L’étude de la terre a ses jouissances que peuvent seuls apprécier ceux qui les ont savourées, et nous avouons sincèrement que nous n’avons jamais été plus heureux qu’au sein de cette belle et grandiose nature tropicale, au milieu de ces forêts, dont la voix des animaux sauvages et le chant des oiseaux troublent seuls le solennel silence.

Henri Mouhot

13-09-21, La malle d'Henri (1)

 

Assurément, les plus fervents lecteurs de La malle d’Henri se seront lassés. Depuis le temps que cette histoire attend sa suite et croupit quelque part au fil des pages de ce blog, noyée dans les eaux sombres de la grande inondation de Bangkok, ils ont dû jeter l’éponge. Amis lecteurs, c’est que les scrupules m’ont finalement gagnée. Toute révélation n’est pas bonne à faire. Jusqu’où aller ? N’y a-t-il pas derrière cette affaire des éléments troubles qu’il est préférable de taire ? N’était-ce pas déjà aller beaucoup trop loin que d’entreprendre ce récit sur un blog, sur la Toile mondiale !... C’est ainsi qu’est passé le vaste été. Qui a apporté dans mon jardin une nouvelle visite de fantôme australien. Un signe, peut-être, qui n’a pas levé mes scrupules pour autant.

13-09-21, La malle d'Henri (4)

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J’aurais sans doute laissé dormir cette histoire de malle à jamais, n’eût été l’insistance de Pop. Pop ?! Vous ne vous souvenez pas ?! Mais si ! Mon correspondant thaïlandais de Bang Kho Laem... Le lointain descendant de Daw Aye, la gouvernante birmane de la pension protestante américaine de Bangkok et confidente de ce cher Henri. Pop, grâce à qui j’ai pu trouver et assembler des pièces essentielles de l’épopée asiatique d’Henri Mouhot. Pop, qui, pendant tout ce temps-là, n’a cessé de me presser d’en terminer avec ce récit, de n’en rien vous celer.

Or voilà que cet automne, il y a fort à parier que notre Doubois passera à nouveau sous les feux de la rampe. En effet, le musée Guimet a concocté une exposition autour de Louis Delaporte et Angkor, soit la naissance d’une grande fresque de la France coloniale dont Henri Mouhot est à l’origine. Rien de tout cela en effet sans les tous premiers dessins de la cité médiévale engloutie par la forêt que l’entomologiste fit parvenir en Europe. Il n’a pas découvert Angkor. Il l’a révélée. À travers son regard fasciné par le mariage du gigantisme et de la délicatesse dans la cité oubliée. Une révélation et un certain regard décisifs pour la marche de l’histoire du Cambodge. Dans Kampuchea, Patrick Deville va jusqu’à faire du séjour khmer d’Henri Mouhot le point 0 du comput de ses récits. Le temps de Kampuchea se compte en années avant et après H.-M.

Cédant  à toute cette pression, j’ai décidé de reprendre le récit de La malle d’Henri. Ce que j’ai à dire est trop important. Et que les incrédules passent leur chemin, car ce que je vais dévoiler céans, que je tiens de Pop, ressort du rêve et de la magie. Ce sont les jours de Phetchaburi. Je laisse plutôt la parole à Pop au français sans faille...

Phetchaburi est la porte de la péninsule malaise. À l’époque de M. Mouhot, on commençait tout juste à dégager le site de la forêt. Le roi Mongkut avait décidé de s’y faire bâtir un palais d’été. Beaucoup d’arbres ont été abattus. La lumière du soleil a frappé le sol humifère de la forêt vierge. Les esprits ont du déménager. Et avec eux les lersi. Les lersi, vous en avez au moins vu des représentations dans les temples bouddhiques. Ils sont souvent barbichus, avec un grand bonnet tout en hauteur. Ce sont les ermites de la forêt. Ils possèdent de grands pouvoirs. Ce sont des êtres hors du commun, comme les luang pho, les bonzes magiciens. C’est un lersi qui m’a fait ce tatouage. Et Pop de soulever son T-shirt, marqué à la gloire d’un groupe thaï de heavy metal, pour me montrer les inscriptions qui lui couvrent la totalité du buste. On appelle ça un yantra. C’est un diagramme magique de protection. Il est écrit avec du khmer ancien, celui-là même qui se pratiquait dans la cité khmère d’Angkor. À la fin, pour que le tatouage soit efficient, le lersi convoque un esprit du grand livre de la forêt. Il pose le masque de théâtre khon qui le représente sur la tête de l’aspirant tatoué.

