien ne bouge en apparence. Pas une ombre, pas un souffle. Tout autour, on entend bruire des choses invisibles. Pépiement, plainte, frôlement, goutte.

...

Si rien n’a poussé, rien n’a été oublié dans le périmètre visuel immédiat, on se trouve à contempler le vide dans le blanc du brouillard. Comme dans une peinture chinoise de paysage. Dans Vide et Plein encore, François Cheng rapporte que le peintre Wu Daozi, d’après la légende, disparut dans la brume d'un paysage qu'il venait de peindre. À la p. 52 du livre, il en dit un peu plus sur le recours à l’invisible dans l’art du pinceau :

Dans la représentation des formes par le Trait, une notion importante est celle de yin-xian "Invisible-Visible". Elle s’applique surtout à la peinture paysagiste où l’artiste doit cultiver l’art de ne pas tout montrer, afin de maintenir vivant le souffle et intact le mystère. Cela se traduit par l’interruption des traits (les traits trop liés étouffent le souffle), et par l’omission, partielle ou totale, de figures dans le paysage. On fait souvent appel à l’image du dragon évoluant dans les nuages pour suggérer le charme du yin-xian […].

 

Le frisson du yinxian. Effroi ou délice. Abime ou vertige. Dans le blanc du brouillard un dragon dort sur un insondable mystère. Dans son rêve, il retient toutes les combinaisons, toutes les potentialités de toutes les figures. Les racines cachées, les mécanismes secrets, les correspondances.

 

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Je marchais avec le groupe de rando de devant. Je me fais rattraper par les retardataires. Jacques jette un coup d’oeil vers la direction dans laquelle je viens de prendre une photo. « Il n’y a rien. Tu photographies le brouillard à présent ?! ». Il se moque. Je ne dis mot du monstre qui dort dans le blanc du brouillard. Par chance, voilà Solange, qui est en veine de confidence. Dans son jardin, elle a une magnifique collection de poules dont elle est très fière. Elles sont en résine. On jurerait des vraies. L’hiver, elle préfère les rentrer. Avec la résine, on ne sait jamais.

À la saison, je rendrai visite au jardin de Solange. Pour l’instant, j’ai le goût de l’invisible sur la langue, qui se mélange à celui de l’inconnu. Devant moi, le blanc du brouillard pose un doigt devant sa bouche. Le silence de l’inconnu. Une pensée s’envole vers Henri Mouhot, vers les coureurs de steppes et de forêts, et vers tous ceux qui se sont faits aspirer vers les périphéries non explorées du monde connu.

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Hic sunt dracones.
Ici sont les dragons, écrivaient les cartographes autrefois sur les tâches blanches des cartes.

« Au 19e siècle, la terre était effrayante, mystérieuse, inconnue. » C’est l’historien Alain Corbin qui parle. Sur France Culture. Un podcast enregistré à l’occasion de la parution de son Histoire du silence. Alain Corbin est un historien du sensible, l’historiographe scrupuleux de ce que l’histoire ne prétend pas retenir. Le non écrit des humbles. Le silence entre les lignes du quotidien.


« Il y avait des tâches blanches, poursuit Alain Corbin, on n'était jamais allé aux pôles, et donc il y avait des formes de silence. (...) La terre était effrayante, épouvantable au 19e siècle ! Il y a au contraire un retournement aujourd’hui, qui dit que la terre est menacée. C’est l’homme qui la menace. L’anthropocène. Au 19e siècle, il y avait des fauves épouvantables et les forêts étaient peuplées de monstres »

 

/.. /
Hic sunt dracones
. Ici sont les dragons.

 

(...) « il y a un silence que j'ai oublié au 19e siècle, reprend Alain Corbin dans l’émission sur le silence, c'est le silence des aéronautes. Des gens qui montent en ballon à plusieurs milliers de mètres et qui ont décrit leurs impressions. Je pense à Camille Flammarion dans son ouvrage intitulé ´Voyages aériens'. Le plus frappant pour lui, c'était de nouvelles textures des silences. Des silences qu'il n'avait jamais éprouvés sur la terre. Après que les bruits de la Terre se soient estompés au moment de l’ascension, et ensuite, à très haute altitude, des bruits totalement inconnus. J’aurais du leur consacrer un chapitre dans mon livre. Bien sûr, l’avion va bouleverser tout ça… » 

 

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Je presse le pas. Je me suis trop attardée. Le groupe de rando est loin devant. Dans le blanc du brouillard, j’entends pourtant ses éclats de voix. Ils semblent progresser au-dessus de moi. Ah, voilà, c’est le chemin qui monte et s’élève au-dessus du verger de noyers en contrebas. Dans ma poche, l’absolue liberté d’imaginer ce qui dort dans le blanc du brouillard. Délice ou désolation. Abîme ou vertige.

/.. /

 

 

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...

Mais voici qu’approche une barque vagabonde.

« Souvent, lorsque les brumes matinales se déchirent sur les beaux fleuves qui sillonnent la Chine, on voit s'avancer lentement une jonque qui semble glisser sur le brouillard. On aperçoit d'abord sa proue dorée et pourpre qui se bombe en forme d'animal, licorne ou dragon, cigogne aux ailes éployées, ou tête géante de poisson, dont les yeux écarquillés symbolisent la vigilance. Puis la voile en paille de bambous, plissée comme un éventail, se déploie largement sur le ciel nébuleux. Une grande cabine se dresse sur le pont ; ses murs extérieurs sont revêtus d'un treillis peint en vert clair, et à ses angles sont accrochées de grosses lanternes et des banderoles de soie. Le toit plat de la cabine forme une sorte de dunette ou de terrasse entourée d'une légère balustrade. Le bateau passe, et laisse voir son arrière carré très élevé au-dessus de l'eau et fouillé de sculptures peintes et dorées. »
J’ai le temps d’admirer ces boiseries sculptées qui ornent la poupe. Les mêmes que celles vues aux poutraisons des temples et demeures patriciennes lors du voyage en Chine du sud, il y a à peine plus d’un mois.
Judith Gautier est l’auteur de ces lignes.

La barque s’éloigne, et puis elle disparaît, happée dans les rêves du dragon qui dort dans le blanc du brouillard...

...Là où rêvent les dragons.

 

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 /.. /

Notules désabusées prises pendant la saison des brouillards au jardin paisible

En découvrant le phénomène du déplacement dans le brouillard, je n’ai pu m’empêcher de penser à Tlön. Tlön est une des Fictions imaginées par Jorge Luis Borges. Un monde fictif totalitaire créé et entretenu par « une dynastie dispersée de solitaires », qui finit par infiltrer, puis envahir la réalité de notre monde. L’analogie est troublante. Pour les idéalistes de Tlön, « le monde est successif, temporel, non spatial » (…) et « les hommes de cette planète conçoivent l'univers comme une série de processus mentaux, qui ne se développent pas dans l'espace mais successivement dans le temps. » Selon la géométrie de Tlön « l'homme qui se déplace modifie les formes qui l'entourent. »  Il existe des produits de la distraction et de l'oubli appelés hrönir. Au moment où une chose est perdue, elle apparaît spontanément ailleurs, quelque part dans l’univers de Tlön. Les choses « ont aussi une propension à s'effacer et à perdre leurs détails quand les gens les oublient. » Intitulée Tlön Uqbar Orbis Tertius, la nouvelle s’achève sur la dislocation de la réalité et la réécriture de la science et de l’histoire selon les lois de Tlön. « L’humanité oublie », soupire le narrateur, « enchantée par la rigueur » apparente de Tlön, elle « oublie qu’il s’agit d’une rigueur de joueurs d’échecs, non d’anges ». Abîme ou vertige.

