Fortune (2)

En 1855, Hachette publie un récit intitulé Aventures de Robert Fortune dans ses voyages en Chine à la recherche des fleurs et du thé. Malte-Brun le présente en ces termes au public français :
Le voyageur dont l’ouvrage va nous occuper a fait à deux reprises plus de six mille lieues pour se rendre de Londres en Chine, et le lecteur ne devinerait jamais dans quel but, si nous ne venions immédiatement à son aide. M. Robert Fortune n’était, en effet, attiré dans le Céleste Empire, ni par l’ambitieuse idée d’une grande affaire commerciale, ni par le désir de faire faire à la science quelque nouveau progrès, à l’aide de ces coûteux et fragiles appareils d’un difficile transport ; ce n’était pas non plus l’inquiète curiosité ordinaire à ses compatriotes qui l’entraînait loin de sa patrie. Son voyage avait un but beaucoup plus simple et d’un attrait à la fois aimable et gracieux : M. Robert Fortune allait en Chine, à la recherche des fleurs.

Touchant portrait de glaneur de plantes. En effet, Fortune, qui passa en tout dix-neuf ans en Chine et au Japon, est à l’origine de l’introduction de nombreuses plantes d’ornement de nos jardins. Les jardins privés se sont multipliés depuis la fin du XVIIIe siècle. Le XIXe siècle est l’âge d’or de l’horticulture, qui voit naître les maisons grainetières, les Vilmorin, les Veitch, les Van Houtte, et s’installer les pépinières aux abords des grandes villes. Les fleurs sont à l’honneur et très longue la liste des contributions de Fortune.

Ce que M. Malte-Brun ignore, c’est que derrière le botaniste aimable se cache un espion à la solde de l’Angleterre. L’Europe est en pleine quête de plantes de rapport pour ses colonies et son industrie. À Londres, Sir Joseph Banks envoie dans le monde entier des chasseurs de plantes dotés de solides connaissances en botanique, mais aussi en agronomie. Le Dr Nathaniel Bagshaw Ward a mis au point un système révolutionnaire de serres portatives. Grâce à ces caisses de Ward, les plantes vivantes peuvent pour la première fois voyager sans risque.

 

C’est dans ce contexte que Robert Fortune, alors conservateur du jardin botanique de Chelsea, y reçoit, le 7 mai 1848, la Dr John Forbes Royle, un éminent collègue du Kings College de Londres, venu lui proposer une mission secrète : retourner en Chine, où Fortune a fait un premier voyage en 1842-1845, afin de voler dans les régions où on le cultive, des plants de thé de qualité, ainsi que tous leurs secrets de fabrication pour le compte de la Compagnie des Indes. La mission est hautement périlleuse : 1°. L’empire chinois vient de subir l’humiliante défaite de la guerre de l’opium face aux Occidentaux, et il y règne un fort sentiment anti-étranger ; 2°. Les régions où doit se rendre Fortune sont interdites aux étrangers sous peine de mort. Pour compenser ces désagréments, l’Honorable Compagnie assortit sa demande d’une rente annuelle à vie d’un montant équivalent à 50 000 euros et laisse à Fortune le bénéfice des ventes des plantes qu’il pourrait rapporter.

 

Fortune (1)

Qu’est-ce qui l’emporte dans la décision de Fortune ? En tout cas, c’est oui. Il se rase la tête, s’affuble d’une natte, et déguisé en Chinois du nord, le géant roux pénètre en 1848 dans la Chine du sud...

... Le 16 mars 1851, Robert Fortune fait son entrée dans le port de Calcutta, la capitale des Indes britanniques. Avec lui, à bord du vapeur Lady Mary Wood, 16 caisses de Ward contenant les plants de thé volés à la barbe des Chinois. Une nouvelle ère du thé commence. Son premier chapitre s’intitule : Darjeeling.

Notule

Robert Fortune, 4e personnage de cette série consacrée aux chasseurs de plantes, n’est pas un inconnu pour les lecteurs de L’Œil végétal, qui ont pu croiser ici, et encore ce fantôme écossais à l’intrigante carrière d’espion du thé. Suffisamment intrigante pour retrouver son ombre dans de prochains billets. Mais pour l’heure, il me faut poursuivre la publication en cours. Rendez-vous donc à la prochaine livraison.