Li Keran (1907-1989) - Contemplation des lotus

Une confidence. À propos d’une source majeure d’inspiration de l’Œil. De l’idée directrice énoncée dans le sous-titre de ce blog : menues choses.

Cette idée a germé dans le cours de mes lectures chinoises. Celle des Carnets secrets de Li Yu dont il est question dans ce billet, ou dans celui-ci, celle du journal de Shen Fu, cité en passant. Ces deux personnages ont vécu sous la dynastie des Ming (1368-1644). Pour être plus précis, dans la deuxième époque de cette dynastie, une période où les valeurs et l’autorité du système impérial vacillent, s’effritent, et s’effondrent enfin dans l’atmosphère délétère d’une corruption généralisée. Dans ce contexte, nombre des gens de lettres (seule une petite fraction de la population chinoise a accès à l’écrit, une langue à part du chinois qui se parle, pétrifiée depuis des siècles) tournent le dos au régime, claquent la porte aux contraintes de l’appareil social et s’en vont cultiver leur jardin ou battre la poussière des chemins. Ces affranchis s’adonnent sans retenue à l’exercice qui, de toutes les pratiques chinoises, est le plus délicieux et le plus réjouissant : l’oisiveté. L’oisiveté est un art accessible à tous selon son budget pour pouvoir se pratiquer dans les domaines les plus variés. Comme en témoigne cet inventaire non exhaustif de l’écrivain Lin Yutang :

Que ne ferait pas un Chinois lorsque de nombreux loisirs lui sont accordés! Il mange des crabes, boit son thé, goûte l’eau des sources, chante des airs d’opéra, manœuvre des cerfs-volants, assortit des brins d’herbe, fabrique des boîtes en papier, résout des enchevêtrements compliqués de fil de fer, joue au mah-jong, engage au jeu jusqu’à ses vêtements, fait un ragoût de ginseng, assiste à des combats de coqs, gambade avec ses enfants, joue au volant, arrose ses fleurs, plante ses légumes, greffe ses arbres, joue aux échecs, se baigne, converse, s’occupe de ses oiseaux, fait la sieste, mange trois repas à la fois, s’intéresse à la chiromancie, aux esprits des renards, va au théâtre, fait sonner les tambours et les gongs, joue de la flûte, s’exerce à la calligraphie, croque des gésiers de canard et des carottes salées, assouplit ses doigts sur des noix, fait voler des aigles, nourrit les pigeons voyageurs, visite les temples, gravit les montagnes, assiste à des courses de bateaux et de taureaux, se dispute avec son tailleur, fait des pèlerinages, prend des aphrodisiaques, fume l’opium, se mêle aux badauds au coin des rues, acclame les avions, fulmine contre les Japonais, s’étonne à la vue des Blancs, critique les politiciens, tient des séances bouddhiques ou lit les classiques, s’exerce à respirer profondément, consulte les diseurs de bonne aventure, capture les sauterelles, croque des graines de melon, organise des concours de lanternes, brûle de l’encens rare, mange des nouilles, résout des devinettes littéraires, cultive des fleurs en pots, échange des présents d’anniversaire et des salutations, procrée des enfants et dort.

Quelques lettrés se piquent au jeu de fixer par écrit les recettes de leurs plaisirs fugaces. Fleurit ainsi toute une littérature, splendide de futilité dérisoire : les xiaopin wen, les « essais futiles » qui sont le titre de ce billet. Dont Shen Fu et Li Yu sont de trop rares représentants rendus accessibles au lecteur francophone grâce au travail de passeurs de Pierre Ryckmans et de Jacques Dars. Des essais futiles qui connurent un regain d’intérêt dans la Chine des années 30, dans le contexte délétère du régime de Tchang Kaï-chek qui n’est pas sans rappeler la période Ming évoquée plus haut. L’époque de Lin Yutang précisément. Lequel fut avec Zhou Zuoren un fervent défenseur de ce genre littéraire revendiqué comme mineur, face à une fraction des intellectuels chinois, dont le fameux Lu Xun, qui le dénonce comme un bric à brac de bourgeois. Et ne voit pas ce que cache l’apparente futilité des xiaopin wen : la silencieuse résistance des esprits libres.

Uprooted by Yang Yi

 

Notules

Zhu Jizhan (1892-1996 ) - Crabes

Durant mes études de chinois, à la fin des années 1980, je n’ai curieusement jamais entendu parler de Lin Yutang. Affaire d’époque sans doute. La Chine était encore très mao et dictait à distance d’autres lectures plus politiquement correctes. Je n’ai croisé ce grand écrivain chinois des années 1930 que beaucoup plus tard. Au hasard d’un stock de vieux bouquins où figurait son livre La Chine et les Chinois, édité par Payot en 1937. Un ouvrage remarquable pour être le premier essai consacré à la civilisation chinoise par un Chinois, directement rédigé en anglais. Le titre anglais original, My country, my people, rend d’ailleurs beaucoup mieux le propos de Lin Yutang, qui procède à une véritable introspection de son « âme chinoise ». L’inventaire des loisirs des Chinois est tiré de ce livre.

Les liens à partir des figures de Pierre Ryckmans et du regretté Jacques Dars conduisent vers des pages du blog de Pierre Kaser de l’université Aix-Marseille, où les amateurs de littératures d’Extrême-Orient trouveront pâture.

Illustrations. Contemplation des lotus de Li Keran (1907-1989). Photo de la série Uprooted de Yang Yi. Ci-dessus : Crabes de Zhu Jizhan (1892-1996 )