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Vide et plein de François Cheng est paru au Seuil en 1979. Un peu plus tard, dans un autre ouvrage consacré à la beauté, il traduit yin-xian par "caché-manifesté".

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Hic sunt dracones. Il y a longtemps que je voulais faire une place à cette mythologie des cartographes. Parfois, ce sont des lions, ou des tigres. Le discours d’Alain Corbin sur les espaces inconnus au 19e siècle m’en a fourni l’occasion. Il y a un lien dans le texte avec le mot « podcast », qui permet de l’écouter.

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Judith Gautier (1845-1917) attendait aussi depuis longtemps son tour dans le boudoir de L’Œil Végétal. Fille de Théophile, elle est une figure clef des passeurs de Chine et d’Orient que Victor Segalen admirait beaucoup. Ici, on peut faire plus ample connaissance avec sa vie et son œuvre. L’extrait de la barque a été pioché sur ce rayonnage, parmi les ouvrages de la merveilleuse bibliothèque numérique Chine ancienne. Il est tiré d’un ouvrage intitulé Les peuples étranges. Les Chinois.

 

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29 décembre 2016

#158 L’inconnu de Hong Kong Park

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Tu sais ce qu’est une histoire ? Une métaphore enrichie. Nous vivons dedans. Nous vivons dans ce tourbillon d’histoires écrites par des scribes cachés.

[…]

Nous nous représentons la mémoire comme un disque dur, et à certains égards elle s’en approche, mais elle en est aussi très éloignée. C’est un plateau et un metteur en scène, et avec le temps la pièce change, les personnages évoluent, mais c’est une drôle de pièce parce que nous perdons de vue ce que ces personnages étaient pour nous jadis. La mémoire n’est pas statique mais en mouvement, et parce que nous sommes des passagers sans cadre de référence, le mouvement est imperceptible, si bien qu’à n’importe quel point donné du temps, tout ce que nous avons est un ensemble de souvenirs, qui appartiennent au présent immédiat et non au passé. J’ai lu quelque part les propos d’un chercheur expliquant ceci : chaque fois que nous nous remémorons une chose, notre futur souvenir d’elle change, comme si nous réécrivions le souvenir ou le remplacions par un nouveau souvenir après chaque emploi d’un palimpseste en usage.

Zia Haider Rahman, À la lumière de ce que nous savons, traduit de l’anglais par Jacqueline Odin, Christian Bourgois, Paris, 2016

 

I was waiting for you.
Je vous attendais.

 

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L'homme est un parfait inconnu. Il se tient au débouché de l'escalier que je viens d'emprunter. Ce pourrait être le début d’une histoire. L’homme est vêtu d’un pantalon en lainage, légèrement trop court, d’une veste un peu trop grande sur un torse maigre. Il est coiffé d’une casquette à carreaux. Il retire poliment sa casquette quand il s'adresse à moi. Son visage est marqué par les années, mais je ne peux lui donner d'âge. Il n’est pas beau, il est plein de charme, son sourire le dit avec assurance. Il répète avec une sorte de douceur bienveillante : je vous attendais. Je lui rends son sourire, et les mots s’échappent de ma bouche comme des bulles, presque malgré moi : c’est une si belle journée !

Il fait bon en effet. Dans les 25 °. En contrebas de la passerelle vitrée, le trafic est peu dense sur Queensway. J'effectue mon premier palier en direction de Victoria Peak. En face, dans l'étroite échancrure entre deux tours de Central District, un ruban de forêt tropicale. Dans l'air flotte le parfum miellé de l'arbre aux orchidées. Ses grandes fleurs exotiques ont accompagné tout mon voyage. Je gravis une terre bénie des botanistes.

Il ne reste que quelques heures mais qu'importe. Le temps est là qui se dilate, grâce à ce monsieur d'un certain âge et d'une extrême courtoisie. Il n'est pas pressé. La porte du temps est grande ouverte. Elle baigne dans cet après-midi lumineux et splendide. La lumière des jours courts de l'hiver magnifiée par la mer. C'est un sentiment formidable, éclatant, grand, de se tenir campé dans cet encadrement de la porte du temps. Derrière, tout est posé à sa juste place. Dans le temps passé on ne peut plus rien bouger. Devant, c'est devant. On ne peut rien distinguer que des ombres furtives dans l'intensité de la lumière. Ce n'est donc que cela, la destinée ?

 

Il y a donc ce monsieur qui me tient poliment la porte du temps. Je me trouve un peu en contrebas dans l'escalier. Nous échangeons quelques politesses de plus. Le monsieur est britannique. Nous ne nous connaissions pas, mais nous savons pertinemment l'un comme l’autre pourquoi nous nous trouvons sur ce passage dans cet après-midi de décembre. À gauche, au-delà des voies express de Queensway, des passants disparaissent sous les arbres de Hong Kong Park. Sur la droite, des nacelles descendent le long des parois de verre de la Banque de Chine. Le verre et l'acier font des éclats de lumière qui éclairent curieusement des coins du parc. Là-haut le ciel est loin. Gratté par les tours orgueilleuses de Central District.

 

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L’ai-je rêvé ce moment ! Retourner en Chine après tant d’années, trois petits tours, loin de Pékin, revoir les amis lointains, et puis s'en vont en passant par Hong Kong. Je suis exactement au rendez-vous de ce rêve. Je l'ai réalisé. Je le porte sur mes épaules et en dedans de moi tandis que je me tiens sur l'avant-dernière marche d'un escalier de Central District. Sur l'île de Hong Kong. En territoire spécial et dans la tiédeur d'un après-midi de l'Avent sous les tropiques. Il sera Noël dans dix jours. En face de moi, le monsieur britannique recoiffe sa casquette à carreaux.

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Dans mon dos, il y a la trace de mes pas dans la poussière des souvenirs. Il y a quelques minutes j'ai embarqué sur le Star Ferry à Kowloon. Comme la dernière fois, il y a vingt-cinq ans. Deux jours auparavant je débarquais à Hong Kong d'une des trois navettes quotidiennes en provenance de Nansha, à quelques îles en amont du delta, mais en République populaire. Un peu plus tôt dans le temps je me trouvais au point le plus au nord de ce voyage : Ruijin, là où est née la dynastie rouge de la Chine pop, le berceau de sa légende. Aux confins des provinces du Fujian et du Jiangxi. Débarquée à Canton dix jours plus tôt, au beau milieu d'une éclaircie dans une averse furieuse. Les banians, les camphriers, les sterculiers, les gouttes et les flaques, et le bon goût de la cuisine à la volée des rez-de-chaussée sur rue, des tabourets. Un chapelet de jours au Fujian en longeant les contreforts des Nanling. Un autre dans le chaos urbain du delta de la rivière des Perles. Une errance dans l'anthropocène. Cette nuit, ce sera fini, je décollerai pour la France. Je reprendrai la route des voyages de bibliothèque. Les sentiers qui bifurquent de mes livres chéris. Cette nuit, je survolerai Vologda sur la route entre Hong Kong et Paris.

Il y a quelques semaines, Google Map m’a dit qu'il y a 3842 km entre mon village du Quercy et Vologda. Il faut 38 heures pour couvrir le trajet en voiture. L'itinéraire traverse l'Allemagne, la Pologne, la Biélorussie. Il y a des travaux sur la dernière portion du parcours. 

Apollo Korzeniowski a dit à son fils Conrad : c'est un livre sur les destinées dépaysées, sur des individus expulsés et perdus, sur les éliminés du sort, un livre sur ceux qui sont seuls et évités. C’est à propos des Travailleurs de la mer qu'Apollo Korzeniowski a dit cela à son fils Conrad, quand ils étaient en exil à Vologda. Je l'ai lu dans Les Anneaux de Saturne de Sebald, le piéton du Suffolk, promenade V. Sur mon téléphone cellulaire, j’ai cherché la position de Vologda, et j'en ai fait une capture d'écran que j'ai enregistrée avec d’autres, prises en basculant en mode StreetView. Il y avait des gens le jour où la caméra de Google est passée à Vologda. Cette nuit, je survolerai cette ville où je ne suis jamais allée et qui est quelque part dans la mémoire de mon téléphone.

