15-12-02, La sidération des brouillards (1)

Malgré
malgré tout
le mal qu'on nous a fait.
Malgré
tout ce qu'il faut subir
et faire subir aux autres.
Malgré
la guerre
les enfants mutilés, martyrisés
l'enfer que tant de nous s'infligent
et infligent aux autres
Malgré
malgré tout
ne dressons pas le mal
et le bien face à face.
Ils vont, ils sont ensemble
en nous
et dans le cours aventureux des siècles.
En face du mal
en face du bien
Il n'y a rien
rien que la vie ensemble.

Henry Bauchau, Malgré tout

15-12-02, La sidération des brouillards (2)

Il n’est pas toujours commode de se déprendre de la sidération des brouillards.

Les brouillards patrouillent par bancs ces jours derniers. C’est leur saison qui commence. Elle va durer deux longs mois. Je n’aurais jamais cru trouver, en venant m’établir dans ce petit pour n'être encore que le début Sud français, pareille stupeur hivernale.

Au petit jour hier, il y en avait un d’installé. Son gros derrière posé sur le jardin sous le Ciel, qui est mon jardin, il nous a englouti dans les replis de ses gazes mouillées. Rien, absolument rien n’a pu le déloger. D’heure en heure au contraire, il a pris de l’épaisseur, de la densité. Il a régné et dans son règne le monde a disparu.

Le brouillard a banni la couleur, proscrit la lumière, gommé les contours, installé l’hébétude. Les oiseaux se sont tu.

15-12-02, La sidération des brouillards (3)

15-12-02, La sidération des brouillards (4)

Malheur à celui, celle qui ne s’est pas défait de ses chagrins, de ses regrets. Le brouillard s’en saisit et s’en repaît. Plus les cœurs sont désolés, plus il est épais. Plus les êtres sont esseulés, plus il est satisfait. Aux âmes meurtries, il renvoie le miroir impavide de sa grisaille opaque et muette. Le soleil a beau gratter, rien n’y fait. Le brouillard plastronne, il se pavane. Avec une familiarité déconcertante, il prend la mélancolie sur ses genoux, et lui laisse l’empreinte humide et glacée de ses baisers sur la joue. Il collectionne les pensées tristes comme d’aucuns les médailles. Au bout d’une journée de sa toute présence, ça y est, on croit que c’en est fini à jamais du monde que l’on connaît. Tel est le pouvoir de sidération des brouillards.

Et puis vient la nuit. Derrière la ténèbre, le brouillard marque le pas. Il perd de sa superbe. On l’oublie, le brouillard, en allumant la lampe, en faisant la lumière. Dans le halo fragile, quelque chose se ramasse et frémit. Quelque chose qui naît de l’oubli passager du brouillard. Un oisillon, un souriceau. C’est pas plus gros que le pouce, et c’est source de joie. Demain peut attendre. Parce que l’espoir est là.

15-12-02, La sidération des brouillards (5)

Notule

Les images de ce billet sont des bijoux éphémères cueillis dans le brouillard givrant de la veille. Au mépris de ses morsures féroces. La dernière photo a été prise en Birmanie, à Okkan, il y a plusieurs années. À l’occasion du shinbyu — la petite ordination — de plusieurs garçons du village, les villageois et leurs invités marchent ensemble. Cette photo de Birmans en marche, je voulais la mettre en frontispice d’un billet sur la victoire du parti d’Aung San Suu Kyi aux élections en Birmanie. Un billet sur la joie de la victoire après tant d’années à tromper l’attente. Sur les discours de la recluse derrière les grilles de sa maison de University avenue à Rangoon au début de la décennie 1990. Puis au carrefour de Kokkine Rd, quand Daw Suu s’adresse à la foule depuis sa voiture. Et puis l’attentat contre la dame de Rangoon en novembre 1996, son isolement jusqu’en 2012, son courage, sa patience, son espoir. Je me suis toujours demandé à quelle source on peut puiser pareil courage. J’avais prévu de rédiger ce billet le week-end du 14 novembre.

En 2012, Aung San Suu Kyi est libre. Dans le film que lui a consacré Manon Loizeau, on l’entend dire ceci :

Ma maison était en quelque sorte ma prison. Je ne ressentais pas le besoin de sortir. Je ne me sentais pas isolée. J’étais seule, mais je ne me sentais pas isolée. Je me suis adaptée très vite. Peut-être trop vite. Je ne dirais pas que j’ai souffert. C’était juste une vie particulière. (...) J’ai fait le choix de la route que j’ai suivie durant toutes ces années. Alors de quoi devrais-je me plaindre ? Pourquoi devrais-je parler de sacrifice, alors que personne ne m’a forcée à faire ce choix ? Je n’ai jamais regretté ce choix. Je crois qu’en fait, je ne suis pas quelqu’un qui a des regrets. D’ailleurs, la religion bouddhiste nous enseigne que les regrets sont néfastes car ils empêchent d’aller de l’avant.

C’est pour aller de l’avant justement que le poème Malgré tout d’Henry Bauchau a été placé en préambule de ce billet.