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Ces masques du théâtre khon, je les ai vus le lendemain, lors de mes flâneries bangkokoises. A l’entrée de l’ancienne rue de Siam, là où un mur était frappé d’un dessin de Carabidae, une galerie exposait les peintures singulières de Atipong Padanupong, toutes inspirées du théâtre khon jusqu’à l’obsession. Quant aux yantra, j’en ai vu un magnifique pas plus tard que le jour de mon arrivée en Thaïlande, sur le plafond de l’habitacle du taxi qui me conduisait de l’aéroport à Bang Kho Laem. Le véhicule n’avait pas d’airbag. Il n’en avait pas besoin.

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Le livre de la forêt, c’est un peu notre matière de Bretagne, m’a expliqué Pop. — Dieu, que ce garçon peut être savant ! Chez vous, ça tourne autour de la forêt de Brocéliande, chez nous aussi, la forêt est le cœur du récit. L’histoire nous vient de l’Inde. Ici, on l’appelle Ramakien. C’est une longue épopée qui constitue l'essentiel du répertoire du théâtre khon. Elle raconte l’exil dans la forêt d’un prince nommé Rama, avec son frère Lakshmana et son épouse Sita. Tous les trois vont être confrontés aux esprits de la forêt. Les bons et les méchants. Ce sont ces esprits auxquels je faisais allusion avec la construction du palais d’été de Phetchaburi. La forêt est de l’étoffe de nos rêves. Nous avons besoin d’elle et nous la redoutons aussi. Pourtant, nous ne savons que la détruire. L’histoire a commencé quand les hommes ont cessé d’être des chasseurs cueilleurs. L’agriculture a condamné la forêt... Heureusement, mon peuple craint et vénère les esprits. Beaucoup vivent dans les arbres. Il existe une grande variété d’esprits des arbres, qui vivent dans autant de différentes variétés d’arbres. Quand un tronc est enveloppé d’une étoffe, ça signifie que les gens du voisinage ont reconnu d’une manière ou d’une autre que l’arbre était habité. Toutes ces pratiques font bon ménage avec le bouddhisme. Qui relaie d’ailleurs fort bien le monde des esprits de la forêt. Des arbres ceints de la robe safran des bonzes sont protégés de l’abattage. Protection que seul un moine peut lever en autorisant le défroquage de l’arbre...

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Mais revenons à M. Mouhot — Pop ne sait appeler ce cher Henri que M. Mouhot. Toujours avec la même touchante déférence. D’après ce que vous m’avez décrit du prodigieux contenu de la malle, je suis sûr que M. Mouhot a été initié par un lersi. Et Phetchaburi est le seul endroit possible. C’est vous aussi qui m’avez appris ce qui s’était passé à Angkor. La rencontre avec le sphinx au ballon. Les petites créatures. À Angkor, M. Mouhot a été confronté de très près au souffle magique du Ramakien. Il a contracté une espèce de nostalgie de la forêt. Un peu comme une fièvre. Je crois que c’est cette fièvre qui transparaît entre les lignes désespérées de son journal. Son éducation chrétienne supportait difficilement cette cohabitation avec les esprits. Je suis sûr que c’est sa fièvre de la forêt magique qui l’a conduit à Phetchaburi. Le point de rencontre avec la forêt le plus proche de Bangkok. N’oublions pas au passage que nous avons affaire aussi à la sensibilité très particulière d’un entomologiste. Même si Bangkok n’était pas la métropole trépidante qu’elle est aujourd’hui, c’était tout de même une ville en pleine croissance, peu propice à la rêverie. Enfin, cette nostalgie de la forêt était quelque chose que M. Mouhot ne pouvait partager avec mon aïeule Daw Aye. Elle avait bien trop peur de cet univers. C’est pourquoi M Mouhot est allé à Phetchaburi. Il y a séjourné quatre mois avant d’effectuer les derniers préparatifs pour le voyage au Laos. Dont la fameuse malle disparue et miraculeusement retrouvée. Sans Phetchaburi et ses lersi, toute ça n’aurait pas existé. Les connaissances de ces ermites en matière de substances magiques végétales ou minérales sont tout bonnement inouïes.. Et, qui sait, peut-être cela a-t-il un lien avec la disparition de M. Mouhot ? Car vous savez, n’est-ce-pas, que son corps n’a jamais été retrouvé ? Que le tombeau d’Henri Mouhot sur le Mékong n’est rien d’autre qu’un cénotaphe...

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Des esprits dans les arbres, des substances magiques, la nostalgie de la forêt, plus une mort finalement mystérieuse : il est vrai que l’histoire de La malle d’Henri était loin d’être finie. Sans parler de son contenu précisément, que Pop qualifie de « prodigieux ». Vous brûlez de le connaître, n’est-ce pas ? Mais, comme le plaisir du récit ne serait rien sans celui de l’attente du prochain épisode, il vous faudra patienter encore un peu, tandis que je vous dis

(À suivre)

 

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