Dans mon téléphone sont également enregistrées toutes les positions des étapes du voyage accompli loin de Pékin. Plus la mémoire de chaque photo, qui garde le lieu et l'instant. La mémoire de l'appareil est saturée par toutes ces données. De Hong Kong, il ne veut plus rien photographier.

 

Mon téléphone ne gardera aucune trace de ce moment à l'entrée de la passerelle qui conduit à Hong Kong Park. Je suis sur l’avant-dernière marche d'un escalier, tandis qu'un monsieur britannique me tient en anglais la porte du temps.

I was waiting for you. Je vous attendais.

Et puis ça y est, je me décide sans réfléchir à briser le moment de grâce, à rejoindre les ombres furtives du parc. Je m'élève sur la dernière marche. Dans une parfaite symétrie, l'homme s'efface pour me laisser passer. Il dit : au revoir, à la prochaine fois.
Il ajoute aussitôt : I’ll be waiting for you. Je vous attendrai.

Je réponds : I'll be there. Nous échangeons un sourire entendu. Sans me retourner, je m’engage sur le chemin qui descend sous les arbres de Hong Kong Park.

 

PC126824

 

Notules

Je pose ce court récit en guise de cadeau de fin d'année. Ce sera ma carte de vœux pour le Nouvel An. Il va sans dire que tout, dans cette histoire, est rigoureusement vrai.

C'est une manière aussi de dire que l'histoire continue avec L'Oeil végétal. Plus que jamais. Entre autres raisons parce que ce blog est un espace de liberté. Je fais le vœu d’y déposer plus souvent des billets. Des soucis et des questions ont perturbé le cours des publications cette année. Les premiers sont réglés, les secondes n’ont pas toutes trouvé de réponse. Mais on avance très bien avec des questions.

Les photos ont été prises avec les nouveaux compagnons de route de 2016 : un téléphone cellulaire, dont il est question dans le billet, et qui est un iPhone 5s, et un appareil photo, qui est un E-M5 de marque Olympus. Je le recommande chaleureusement. Les textes et mises en page des billets restent réalisés dans l’environnement de Windows, Windows 10. Une bonne partie du temps en 2016 s’est passé à vouloir régler le ballet entre l’iPhone et le PC. La sagesse m’a finalement poussée à renoncer. Le reste du temps disponible s’est écoulé entre la lecture, le jardin et les échappées. Il en est résulté une montagne de notes qu’il me faut éditer. On avance moins bien avec une montagne qu’avec des questions. En tout cas, on n’avance pas vite. Alors voilà, comme on dit tout le temps, L’Œil végétal aujourd’hui, c’est un espace où on avance lentement avec des questions. Et c’est très bien comme ça.

Légendes : après moult hésitations entre illustrations et extrapolations, j’ai opté pour les premières. Toutes les photos ont été prises à Hong Kong autour du moment de ce récit. La photo de la femme qui s’appuie à la rambarde au-dessus d’une voie express est à quelques mètres de l’escalier de la rencontre. Sur la dernière photo, on observera l'étrange phénomène de reflets lumineux projetés par les parois de verre des tours.
En dernier lieu, cette histoire de Vologda, avec les captures d’écran, et la couverture du livre de Sebald où ce lieu a été puisé.

16-12-29_HKG Park_0

 

 

 

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27 octobre 2016

#157 Le cheminement

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Je ne fais jamais rien qu'à la promenade, la campagne est mon cabinet ; l'aspect d'une table, du papier et des livres me donne de l'ennui, l'appareil du travail me décourage, si je m'assieds pour écrire je ne trouve rien et la nécessité d'avoir de l'esprit me l'ôte. Je jette mes pensées éparses et sans suite sur des chiffons de papier, je couds ensuite tout ça tant bien que mal et c'est ainsi que je fais un livre. Jugez quel livre ! J'ai du plaisir à méditer, chercher, inventer, le dégoût est de mettre en ordre ; et la preuve que j'ai moins de raisonnement que d'esprit, c'est que les transitions sont toujours ce qui me coûtent le plus : cela n'arriverait pas si les idées se liaient bien dans ma tête.
Jean-Jacques Rousseau, « Mon portrait », in Les rêveries du promeneur solitaire, Gallimard, 1972.

 

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Tout autour de moi 
regards allumés 
lecteurs affamés 
dégageant les sources 
filons et fumées 
Odorante et vive 
entre les pierrailles 
j’étale mes lèvres 
en dressant mon casque 
pour te murmurer 
botaniste en herbe 
les secrets du vent 
sortant des fissures 
après son passage 
au creux du torrent.

///

La vie s'est arrêtée
dans la bulle de silence
où roulent les cailloux
parmi les racines
l'horizon double

Michel Butor, L'Horticulteur itinérant, 2004

 

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L’automne, soudain. L’horizon est jaune de cadmium. Avec quelques rousseurs. Et le ciel des feuilles s’efface. Quelque chose s’en va pour toujours.

 

Il a plu. Un long baiser du ciel à la terre. Enfin. L’avons-nous attendue, cette eau ! Il fait des saisons étranges. Il faut composer. Ce n’est pas commode, mais nous n’avons guère le choix.

 

Déjà, j’apprends à marcher. À penser avec les pieds. À cheminer.

 

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Pour cheminer, il y a, dans la campagne où je vis, un vrai butin de chemins. Une géographie de traverses, cachée dans la doublure des terres cultivées. Tout un réseau, tatoué sur les causses, empreinte d’une vie désertée. Une vie négociée pierre à pierre dans un temps pas si lointain, mais si différent de celui de maintenant. Des pierres, il y en a tant et encore. La terre n’en finit pas de les régurgiter. À certains endroits des machines les réduisent en farine. De la farine de pierre mêlée à la terre.

C’est pourquoi, le long des chemins d’octobre que je goûte après ceux de l’été, il y a aussi des châteaux, des gariottes et des pigeonniers. Des puits et des fours à pain. Et des murets, des rubans de murets par milliers. C’est eux qui saisissent le promeneur en premier, incrédule devant tant d’efforts finalement abandonnés. Le tribut visible d’une agriculture héroïque. Qui arrachait à la terre son pain quotidien au prix de travaux démesurés, et se refilait la dernière couenne du dernier cochon tué, qui faisait la tournée des marmites voisines. Aujourd’hui, c’est ruine, et la garrisade du chêne pubescent, du genévrier et de l’épine-noire. Ou la pelouse piquée de buis. Ou la forêt de chênes, frangée de l’alisier et du cornouiller mâle. Une forêt rudérale et chuchotante. Une zone incertaine, où sourd le même air de mélancolie que dans certaines périphéries urbaines. La part humaine en plus ténue.

 

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C’est dans ce souvenir de campagne que j’apprends à marcher. Avec des compagnons qui se nomment Evelyne, Catherine, Aline, Jacques, Paul, Lucette. André qui fait des vers. Solange qui herborise.

Dans cette république voyageuse modeste et temporaire, on embarque avec une paire de jambes équipées de chaussures, une économie de mots et une contribution symbolique. L’objectif est de pratiquer une brèche d’une paire d’heures chaque mardi pour accomplir une boucle dans les profondeurs cachées de la campagne. Descendre et monter dans les marges par des chemins singuliers. Un coup ici, un coup là, un coup là-bas. Chaque lieu avec son éclaireur pour guider la troupe.

