Nous sommes de l’autre côté, dans ce territoire libre et sauvage et délicat où la poésie est possible et arrive jusqu’à nous comme une flèche d’abeilles....
Julio Cortàzar, lettre à Fredi Guthman

 

Ah ! dussé-je laisser ma vie dans ces solitudes, je les préfère à toutes les joies, à tous les plaisir bruyants de ces salons du monde civilisé, où l’homme qui pense et qui sent se trouve si souvent seul.
Henri Mouhot

 

Chers lecteurs de La malle d’Henri, l’heure est bientôt venue de vous récompenser de votre fidélité en vous révélant le précieux contenu de ce bagage perdu et retrouvé. Et pour vous de comprendre enfin pourquoi j’ai si longtemps différé cette révélation. Toutefois, en cette période de fêtes et de réunions familiales, j’ai souhaité tout d’abord convoquer la figure à moi devenue familière d’Henri Mouhot. Le coureur solitaire de la forêt indochinoise. Le temps de le faire revivre un peu, de passer avec lui un moment affectueux, de lui dire toute mon admiration. Henri le naturaliste. Henri l’explorateur du Mékong. Henri le voyageur. Henri la bonne humeur. Elle semble ne jamais le quitter.

 

13-12-28, La malle d'Henri (1)

De l’homme qui révéla au monde la beauté des ruines d’Angkor on ne sait que des bribes. Au fil des épisodes, vous avez découvert des extraits de sa relation de voyage. Publiée d’abord à Londres et en anglais, c’est une reconstitution opérée par son frère Charles sur la base du journal d’Henri et des lettres en sa possession. Le résultat est disparate et décousu, mélange d’ellipses, d’éclats de bonheur éperdu, de descriptions minutieuses. La disparition précoce et tragique du naturaliste, le mythe de la cité d’Angkor engloutie dans la forêt n’ont pas peu contribué à faire d’Henri un héros. À temps partiel.

Ce qui est sûr, c’est qu’Henri ne fait rien de ce qui fait l’ordinaire des hommes de son temps. Quand il meurt à 35 ans au Laos, il est déjà dans la 4e de ses vies.
À 18 ans, il quitte Montbéliard pour la Sainte Russie. Il y reste dix ans. Enseigne le français et le grec. Apprend le russe et le polonais. Découvre les premiers daguerréotypes. À Voronej sur le Don. C’est la première vie d’Henri après l’enfance douboise.

Dans une deuxième vie, il voyage en Europe. Plusieurs mois. Un peu partout. Ouvre un atelier photographique avec son frère Charles à La Haye. Et comme ça rencontre Annette Park. Elle est une petite-nièce de l’explorateur écossais Mungo Park. Elle vient se faire tirer le portrait. Henri l’épouse à Édimbourg quelques semaines plus tard.

C’est dans un cottage de Jersey qu’Henri Mouhot vit sa troisième vie, aux côtés de sa femme Annette. Mais aussi de Charles, lui aussi installé dans l’île après avoir épousé la seconde sœur  Park. Les deux couples Mouhot entretiennent des relations amicales avec un certain Victor Hugo. Henri se passionne pour le naturalisme. Il lorgne vers le Siam et l’Indochine. Lit Mgr Jean-Baptiste Pallegoix, sir John Bowring. Henri rêve d’Asie.

Et Henri appareille pour sa quatrième vie. Au printemps 1858, il quitte Jersey et Annette. Il emmène Tine-Tine, son chien. Un cavalier King-Charles. Adorable. Ensemble, ils parcourront quatre mille kilomètres en un peu moins de trois ans.

13-12-27, La malle d'Henri (1)

Quatre mille kilomètres. Or, Henri ne voyage pas qu'avec Tine-Tine. Il doit emporter partout avec lui le matériel qui lui sert à gagner son viatique. C’est en adressant des spécimens de faune et de flore au British Museum que le Doubois finance son voyage. À chaque étape, il lui faut s’assurer du transport des précieuses caisses, et du matériel de chasse et de collecte, et des spécimens recueillis. Dans des contrées où n’existe pratiquement aucune route. Pour les impedimenta d’Henri sont requis, selon, pirogue, éléphant, barque de pêche, char à bœufs (le pire), chevaux (rarement). Henri négocie. Il voyage à l’économie. Le plus clair de ses itinéraires, il les passe empêtré dans ses impedimenta.
De plus, le monde où il évolue a beau être coupé de tout, il appartient à des royaumes. Lesquels y ont disposé leurs pions : les mandarins. À eux il faut présenter le sauf-conduit qui permet d’avancer.

Avant la trouvaille de la malle l’hiver précédent, il y eut au fil des décennies d’autres redécouvertes liées aux voyages d’Henri en Asie.
En 1966, un certain M. Pym a retrouvé dans les archives de la British Library la carte d’Angkor tracée par le naturaliste doubois. Complètement oubliée.
Le 15 novembre dernier, la British Library rappelait dans un billet de son blog le mystère de la liasse des manuscrits d’Henri Mouhot enregistrée sous la référence Or.4736. Une série d’inscriptions en siamois, lao, khmer relevées par l’explorateur dans divers monuments. Y compris sur le site d’Angkor. Plus l’original du sauf-conduit avec lequel Henri put entrer au royaume du Laos. Passeport pour le dernier voyage. Le mystère de cette liasse tient en ce qu’elle a été déposée à la British Library en 1894, plus de 30 ans après la disparition du naturaliste. Nul ne sait ce qu’il advint de ces documents dans l’intervalle.

British Library, Travel document

La présence de l’ultime sauf-conduit dans la liasse Or.4736 est des plus troublantes. C’est peut-être lui qui est cause de la mort d’Henri. Il faudra que je vous relate un jour l’invraisemblable marche forcée dont ce document a fait l’objet.

Habité par la pleine conscience de la beauté du monde, Mouhot est mu par le désir de mettre sa vie à l’unisson de ce miracle. C’est ainsi qu’il avance. Par enchantement. Et puis, un jour d’octobre 1861, quelque chose se rompt dans toute cette légèreté voyageuse. La fièvre s’empare d’Henri épuisé. Elle s’enroule autour de lui. Elle le prive de la magie du spectacle du fleuve Mékong en cette saison. De ses brumes diaprées de lumière. Et Tine-Tine se retrouve sans maître.

13-12-27, La malle d'Henri (5)

La suite viendra avec la prochaine livraison....