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Je suis médusée chaque fois que je lis sur la carte des boissons le prix du thé dans un café français. Pour du thé en sachet la plupart du temps, qui plus est. Quand on sait ce qu’il y a dedans... Oh, ce n’est pas toxique. Juste un mélange de débris et de poussière de thé qui ne délivre qu’un pauvre message aromatique. Si loin de toutes les saveurs du thé.

Je peux concevoir en revanche qu’on puisse entretenir avec le thé en infusette à la maison une gourmandise d’habitude. Je pense à un ami cher qui ne pouvait envisager son petit-déjeuner sans un sachet Lipton où il trempait ses Petits Lu – je suis curieuse de voir quel genre de pub va s’afficher sur les pages de ce blog dès que ces propos seront passés sous l’œil de Google... Et il est sûr que, lorsqu’on a grandi dans l’Angleterre des PG Tea vendus par boîtes de 100, ces infusettes version pyramidale gardent pour jamais tout le goût de l’enfance.

Ce sont peut-être partiellement ces considérations affectives qui expliquent l’émergence depuis le début des années 2000 de multiples champs d’expression autour des sachets de thé.
Usagées presque toujours, ces infusettes participent aussi d’une réflexion sur la poésie des objets de rebut et leur recyclage. Celle-là même de Walter Benjamin à propos du portrait d’un chiffonnier par Charles Baudelaire :

« Voici un homme chargé de ramasser les débris d’une journée de la capitale. Tout ce que la grande cité a rejeté, tout ce qu’elle a perdu, tout ce qu’elle a dédaigné, tout ce qu’elle a brisé, il le catalogue, il le collectionne. Il compulse les archives de la débauche, le capharnaüm des rebuts. Il fait un triage, un choix intelligent ; il ramasse, comme un avare un trésor, les ordures qui, remâchées par la divinité de l’Industrie, deviendront des objets d’utilité ou de jouissance. » Cette description n’est qu’une longue métaphore du comportement du poète selon le cœur de Baudelaire. Chiffonnier ou poète — le rebut leur importe à tous les deux.

Le sachet de thé a traversé l’ère de l’industrie pour rester un produit de celle de la mondialisation. D’une certaine manière, il est enfin l’expression d’une forme de voie occidentale du thé. La Voie du sachet. Du thé facile pour gens pressés.

Avant le passage en revue de quelques œuvres retenues pour ce billet, une dernière touche, japonaise cette fois, en complément de la poésie des rebuts dont il est question plus haut. La notion de kasu. Les kasu, c’est ce qui reste. Les feuilles de thé au fond de la théière. Les butins rapportés de voyage. Les menus restes tangibles d’une sensation, d’une émotion, d’un moment. Dont relèvent aussi les reliques végétales des chemins de Claire dont on lit ici l’inventaire. Je dois ce délicat concept à Kimiyo, une excentrique vieille dame à la tête d’un minuscule salon de thé de Shizuoka, rencontrée pendant le premier reportage au Japon de Voyages aux sources du thé. Kimiyo était elle-même à la tête de 3 000 kasu : des coupes et théières recueillies auprès de potiers, célèbres ou non, au fil de ses voyages à travers le Japon. Le soir de la rencontre avec Kimiyo, une grue avait traversé le ciel nocturne.
Les sachets de thé usagés illustrent très exactement ce concept de kasu.

C’est dans l’univers des livres d’artistes, livres objets et autres Art Journal, comme celui de Jamie Caroses qui figure en frontispice de ce billet, que le sachet de thé usagé fait le plus grand nombre d’apparitions. Naomi Bardoff en recense quelques uns dans son billet sur les livres d’artistes inspirés par le thé.

Parmi ces exemples figurent ces Teatimes d’Allison Cooke Brown (2005)

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Une illustration parfaite du concept de kasu, puisque Allison a voulu associer la répétition de deux actes de son quotidien : écrire dans son journal et boire une tasse de thé. Les infusettes constituant autant de petits billets. Pour le plaisir de les feuilleter, elle les présente ici, avec ses autres livres objets.