 

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Je voudrais peindre notre équipée. Tantôt les arbres, tantôt le ciel. Tantôt loin, tantôt près. Je voudrais restituer à ces itinéraires leur trajectoire, dans toute sa dynamique spirituelle et sensible, l’invisible avec le visible. Comme les cartographies mystérieuses des vieux brûle-parfums chinois. L’armoise qui se consume doucement. Ses volutes qui s’élèvent et se dissipent à travers les replis de bronze ou d’argile d’une miniature de montagne. Ou comme les cartes géographiques taillées dans le bois flotté que Gustav Holm a recueillies au Groenland oriental en 1884. Elles sont l’incarnation d’un système spatial, celui des Inuit, qui évolue en permanence pour être fonction du déplacement, de la position du locuteur. L’espace changeant du monde nomade, qui embrasse les côtes, les fjords, les îles, Pour être lu, le morceau de bois doit être tourné au fur et à mesure. Comme on déplie une carte dans la voiture sur les genoux. Quand les Inuit disent « je », le pronom personnel, qui se prononce uvanga dans leur langue, ils disent « mon ici tout près ».

 

Avec l’équipe de rando, on accorde les ici. Le pas se règle sur les affinités. Ceux de devant s’arrêtent pour que remontent ceux de derrière. Nous le savons, le monde est vaste à l’extrême. Nous n’en verrons pas tous les trésors. Nul n’est besoin de presser la marche.

 

Nous marchons donc en l'honneur de l'instant.
Deux heures, chaque semaine, à hauteur d'homme.
Et le reste du temps attend.

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Notule

Longtemps, j’ai eu le goût de voyager. Ces dernières années, j’ai développé le goût de jardiner. Le goût de cheminer, je le découvre l’âge aidant. La littérature et le paysage m’ont donné l'envie d’emprunter les chemins.

Ce sont des activités qui intéressent différentes régions de l’esprit. Cheminer fait les pensées fluides, jardiner les concentre. Au point parfois qu’elles deviennent crampon et font tourner bique. L’œil du jardinier peut ralentir le randonneur, jusqu’à l’empêcher d’atteindre son étape. Je souris quand j’entends Gilles Clément, le jardinier philosophe, s’exclamer :

« Alors moi, je ne marche pas ! Parce que j'arrive pas !!! C'est que je suis arrêté par une plante, par un papillon, je prends une photo… C'est impossible ! La randonnée pour moi, c'est une marche forcée ! Donc je ne marche pas. » (voir ici pour les circonstances de cette exclamation, où l’on entend par ailleurs David Le Breton, anthropologue et sociologue, faire au contraire l’éloge de la marche).

C’est précisément à cause des plantes et des papillons que j’ai entrepris la rando en équipe. Jardiner et cheminer sont des activités paradoxales. Il y a du sel dans l’intitulé choisi par Michel Butor pour son recueil de poèmes publié chez Léo Scheer en 2004 :  L’horticulteur itinérant. Surtout venant d’un ancien des Cahiers du Chemin de Gallimard.

Herboriser est un autre compromis possible. C’est l’école du promeneur solitaire Jean-Jacques Rousseau. On reconnaîtra une herborisation clandestine parmi les photos prises en chemin.

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Je termine sur un tableau où figurent des documents en rapport avec ce billet. En 1, une capture d’écran de mon téléphone cellulaire où apparaît une séduisante proposition des big data au dilemme du randonneur jardinier : un bureau de jardin mobile. Oui ! Produit par les algorithmes à la publication du billet de L’Œil intitulé Pose-plumes. Ah ça ! J'ai drôlement rigolé ! En me demandant comment pareille combinatoire était possible avec un billet qui n'avait d'autre texte que son titre. D'autant qu'aucune image n’est associée à ce mobilier inédit. En 2, mon exemplaire défraîchi des Rêveries de Rousseau. C’est une édition passionnante, avec tout un appareil de notes, chronologie, textes établi par S. de Sacy pour Gallimard en 1972. Je reviendrai très certainement sur ces écrits plus tard.

En 3 apparaissent les dessins des cartes inuit de Gustav Holm. Celle du centre représente les côtes. Il faut faire tourner le morceau de bois à mesure de la lecture de la carte. Le dessin de droite représente la carte des îles, qui doit pouvoir s’ajuster dans celle des côtes du continent. C’est une illustration d'une conférence de Michel Perrot sur la perception de l'espace chez les Inuit. Elle est reproduite dans les Carnets du paysage n° 12, automne 2015. L’ustensile en n°4 se trouve en ma possession. Il m’a été vendu pour un picoutraou. Terme du patois quercynois dont je n’ai trouvé nulle trace. En tout cas, il servait bel et bien autrefois à véhiculer lard et couenne d’une marmite l’autre.

 

Dans L’Œil, on peut sustenter en d'autres endroits une curiosité pour les trajectoires, chemins et leur perception dans l’espace.

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03 octobre 2016

#156 Dans l’épaisseur du silence

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Je vis en levant les yeux, dans la pénombre, sur la cheminée, la petite collection composée de sept boîtes de bakélite aux formes variées, pas plus hautes que deux ou trois pouces, dont chacune contenait, comme je le constatai en les ouvrant une à une à la lumière de la lampe, les restes d’un des papillons de nuit dont Austerlitz m’avait dit qu’ils avaient trouvé la mort ici, dans sa maison. Je fis glisser le contenu de l’une d’elles de son récipient de bakélite dans la paume de ma main droite, petite créature impondérable couleur d’ivoire, dont les ailes repliées étaient tissées d’on ne sait quelle matière. Ses pattes, recroquevillées sous son abdomen couvert d’écailles argentées, comme si elles avaient tenté de fuir un ultime obstacle, étaient si ténues que j’avais du mal à les distinguer.
W.G. Sebald, Austerlitz, trad. de l’allemand par P. Charbonneau, Babel, 2002.

Deux matelots s’étaient noyés, leurs corps n’avaient jamais été retrouvés et ils étaient allés rejoindre la foule des marins qui errent au fond de la mer, se plaignant entre eux de la lenteur du temps, attendant l’appel suprême que quelqu’un leur avait promis en des temps immémoriaux, attendant que Dieu les hisse vers la surface et les attrape dans son épuisette d’étoiles, qu’il les sèche de son souffle tiède et les laisse entrer à pied sec au royaume des cieux, là, il n’y a jamais de poisson aux repas, disent les noyés qui, toujours aussi optimistes, s’occupent en regardant la quille des bateaux, s’étonnent du nouveau matériel de pêche, maudissent les saloperies que l’homme laisse dans son sillage, mais parfois aussi, pleurent à cause de la vie qui leur manque, pleurent comme pleurent les noyés et voilà pourquoi la mer est salée.
Jon Kalman Stefansson, Entre ciel et terre, Gallimard, 2010.

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Six mois sans venir. C'est beaucoup.

 

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Allez, je rouvre tout grand la porte. Finie, la dormance ! C’est qu’il y en a, de la poussière là-dedans… C’est incroyable, la capacité de la poussière à s’inviter. À être là, à poudrer, à voiler, à tout recouvrir de son film impalpable, et poudré, et diapré. On se demande d’où ils sortent, ces grains, ces grains de poussière. Par quoi ils sont fabriqués. Le pollen. Les toiles d’araignée. Les pas dehors-dedans, dedans-dehors. Comment ça se mélange, aujourd’hui-hier, comment ça fait cette couche de poussière, hier-aujourd’hui, comment ça fait ces téguments.

