Humboldt et Bonpland

On dirait que tout doit réussir au jeune aristocrate prussien Alexandre von Humbolt (1769-1859) quand il s’installe à Paris en 1797 : il n’a pas 30 ans, il est bien né, il est riche, il est séduisant. Il est en outre un puits de science charismatique qui a déjà rencontré la crème de l’Europe savante. Et voilà que... vous savez bien, quand on remet les clefs à sa concierge, on échange toujours quelques mots aimables avec elle. C’est dans ces circonstances que, plusieurs fois, j’ai rencontré un jeune homme porteur d’une boîte d’herboriste... Le jeune homme à la boîte, c’est Aimé Jacques Goujaud dit Bonpland (1773-1858), issu d’une famille bourgeoise de La Rochelle, qui termine ses études de médecine et loue une chambre à l’hôtel Boston de la rue du Colombier.

 

Mordus par le même goût de l’exploration scientifique, les deux jeunes gens sont faits l’un pour l’autre. Ils décident de partir rejoindre l’expédition française en Égypte. Et c’est comme ça qu’ils vont se retrouver au cœur de la cordillère andine...

 

À Marseille, pas de bateau en partance pour l’Afrique du nord. Et bien les garçons s’en vont à Madrid, à pied et sac au dos. Et cinglent finalement le 5 juin 1799 vers les colonies espagnoles d’outre-Atlantique. Sous passeport royal grâce à l’entregent de Humboldt.

 

 

Humboldt et Bonpland (2)

 

À Cumana, la côte vénézuélienne déroule sous leurs yeux émerveillés sa grande symphonie tropicale de tatous, de singes, de perroquets. Nous nous promenons jusqu’à présent comme des fous : dans les trois premiers jours nous n’avons rien pu déterminer, car on rejette toujours un objet pour en saisir un autre. Bonpland m’assure qu’il perdra la tête si ces merveilles ne cessent pas bientôt, écrit Humboldt. Et puis Caracas, et la remontée de l’Orénoque, les insectes et les sangsues qui vous sucent la peau, les échantillons et les animaux entassés sur des pirogues. Bloqués par le Brésil qui les soupçonnent d’espionnage, ils empruntent le Cassiquiare, un affluent de l’Orénoque, changent de siècle en chemin, et débouchent sur le Rio Negro, affluent de l’Amazone. Ce que personne n’avait fait avant eux. Début 1801, ils sont à Cuba avec 600 échantillons. Expédient leurs journaux en Europe. Et vont en Colombie. Font l’ascension du Chimborazo, 5 878 m, récoltant, de la base au sommet, des plantes représentant tous les climats, du tropical au polaire. Explorent la cordillère des Andes jusqu’à Lima. Rejoignent Acapulco en explorant la côte pacifique en bateau. Traversent le Mexique pour récupérer leurs caisses laissées à Cuba. Arrivent aux États-Unis où ils sont accueillis par le président Jefferson. Embarquent pour Bordeaux, où ils arrivent le 1er août 1804.

 

Avec le retour, les destins des deux compagnons divergent. Humboldt reste à Paris, qui lui fait un triomphe. Il engloutit peu à peu sa fortune dans la publication du Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Monde, qui voit le jour en trente volumes et un quart de siècle. Pétri de nostalgie, Bonpland n’avance pas sur son bel herbier de voyage de 6 000 espèces. Il confie la plupart des notices au botaniste Karl Sigismund Kunth, se consacre un peu plus aux jardins de Joséphine à La Malmaison. Mais ça le tient. Alors il part. Le 22 novembre 1816, il embarque au Havre pour Buenos Aires. Pour ne jamais revenir.