Brigitte Ritschard a elle aussi commencé par créer des livres objets. Je lui laisse le commentaire de son travail, dont voici la série des Empreintes quotidiennes

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Ma recherche autour du sachet de thé a commencé en 2000. Il me semble primordial d'associer l'art à la vie et de tenter par là même de recentrer ma création dans le cours même de l'existence. Infuser, sécher, accumuler, roulotter, étiqueter, diffuser, nouer, coudre et (en) découdre, cacher et révéler, plier et plisser, replier, ces sachets de thé sont des actes-objets qui vont bien au-delà de l'acte et de l'objet, bien au-delà aussi de contenu et du contenant. Ils interrogent sur le temps, la mémoire et la réalité du monde.

 

Brigitte Ritschard continue de travailler avec les sachets de thé, mais au sein d’une orientation élargie à la notion de recyclage des objets, avec leurs usages et vies successives, leur puissance d’évocation plastique et poétique. Qui rejoint le propos de Walter Benjamin à propos de Baudelaire et du chiffonnier.

 

C’est dans cette perspective de recyclage poétique que travaille l’artiste anglo-canadienne Clare Goddard. En Finlande où elle vit, elle pratique une patiente transformation des infusettes usagées, mais aussi des sachets neufs, en une merveilleuse et délicate vaisselle de papier.

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Pour élaborer ces « espaces tempérés », de grands tableaux bistres, entièrement recouverts de sachets de thé, l’artiste d’origine arménienne Armén Rotch travaille avec le temps. Celui d’une collecte de sachets longue, minutieuse, répétitive, pratiquée depuis plus de vingt ans. Traces de multitudes d’instants du quotidien en perpétuelle mutation. Kasu fragiles de la mémoire des menues choses qui va s’effaçant.

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 Notules

 

Le sachet ci-contre est une oeuvre de Lynne Hoppe.

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L’émergence du Teabag Art s’est muée aujourd’hui en engouement, dont un coup d’oeil sur le Pinterest d’Heea Crownfield, entièrement consacré au domaine, donnera un aperçu.  Celui d’Elizabeth Bunsen y fait également place sur un tableau thématique plus largement inspiré par le thé.

 

Je confesse ne pas avoir (encore) lu Walter Benjamin. Mais j’en ai savouré infiniment le portrait donné à voir et à entendre au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, l’hiver 2011-2012. Les lignes citées, extraites de Charles Baudelaire. Un poète lyrique à l’apogée du capitalisme, proviennent du remarquable petit journal de l’exposition. Dont on pourra se faire une idée en lisant ce billet de Florizelle.

 

Dans une catégorie un peu à part, l’album Monsieur T de Fanny Millard, édité par La Cabane sur le Chien en 2007, repose entièrement sur des illustrations composées à partir d’un sachet de thé. L’intention est d’évoquer l’idée de contrainte, d’enfermement, comme le thé dans son sachet, de Monsieur T, contestataire vivant dans un état totalitaire. Le texte, scandé dans des allitérations en T, joue en contrepoint comme un martèlement : « Monsieur T habitait un pays hanTé. Les gens y étaient numéroTés, tatoués, étiqueTés. Lui était resTé de côTé... ». Cet album étonnant a reçu le soutien d’Amnesty International. J’aurais bien voulu vous en montrer un peu plus, mais ce livre est parti de ma bibliothèque d’illustrés et pas revenu... Vous le trouverez parmi d’autres de ses publications sur le blog de Fanny Millard.

L’invention du sachet de thé nous vient des États-Unis. Dans les années 1920, un certain Thomas Sullivan réalisa que les restaurateurs auxquels il livrait ses échantillons emballés dans une mousseline de soie, les infusaient directement dans cet emballage pour éviter le désagrément de verser des feuilles dans les tasses. Il en tira l’idée des infusettes en mousseline. Le sachet en papier ne perce qu’à partir de 1960. Il consacre le règne des CTC, des thés déchiquetés et faciles à infuser pour consommateur pressé.

 

Je verse deux modestes contributions au sujet de ce billet. L’une est l’invention d’une cérémonie de la Voie du Sachet. Forgée sur les réflexions autour de ce produit de l’industrie, elle fut imaginée pour accompagner une exposition de Francis Limérat en septembre 2003. L’autre, ce sont les jeux d’intrusion dont il est question dans ce volet de l’histoire de la Fabrique à images. Histoire qui, au passage, s’est augmentée de quelques pages.

 

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