 

Demande à la poussière, elle te dira le temps, le temps qui passe. Forcément. La poussière est la trace de son pas, déposée dans l’épaisseur du silence. Dehors-dedans, furtif et discret si l’on n’y prend garde, soit la plupart du temps. La poussière trace le relief des jours. Elle se musse dans l’intervalle de l’ombre, amasse dans les coins de maison où les épeires tricotent, imperturbables, la portée des vingt-quatre heures de la journée. Où ‘vrrrttt’, un papillon de nuit prend ses ailes dans les fils du matin. Et ‘frrrrr’, meurt dans la voile de l’araignée. On est sans arrêt témoin de ces menus accidents, séquelles – tout de même – de la collusion de la nuit et du jour. Toujours à contretemps.

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La poussière est la laisse des jours. Comme la laisse de mer sur la plage, il y a des choses dedans. Un minuscule archivage qui craque, vole, se poursuit à notre insu, une mémoire qui s’émiette sur le rebord de la fenêtre. Un palimpseste indéchiffré. Ici, dans la campagne, dans l’été, ce sont des ailes, des rostres, des carapaces d’insectes recroquevillés, des touffes de poils, des cheveux, des rognures ou des chiures, on ne sait, personne n’a cure, du bourrier, des insectes morts, rôtis sur la lampe, odeur de protéine mêlée à des brisures de feuilles, à des herbes fanées, de la brindille, de la paille. Un capricorne, un sphinx, une nymphe au corps de feu, de la mythologie de prairies et de pelouses. Des samares, des siliques, des cupules, des akènes, des reliques des liturgies végétales, Ailleurs, c’est un peu de sable, un rire porté par la fenêtre entrebâillée, le menuet d’un crabe dans une flaque de mer. Des mots qui flottent sous les paupières à l’heure de la sieste. La chair offerte d’une figue. Un dahlia éploré. Un hamac suspendu dans le ciel tiède de l’été. La gaine bronze d’un lézard qui se coule dans l’ombre du volet. Dans la seconde il disparaît. Avec d’autres fragments menus, portés par d’inconnus desseins. Qu’il me plaît d’imaginer.

 

Mais poursuivons.

Et n’oublions pas d’aimer les étoiles.

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Notules

Pour cet éloge de la poussière, je suis redevable de l’image de la laisse, la laisse de mer, à un court vagabondage autour de l’estuaire de la Loire en juillet et aux Carnets de la côte d’Opale de Nadine Ribault. Une lecture ébouriffante comme une promenade en bord de mer, poétique comme le livre d’heures d’une dame de cour japonaise, ou le recueil de notes d’un lettré chinois vagabond. Hautement recommandables, ces pages ont été publiées en 2016 par Les éditions Le mot et le reste. On goûtera le sel du rapprochement.

Les photos sont un avant-goût des futures relations de mes chemins buissonniers. L’ombre de L'Attente du musée Bourdelle de Paris, et celle d’un autre bronze du sculpteur au musée Ingres de Montauban, des fillettes inconnues sur les plages de Pornic et de La Bernerie, une affiche de Gérard Philipe découverte à travers une vitre cassée de Lacapelle-Marival, les nuages porte-graines de mes anémones du Japon et un amas sur le toit du garage, des ombres et un peu de sable de la Gimone sous les bambous du jardin de la poterie Hillen.

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29 mars 2016

#155 Le rendez-vous du cerisier

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J’ai lu bien des choses et peu de choses me sont arrivées.
Jorge Luis Borges

C'est quand même beau, un livre, pensé pour être tenu dans les mains, pour tomber sur les genoux quand on s'endort, pour être lu dans un sofa, un train, une barque, là où il n'y a aucune prise électrique, qui se souvient par la fatigue de ses pages du nombre de fois où l'avez feuilleté, ou, à l'inverse, demeurant tout rigide, vous rappelle que vous ne l'avez pas encore lu.
Umberto Eco, Libération 21 mars 2002

Silence. Il y a des entités, des choses incorporelles, ayant une double vie, laquelle a pour type cette dualité qui ressort de la matière et de la lumière, manifestée par l’ombre et la solidité. Il y a un silence à double face — mer et rivage, corps et âme. L’un habite les endroits solitaires, nouvellement recouverts par l’herbe ; des grâces solennelles, des réminiscences humaines et une science de larmes lui ôtent toute terreur : son nom est : « Non ! plus. » C’est le corps du silence ; ne le redoute pas ! Il n’a en soi de pouvoir mauvais. Mais si quelque urgent destin (lot intempestif !) t’amène à rencontrer son ombre (elle innomée, qui, elle, hante les régions isolées que n’a foulées nul pied d’homme), recommande ton âme à Dieu.
Edgar Allan Poe

 

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Je suis tout étourdie. Après toutes ces semaines de silence. Les fleurs sont dans les arbres. Il est temps de revenir.

Après tout, le déserteur, ce n’est pas moi, c’est l’hiver. Il n’est jamais venu. Quelques morsures de froid, du givre à peine, ni glace, ni neige. À la place, on a fait de l’eau. Et de la boue. Du silence des oiseaux quand même, dans ceux des arbres qui s’étaient dévêtus.

C’est une expérience nouvelle que de traverser une saison qui ne sait plus saisonner. Allez tirer un son d’un violon sans cordes, d’un piano sans marteaux. Fini. C’est vrai qu’on peut toujours en tirer des rythmes. Mais pourquoi alors fabriquer des violons et des pianos ?

Le végétal, fatalement, en a fait de drôles, il faut le dire. Le magnolia du jardin a mis des boutons au 31 décembre. Il a fleuri fin janvier. Il faisait si doux. Il fleurit encore. Des fleurs charnues rose pâle sur des pétales chamois fanés qui froissent et tombent et des feuilles vert tendre qui poussent. J’ai vu des mimosas ensoleiller longtemps des murets de pierre. Des camélias enchantés de toute cette eau que leur prodiguait le ciel. Je ne me rappelle pas avoir vu autant de coucous déborder à travers prés depuis que ma grand-mère me faisait découvrir le sentiment bienheureux du retour de printemps en m’emmenant les cueillir sur les talus des bords de routes limousines. J’en ai gardé le goût des fleurs modestes. J’aime les violettes, les lamiers communs, les véroniques et les pâquerettes. Sans hiver, les forsythias en revanche n’ont rien su faire que du confetti.

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Début février, la pluie battait sans cesse. Les jours gris succédaient aux jours gris. Tout était sans forme, spongieux, indifférencié, affalé, mou, sans contour. Comme dans une épouvante de Lovecraft. J’ai taillé les rosiers, le reste du jardin n’avait plus besoin de moi. Dans les piles de livres à lire, j’ai prélevé quelques titres au jugé. J’ai tiré la porte de L’Œil Végétal en la laissant entrebâillée. Avec le chant de la gouttière et un peu de lumière pour les visiteurs de passage. Il y a toujours un peu de monde qui ne fait que passer. Certains s’attardent. Alors, on ne sait jamais. Et je suis partie. Sans savoir du tout où j’allais, ni pour combien de temps je partais, je me suis résolument enfoncée jour après jour dans le taillis d’une histoire un peu folle de bibliothèques, de labyrinthes de la mémoire, de rendez-vous troublants, de coïncidences, de hasards. Une aventure étrange, envoûtante, poétique, burlesque, bizarre, échevelée, en tous points délectable, dont l’itinéraire, hormis une courte, et décisive, échappée à Paris, a emprunté le labyrinthe de mes lectures. Une suite de livres et de pages comme autant de drailles, de traces de passage, de layons forestiers, de chemins à cheminer, qui, pareils aux Holzwege de Martin Heidegger, tantôt débouchent sur la place vide laissée par des arbres abattus, tantôt sont barrés par un hallier dense et confus, tantôt disparaissent dans l’entrelacs de racines, de carex et de mousses du non-frayé.

 

 Dans la forêt, il y a des chemins qui, le plus souvent encombrés de broussailles, s’arrêtent soudain dans le non-frayé. On les appelle Holzwege. Chacun suit son propre chemin, mais dans la même forêt. Souvent, il semble que l’un ressemble à l’autre. Mais ce n’est qu’une apparence. Bûcherons et forestiers s’y connaissent en chemins. Ils savent ce que veut dire : être sur un Holzweg, sur un chemin qui ne mène nulle part.
Martin Heidegger

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Je reviens donc aujourd’hui de l’équipée volontaire sur les chemins qui mènent nulle part. C’est le jour et le moment du rendez-vous cher avec notre vieux cerisier. Il m’a suffi pour y arriver de continuer à travers les layons des fictions littéraires, de suivre le chemin emprunté par Kafka Tamura, héros de Kafka sur le rivage de Haruki Murakami, le dernier livre de la suite prélevée sur ma table de chevet il y a plusieurs semaines et que je viens de refermer. Fugueur radical de 15 ans, Kafka finit par rentrer. Au terme d’un aller-retour initiatique dans une forêt profonde. Nanti de ces conseils de l’ami Oshima :

— Nous perdons tous sans cesse des choses qui nous sont précieuses, déclare-t-il quand la sonnerie a enfin cessé de retentir. Des occasions précieuses, des possibilités, des sentiments qu’on ne pourra pas retrouver. C’est cela aussi, vivre. Mais à l’intérieur de notre esprit — je crois que c’est à l’intérieur de notre esprit —, il y a une petite pièce dans laquelle nous stockons le souvenir de toutes ces occasions perdues. Une pièce avec des rayonnages, comme dans cette bibliothèque, j’imagine. Et il faut que nous fabriquions un index, avec des cartes de références, pour connaître précisément ce qu’il y a dans nos cœurs. Il faut aussi balayer cette pièce, l’aérer, changer l’eau des fleurs. En d’autres termes, tu devras vivre dans ta propre bibliothèque.

Voilà pour la laie forestière et la forêt. Les vieux lecteurs de L’Œil Végétal se souviennent sans doute du rôle de la forêt khmère dans le récit de La malle d’Henri. Mais si : « vers le quatorzième degré de latitude et le cent deuxième de longitude à l'orient de Paris ». Phetchaburi, la nostalgie de la forêt, la fièvre d’Henri.

J’arrête là ma course. Je règle mon pas sur la marche du monde. J’entends sa rumeur assourdie, les cris des enfants que le chaos et l’espoir ont jetés par milliers au seuil des portes closes de l’Europe. Draußen vor der Tür. Dehors devant la porte. Moi, j’ai la chance de pouvoir pousser la porte pour rentrer chez moi. D'avoir un toit, une famille, un vieux cerisier. Ses premières fleurs ont éclos fidèlement ce matin.
Nous avons eu, l’arbre et moi, notre conciliabule rituel. Les voyageurs solitaires sont souvent reconnaissants de nouer conversation après de longs jours de silence.

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Notules

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À rebours, la liste des étapes de l’équipée commencée dans le fracas des rames de métro qui traversent, venant de Bastille et de Quai de la Rapée, la façade de la gare d’Austerlitz :

Haruki Murakami, Kafka sur le rivage, trad. du japonais par Corinne Atlan, 2006.

W.G. Sebald, Austerlitz, trad. de l’allemand par P. Charbonneau, Babel, 2002.

[Une halte, dans le soleil aveuglant d’Alger : Albert Camus, L’étranger, Éditions Gallimard. Dans l’édition de poche, avec, en couverture, Figures au bord de la mer de Nicolas de Staël, de 1952.]

Umberto Eco, De la littérature, Grasset, 2003.

Jorge Luis Borges, Fictions, trad. Pierrre Verdevoye et Ibarra, Gallimard, 1957.

Jorge Luis Borges, Le livre de sable, trad. Françoise Rosset, Gallimard, 1978.

Walter Benjamin, Je déballe ma bibliothèque, préface de Jennifer Allen, éditions Payot et Rivages, 2000.

La bibliothèque d’Anselm Kiefer, détachée pour partie à la Bibliothèque nationale de France pendant les dits d’hiver.

 

 

 

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26 janvier 2016

#154 Le chant de la gouttière

 

16-01-23, Attrape-pluie (1)

 

Si j´obéis à la nature, qu´aurais-je à craindre ?
Wang Ji

Vos embarras cesseraient si vous vous teniez près du commencement des phénomènes et si vous traitiez les choses en choses au lieu de vous laisser traiter en choses par les choses.
Zhuangzi, Livre 20.

 

16-01-23, Attrape-pluie (2)

 

 

Pleuvoir. 1. Verbe impers. a) ca 1140 «tomber en parlant de la pluie» (Geffrei Gaimar, Hist. des Anglais, éd. A. Bell, 1956); b) 1remoitié XIIes. «tomber en grande quantité à la manière de la pluie» (en parlant de la manne) (Psautier d'Oxford, éd. Fr. Michel, 77, 28); 2. verbe pers. intrans. a) ca 1155 «tomber du ciel» en parlant de ce que l'on compare à l'eau de pluie (Wace, Brut, éd. I. Arnold, 2125); b) ca 1195 en parlant de la pluie (Ambroise, Guerre sainte, 7471 ds T.-L.); c) 1225-30 «tomber dru» en parlant de pierres (Guillaume de Lorris, Roman de la Rose, éd. F. Lecoy, 1784); 3. verbe trans. a) ca 1165 en parlant de l'eau qui tombe des nuages (Chrétien de Troyes, Guillaume d'Angleterre, éd. M. Wilmotte, 436); b) fin XIVes. «répandre comme de la pluie» (Eustache Deschamps, III, 325, 21 ds T.-L.). Du lat. pop. plovere (att. sous la forme plovebat chez Pétrone; v. A. Stefenelli, Die Volkssprache im Werk des Petron, p.88) à côté du lat. class. pluere «pleuvoir» (v. FEW t.9, p.82 et Ern.-Meillet).

16-01-20, Entre les gouttes (19)

J’ai attendu, attendu. Car je voulais vous écrire de l’hiver. Rapporter des faits d’hiver comme aux premiers temps de L’Œil Végétal. Peine perdue. L’hiver n’est pas venu et voilà que le printemps est là. Aurais-je libéré quelque sort enfermé avec La mesure du temps dans l’Almanach Hachette de 1901 ? Une boîte de Pandore météo coincée entre les pages ? Un bug avant la lettre ? Quelle idée j’ai eu d’aller mêler des papillons à la marche solennelle des saisons ! Car pour papillonner, ça papillonne drôlement. C’est le magnolia qui a inauguré le grand papillonnage en dénudant l’incarnat d’une épaule à la veille de l’an neuf. Et toc ! Même pas peur ! Quand je pense à mes émois passés pour ses fleurs avec du février loin derrière. Un mois doux en décembre, un autre en janvier et nous entrons en cœur d’hiver dans le concert des transports amoureux de mars. Et tradéridéra. Les nigelles froufroutent et boutonnent. Les arbres montent en sève et bourgeonnent. Les fruitiers font leurs bouquets de mai. Quelques rosiers n’ont même pas rendu leur tablier depuis le printemps de l’an passé. Et tralala... Qui se soucie dans cette fantaisie de ce que février fera ?

 

16-01-20, Entre les gouttes (16)

Mais pourquoi, pourquoi avoir attendu, attendu de coucher dans un billet toute cette papillonnerie inédite et jolie ? Parce que au jour 3 de l’an neuf le ciel s’est mis à sangloter, et qu’au jour 4 le ciel s’est mis à pleurer. Puis n’a plus cessé. Il nous fallait de l’eau. Nous avons eu droit à un déluge de larmes. Un vrai. Le papillonnage s’est déroulé sur fond de serpillère. Nous avons traversé un tunnel de pluie. L’expression n’est pas de moi, mais d’un ami. Dans le chuchotis persistant du crachin, les nuits ont déteint sur les matins. Le gris du jour sur le noir du soir. Hier, il pleut, aujourd’hui, il pleut, demain, il pleut. Le temps de la pluie dégouline avec une constance qui défie la conjugaison et impose le confinement. Impossible par temps de pluie de faire le dehors. Au bout du compte, sous la pression de l’eau accumulée, le tempérament finit par céder. Céder à quoi ? Mais à l’ennui. À l’ennui qui fait que rien ne se fait.

 

16-01-20, Entre les gouttes (17)

Dans le Japon du XIe siècle, une dame d’honneur de l’impératrice que l’on appelle Sei Shônagon note au fil du pinceau les minuties de la cour de Hei’an. Tantôt sous forme de tableaux descriptifs, tantôt sous forme de séries qu’elle regroupe librement par associations d’idées. C’est quand il pleut à verse qu’on s’ennuie le plus, elle écrit. Assertion rangée dans l’énumération des Choses qui emplissent l’âme de tristesse, série qui figure entre Choses embarrassantes et Choses qui distraient dans les moments d’ennui. Que voici :

Les romans, le jeu de dames, le jeu de trictrac.

Un bambin de trois ou quatre ans qui parle gentiment ; ou encore un tout petit enfant qui babille et sourit.

Les fruits.

Un homme facétieux et bavard est venu me voir, et bien que ce soit pour moi un jour d’abstinence, je l’ai fait entrer.

 

On relèvera le miroir parfait de ces notations médiévales et japonaises avec le cri mallarméen archi connu : La chair est triste et j’ai lu tous les livres. Les mêmes remèdes n’ont plus d’effet sur le poète français. Le mal est trop grand qui fait poser à Mallarmé dix vers plus loin du premier un E majuscule à cet Ennui qui le désole.

 

Aux remèdes de Sei Shônagon, j’ajoute une distraction de mon crû : chercher un lieu où regarder la pluie avec les yeux de l’ouïe et faire sa transcription. Exemple recueilli un matin à l’angle sud-ouest de la maison, où une gouttière et une cuve de récupération qui déborde introduisent une polyphonie :

 

Poc poc poc tic tic / poc poc poc tic tic
Tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap
Ti ti ti tiii—clop / ti ti ti tiii—clop
Peut peut peut peut clong / peut peut peut peut clong
Tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap
Tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap
Tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap
Ti ti ti ti—tut / ti ti ti ti—tut
Ploc clop ploc clop ploc clop
Tssssssss tsssssssss tsssssssss
Ploc clop ploc clop
Ploc clop
Ploc
Clop

....

 

16-01-20, Entre les gouttes (18)

L’intérêt du procédé est de tirer le remède du mal. C’est de la sagesse jardinière. Sa limite est que la vie, hélas, est ainsi faite qu’on ne peut tant qu’il pleut congédier la pesante servilité humaine pour écouter chanter la gouttière. Limite n’étant pas entrave nous avons la liberté de l’écouter un peu. C’est déjà beau.

 

Notules

La citation de Zhuangzi est extraite du compagnon scrupuleux et limpide de ce philosophe réputé difficile et obscur : les Leçons sur Tchouang-tseu [Zhuangzi] de Jean-François Billeter, enseignées en 2000 au Collège de France et publiées aux éditions Allia, à Paris, en 2002. Je voudrais y revenir plus longuement dans le cadre de réflexions à propos de la sinologie. Nous verrons. Je laisse M. Billeter présenter son travail :

D’autres seront peut-être fâchés que, dans la lecture que j’en fais, le fond de ces textes n’ait rien de spécifiquement chinois.[...] Mais c’est ainsi que nous lisons la plupart des auteurs : en y projetant des idées toutes faites. Nos préjugés déterminent ce que nous y trouvons et constituent de puissantes défenses contre des lectures nouvelles. Je prends évidemment le parti inverse. Au lieu de définir a priori Tchouang-tseu comme un penseur chinois, ou taoïste, ou que sais-je encore, et de le lire en conséquence, je m’efforce d’en faire une lecture critique — « scrupuleuse et imaginative » — et de juger ensuite si ce que je trouve correspond aux idées reçues.

On entendra parler ce philosophe discret dans l’émission Hors-Champs de Laure Adler du 25 novembre 2014 sur France Culture.

Les notes de Sei Shônagon existent en français dans la traduction délicate d’André Beaujard. Elles sont parues en 1966 dans l’estimable collection Connaissance de l’Orient de Gallimard/Unesco sous le titre Notes de chevet.

L’expression « faire le dehors » est empruntée à Eva de Lacaze. On fait sa connaissance dans le billet #48.

Sur les alarmes passées autour de la floraison du magnolia du jardin, on consultera les billets-#20 et #84.

On saura sur ce site pourquoi mes papillons m’ont fait penser à un bug informatique, et l’on n’y dénichera peut-être le baluchiterium.

Les images ont été particulièrement difficiles à réunir. Difficulté qui est pour beaucoup dans les publications parfois erratiques de L’Œil végétal. J’ai louché avec envie sur les beaux tapis virtuels accrochés sur Tumblr par A Turtle’s Salon du Thé, yama.bato, L’ivre de matières et de couleurs, Pique-Nique, ou encore Sweet Pea Path et tant d’autres. Et ici, ennui d’un côté de la fenêtre, de l’autre jardin chagrin. Le ciel a consenti quelques répits.

16-01-23, Attrape-pluie (3)

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01 janvier 2016

#153 La mesure du temps

15-12-31, La mesure du temps

Les jours ont cessé de raccourcir. C’est quelque chose qui aide immanquablement à revivre, comme une petite cuillerée de lumière de plus ; ou, plus noblement, comme le soulèvement d’une dalle, imperceptible.

C’est aussi comme si l’on s’élevait au cours de sa marche, pour voir un peu plus loin devant soi.
Philippe Jaccottet, Ce peu de bruits...

 

Par la porte entrebâillée de l’an nouveau — bien  plus joli avec son 6 à roulette tout neuf que l’an passé avec son 5 biscornu. Et bissextile avec ça. Nous aurons droit à un petit supplément d’hiver —, un lâcher de papillons précieux qu’accompagnent tous mes vœux chaleureux. Pour que 2016 soit aussi bon et beau qu’il se peut.

A bientôt pour le plaisir de partager des ciels, des saisons, des jardins.

15-12-31, La mesure du temps3

Notule

Comme de coutume, l’image des vœux de Nouvel An est tirée des recettes du grimoire d’Henri Mouhot. Elle est plutôt simple, mais a fait, je l’avoue, l’objet de pas mal de tâtonnements. Elle comprend l’ombre fugitive d’un rameau de noisetier tortueux. C’est le flux qui l’anime. Le grand papillon est le tout petit papillon découvert au jardin ce matin-là. Un lépidoptère de même pas deux centimètres carré, beige, insignifiant, qui une fois l’image agrandie s’est révélé une créature de conte, fabuleuse, constellée d’une myriade de gouttes de rosée. Pour la circonstance des vœux, un Argus bleu lui a prêté sa livrée. Turquoise et lapis comme il se portait dans les souks de Kaboul et les hautes vallées du Pays des Neiges. Le papillon plus petit est précisément un Argus bleu.
Le diagramme carré rempli de symboles, et le rinceau fleuri qui lui sert d’escalier, sont tirés du répertoire des alpona. Les alpona sont les peintures que les villageoises du Bengale tracent au seuil de leur maison. La mousson les efface. Le peintre Abanindranath Tagore, le neveu de l’écrivain Tagore, a collectionné ces écritures fugaces. Elles comprennent des empreintes de pieds, des sentiers de fleurs et des symboles de bonheur dédiés à la déesse Lakshmi.
Il y a un peu d'un papier pelure bleu désuet qui a donné la tonalité de l'image.

Les mots ont été découpés dans une page de l’Almanach Hachette de 1901, intitulée « La mesure du temps ». D’où le titre de ce billet.

 

 

15-12-31, La mesure du temps2

 

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24 décembre 2015

#152 L’hiver clandestin

 

15-12-23 (1)

 

L’hiver est là. Depuis deux jours. En passager clandestin. Rien, aucun signe ne le trahit. L’hiver se terre. Les jours les plus courts sont des jours radieux de plein été. Qui ont le goût d’un goûter sur l’herbe. Il fleurit des roses qui ne sont pas de Noël, mais de mai.

            15-12-23 (2)

Le ciel du matin est rose, bleu, orange, violet. Pareil le soir. Le ciel ne sait plus quoi inventer. Il se coud des galons dorés et des poignets de dentelle. Au beau milieu des arbres nus, il exhibe un nez de soleil rouge, des taffetas de geisha, des mantilles andalouses, des perles à son cou. Avec ses pitreries, ses falbalas, son tremblement, le firmament fait rigoler le merle, la mésange et le rouge-gorge, tout le cabaret des anges et des fées. Même le chat que j’ai surpris à plusieurs reprises ces jours derniers en train d’exécuter une pirouette de joie.

15-12-24, Matière des rêves (5)

 

15-12-24, Matière des rêves (0)

Applaudissez, mesdames et messieurs. Le ciel nous régale, il faut en profiter. Car les jours sont rapides. Le temps s’en va maintenant à la vitesse du vent. Même s’il se cache, l’hiver est là. Embusqué, à sa place. À tout moment, il peut sortir et mordre. Le ciel du matin sent la nuit froide. Le ciel du soir sent le poêle et la cheminée. Et trace avec la fumée et les nuages mêlés des signes qui s’effilochent et disparaissent dans le noir. Là où le jour ne peut plus atteindre. Dans les veilles trop longues où nous parlons du monde et les nuits immobiles où nous dressons nos rêves contre le silence.

15-12-24, Matière des rêves (1)

15-12-24, Matière des rêves (3)

15-12-24, Matière des rêves (4)

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03 décembre 2015

#151 La sidération des brouillards

15-12-02, La sidération des brouillards (1)

Malgré
malgré tout
le mal qu'on nous a fait.
Malgré
tout ce qu'il faut subir
et faire subir aux autres.
Malgré
la guerre
les enfants mutilés, martyrisés
l'enfer que tant de nous s'infligent
et infligent aux autres
Malgré
malgré tout
ne dressons pas le mal
et le bien face à face.
Ils vont, ils sont ensemble
en nous
et dans le cours aventureux des siècles.
En face du mal
en face du bien
Il n'y a rien
rien que la vie ensemble.

Henry Bauchau, Malgré tout

15-12-02, La sidération des brouillards (2)

Il n’est pas toujours commode de se déprendre de la sidération des brouillards.

Les brouillards patrouillent par bancs ces jours derniers. C’est leur saison qui commence. Elle va durer deux longs mois. Je n’aurais jamais cru trouver, en venant m’établir dans ce petit pour n'être encore que le début Sud français, pareille stupeur hivernale.

Au petit jour hier, il y en avait un d’installé. Son gros derrière posé sur le jardin sous le Ciel, qui est mon jardin, il nous a englouti dans les replis de ses gazes mouillées. Rien, absolument rien n’a pu le déloger. D’heure en heure au contraire, il a pris de l’épaisseur, de la densité. Il a régné et dans son règne le monde a disparu.

Le brouillard a banni la couleur, proscrit la lumière, gommé les contours, installé l’hébétude. Les oiseaux se sont tu.

15-12-02, La sidération des brouillards (3)

15-12-02, La sidération des brouillards (4)

Malheur à celui, celle qui ne s’est pas défait de ses chagrins, de ses regrets. Le brouillard s’en saisit et s’en repaît. Plus les cœurs sont désolés, plus il est épais. Plus les êtres sont esseulés, plus il est satisfait. Aux âmes meurtries, il renvoie le miroir impavide de sa grisaille opaque et muette. Le soleil a beau gratter, rien n’y fait. Le brouillard plastronne, il se pavane. Avec une familiarité déconcertante, il prend la mélancolie sur ses genoux, et lui laisse l’empreinte humide et glacée de ses baisers sur la joue. Il collectionne les pensées tristes comme d’aucuns les médailles. Au bout d’une journée de sa toute présence, ça y est, on croit que c’en est fini à jamais du monde que l’on connaît. Tel est le pouvoir de sidération des brouillards.

Et puis vient la nuit. Derrière la ténèbre, le brouillard marque le pas. Il perd de sa superbe. On l’oublie, le brouillard, en allumant la lampe, en faisant la lumière. Dans le halo fragile, quelque chose se ramasse et frémit. Quelque chose qui naît de l’oubli passager du brouillard. Un oisillon, un souriceau. C’est pas plus gros que le pouce, et c’est source de joie. Demain peut attendre. Parce que l’espoir est là.

15-12-02, La sidération des brouillards (5)

Notule

Les images de ce billet sont des bijoux éphémères cueillis dans le brouillard givrant de la veille. Au mépris de ses morsures féroces. La dernière photo a été prise en Birmanie, à Okkan, il y a plusieurs années. À l’occasion du shinbyu — la petite ordination — de plusieurs garçons du village, les villageois et leurs invités marchent ensemble. Cette photo de Birmans en marche, je voulais la mettre en frontispice d’un billet sur la victoire du parti d’Aung San Suu Kyi aux élections en Birmanie. Un billet sur la joie de la victoire après tant d’années à tromper l’attente. Sur les discours de la recluse derrière les grilles de sa maison de University avenue à Rangoon au début de la décennie 1990. Puis au carrefour de Kokkine Rd, quand Daw Suu s’adresse à la foule depuis sa voiture. Et puis l’attentat contre la dame de Rangoon en novembre 1996, son isolement jusqu’en 2012, son courage, sa patience, son espoir. Je me suis toujours demandé à quelle source on peut puiser pareil courage. J’avais prévu de rédiger ce billet le week-end du 14 novembre.

En 2012, Aung San Suu Kyi est libre. Dans le film que lui a consacré Manon Loizeau, on l’entend dire ceci :

Ma maison était en quelque sorte ma prison. Je ne ressentais pas le besoin de sortir. Je ne me sentais pas isolée. J’étais seule, mais je ne me sentais pas isolée. Je me suis adaptée très vite. Peut-être trop vite. Je ne dirais pas que j’ai souffert. C’était juste une vie particulière. (...) J’ai fait le choix de la route que j’ai suivie durant toutes ces années. Alors de quoi devrais-je me plaindre ? Pourquoi devrais-je parler de sacrifice, alors que personne ne m’a forcée à faire ce choix ? Je n’ai jamais regretté ce choix. Je crois qu’en fait, je ne suis pas quelqu’un qui a des regrets. D’ailleurs, la religion bouddhiste nous enseigne que les regrets sont néfastes car ils empêchent d’aller de l’avant.

C’est pour aller de l’avant justement que le poème Malgré tout d’Henry Bauchau a été placé en préambule de ce billet.

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30 novembre 2015

#150 2°C mais pas plus ! 2°C but not more !

15-11-30, 2°C mais pas plus (1)

15-11-30, 2°C mais pas plus (2)

Côte de Koh Phayam, Thaïlande, février 2014

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